Génie du cknmianisme. Édition de 1829, 11e vol., p
CHATEAUBRIAND
« 11 u’y a pas jusqu'au faible avantage île la différence des sexes et de la forme visible que nos divinités ne partagent avec celles de la Grèce, puisque nous avons des saints et des vierges, et que les anges, dans l'Écriture, empruntent souveut la forme humaine *.
« Chez les Grecs, le ciel finissait au sommet de l’Olympe, et leurs dieux ne s’élevaient pas plus haut que les vapeurs de la terre. Le merveilleux chrétien, d’accord avec la raison, les sciences et l’expansion de notre âme» s’enfonce, de monde en monde, d'univers eu univers, dans des espaces où l’imagination effrayée frissonne et recule. En vain les télescopes fouillent tous les coins du ciel; en vain ils poursuivent la comète au delà de notre système, la comète enfin leur échappe; mais elle n’échappe pas à l’archange qui la roule à §on pôle inconnu, et qui, au siècle marqué, la ramène par des voies mystérieuses dans le foyer du soleil.
« Le poète chrétien est seul initié au secret de ces, merveilles de globes en globes, de soleils en soleils, avec les séraphins, les trônes, les ardeurs qui gouvernent le monde. L’imagination redescend enfin sur la terre, comme un fleuve qui, par une cascade magnifique, épanche ses flots d’or à l’aspect d’un couchant radieux *.
« Nous n’avons pas d’enfer chrétien traité d’une manière irréprochable. Ni le Dante, ni le Tasse, ni Milton, ne sont parfaits dans la peinture des lieux de douleurs. Cependant quelques morceaux échappés à ces grands maîtres, prouvent que, si toutes les parties du tableau avaient été retouchées avec le même soin, nous posséderions des enfers aussi poétiques que ceux d'Homère ou de Virgile 3.
« On avouera que le purgatoire ott’re aux poètes chrétiens un genre de merveilleux inconnu à l’antiquité. 11 n’y a peut-être rien de plus favorable aux muses, que ce lieu de purification,
I. Génie du christianisme, p. 176. — 2. Ibid., p. 192. — 3. Ibid., p. 215.
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placé sur les confins île la douleur et de la joie> où viennent se réunir les sentiments confus du bonheur et de l'infortune. La gradation des souffrances en raison des fautes passées, ces âmes plus ou moins heureuses, plus ou moins brillantes, selon qu’elles approchent de la double éternité des plaisirs et des peines, pourraient fournir des sujets touchants au pinceau. Le purgatoire surpasse en poésie le ciel et l’enfer, en ce qu’il présente un avenir qui manque aux deux premiers ».
« Le trait qui distingue essentiellement le paradis de l’Élysée, c’est que, dans le premier, les âmes saintes habitent le ciel avec Dieu et les anges, et que, dans le dernier, les ombres heureuses sont séparées de l’Olympe. Nous avons fait voir, dans plusieurs endroits de cet ouvrage, la différence qui existe entre la félicité des élus et celle des mânes de l’Élysée : autre est de danser et de faire des festins, autre de connaître la nature des choses, de voir les révolutions des globes, enfin d’être comme associé à l’omniscience, sinon à la toute-puissance de Dieu. 11 est pourtant extraordinaire qu’avec tant d’avantages les poètes chrétiens aient échoué dans la peinture du ciel. Les uns ont échoué par timidité
« Il est dans la nature de l’homme de ne sympathiser qu’avec les choses qui ont du rapport avec lui, et qui le saisissent par un certain côté, tel, par exemple, que le malheur. Le ciel, où règne une félicité sans bornes, est trop au-dessus de la condition humaine, pour que l’àme soit fort touchée du bonheur des élus; on ne s'intéresse guère à des êtres parfaitement heureux.
« Pour éviter la froideur qui résulte de l’éternelle et toujours semblable félicité des justes, on pourrait essayer d’établir, dans le ciel, une espérance, une attente quelconque de plus de bonheur, ou d’une époque inconnue dans la révolution des êtres. On pourrait rappeler davantage les choses humaines, soit en tirant des comparaisons, soit en donnant des affections et même