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ALPHONSE ESOOIROS. H01
Maison nous permettra de citer de préférence ceux dont le public accueille le plus volontiers les travaux et consacre en quelque sorte les doctrines. Ainsi M. Alphonse Esquiros, dans son travail ayant pour titre la Vie future au point de vue socialiste , et imprimé à la suite des Confessions d’un curé de village , a écrit de beaux passages, trop longs à reproduire, sur le corps aromal et sur le corps virtuel de l’âme. Nous résumerons seulement ce qu’il dit touchant les conditions de l’immortalité, et on verra qu’il adopte, lui aussi, la pluralité des existences.
« Aux yeux des Juifs, dit-il, les hommes se partageaient effectivement en circoncis et en incircoucis. Les uns jouissaient * de toutes les faveurs du vrai Dieu; les autres en étaient exclus par naissance. L’Église ne tarda point à remplacer ce privilège par un autre non moins imaginaire, je veux parler de l'idée que les docteurs se font de la prédestination. Selon cette doctrine, qui a ouvert la voie à toutes les aristocraties, les uns naissent assurés contre la damnation éternelle, les autres y sont, au contraire, promis dès le ventre de leur mère. Les impénétrables desseins de Dieu ont fixé, antérieurement à la naissance, le sort de ces deux classes d’hommes, les élus et les réprouvés.
Cette vue théologique sur la division des peines et des récompenses éternelles ne saurait nous satisfaire. Chacun de nous est l’auteur et, pour ainsi dire, l’ouvrier de ses destinées futures. Tout vice, toute dégradation est une souffrance. Le mal n’est, en effet, qu’une privation et cette privation augmente à mesure que la souveraine beauté et le souverain bien s’éloignent de l’intelligence et du cœur. 11 n’est donc pas besoin de recourir à une intervention directe et merveilleuse de la divinité pour séparer le sort des justes du sort des méchants. Une loi de gravitation naturelle détermine le mouvement de l’âme vers les récompenses oa les châtiments dans ce monde-ci comme dans l’autre. Une sorte de nécessité enchaîne l’homme à ses œuvres ; il y a dans
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ces œuvres accomplies bonnes ou mauvaises quelque chose d’impérissable qui s’incorpore à la vie future. Voilà dans quel sens chacun de nous prépare ou empêche en lui-même le règne de Dieu.
« Il y a des âmes qui sortent du corps mortel sans s’être jamais connues, d’autres qui sê sont niées elles-mêmes avec passion, d'autres enfin qui ont contracté dans le commerce avec la matière une espèce d’engourdissement; elles ne sauraient participer à la résurrection dans une mesure égale avec les âmes des croyants et des philosophes. La vie future ne sera, sous ce rapport, qu’une suite d’inégalités éternelles, dont l’organisme plus ou moins parfait marquera toujours la limite.
« L’enfer et le paradis se retrouvent, avec des variations, dans les croyances religieuses de tous les peuples qui habitent le monde. Chaque race a empreint son imagination sur le symbolisme de nos destinées futures. A. parties inventions, à part le merveilleux des figures et des rêves, à part la mythologie de l’avenir, celte idée d’un état heureux ou malheureux succédant à la vie présente et cohtinuant, sous forme de peine ou de récompense, la condition de l’existence actuelle, est une idée irrécusable. Les caractères de notre immortalité se calquent sur les traits de notre conscience. Chacune de nos actions porte en ellemême ses conséquences pour le présent et pour l’avenir. Il existe donc un enfer et un paradis philosophiques. Nous entendons par là un système naturel qui lie étroitement les effets aux causes, en-deeà et au delà du temps. L’ignorance, l’inquiétude, le remords, la souffrance physique et intellectuelle sont les résultats inévitables du mal, comme la lumière, la paix intérieure, la satisfaction du cœur, le bien-être sont les fruits du bien. Quiconque se replie dans son égoïsme, borne, pour cette existence-ci et pour les autres, les limites de sa nature morale, et amasse autour de lui des ténèbres qui le suivront douloureusement dans ses destinées ultérieures. Mourir est un acte grave. Le caractère des maladies qui précèdent généralement cette terminaison fatale est de renouveler l’intelligence. Qui de nous ne se souvient d'avoir revêtu, dans une de ces défaillances de la nature, une
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lucidité d’esprit particulière aux malades, et qui s’obscurcit peu à peu avec la convalescence?
« L’homme qui meurt frappé dans une circonstance héroïque supplée à cette préparation lente du dernier soupir, en poussant, si l’on ose ainsi dire, sou âme vers l'immortalité par l’exaltation féconde de ses sentiments généreux et par le désintéressement de la vie.
« L’expiation, sous diverses formes qui varient de contrées en contrées, tel est le dogme inaltérable sur lequel les croyances religieuses ont établi l’idée des punitions et des épreuves après la mort. La douleur absorbe le mal. De là, chez tous les peuples anciens et modernes, l’idée plus ou moins nette d'une rédemption. Les êtres se rachètent eux-mèmes de leurs fautes ou en sont rachetés à l’aide du sacrifice. Ce qu’il y a de vrai dans les mystères de l’enfer et du purgatoire, c’est l'accomplissement de cette loi naturelle, la purification par la souffrance. La mort est une de ces épreuves par lesquelles l'etre se régénère en sortant de la vie ; elle est la contre-partie de la naissance, qui, elle aussi, fait sentir à l'enfant, dans le sein de la mère, tous les tourments et les angoisses d'une initiation douloureuse. Nous faisons en mourant les couches de la vie future.
« C’est une question à se faire, si les talents, les bonnes et les mauvaises inclinations que l'homme apporte à la naissance ne seraient pas la suite des lumières acquises, des qualités et des vices recueillis dans une ou plusieurs existences précédentes. Y a-t-i! une vie antérieure dont les éléments ont préparé les conditions delà vie qui s’accomplit en ce moment pour chacun de nous? Les anciens le pensaient ainsi. Les dispositions innées, si différentes chez les enfants, les ont fait croire à des traces laissées par les existences antérieures dans le germe impérissable de l’homme. Dès les premiers -jours où l’intelligence des enfants commence à paraître, elle dessine en effet chez eux, en traits confus, un sentiment général des choses qui ressemble à une réminiscence. D’après ce système, nul ne serait étranger aux éléments qu’il apporte en venant dans ce monde.
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« L’idée des peines et des récompenses se rencontre, comme on voit, dans cette doctrine de palingénésie humaine. Les êtres ignorants ou dégradés qui n’ont pas su faire éclore leur âme, renlrent dans le sein d’une femme pour y revêtir un nouveau corps et une nouvelle existence terrestre. Cette réincarnation se fait en vertu d’une grande loi d’équilibre qui ramène tous les êtres au châtiment ou à la rémunération exacte de leurs œuvres.
« La renaissance dans l'humanité ne constitue toutefois qu’un premier cercle d’épreuves. Quand, après une ou plusieurs incarnations, l’homme a, pour ainsi dire, atteint le degré de perfection nécessaire pour un changement, il passe à une autre vie et recommence alors, dans une autre sphère, une existence qui nous est cachée, mais que nous pouvons néanmoins croire rattachée à celle-ci par les liens d’une solidarité intime. Qu’on nous permette une comparaison vulgaire : il en est de ces âmes grosses de changements, selon l’expression de l’Apôtre, comme de ces têtards qui nagent dans nos marais, et que la nature a prédestinés pour une transformation ; il est nécessaire que ces animaux aient acquis, sous l’action de la lumière et du soleil, un certain degré de maturité pour qu’ils se convertissent en grenouilles. Otezleur telles conditions extérieures, tel degré d’avancement organique, et ce changement auquel ils sont promis n’aura pas lieu. Il leur faudra mourir et renaître sous leur première forme. De même ne peuvent passer à une existence supérieure, les morts qui n’apportent point les éléments nécessaires à cette autre vie.
« La limite du progrès que l’homme doit avoir atteinte pour commencer uu autre cercle d’épreuves, dans une autre sphère, nous est présentement inconnue ; cette limite, la science et la philosophie arriveront, sans doute, plus tard à la déterminer.
«Ceux-là seuls renaissent dans la chair terrestre, qui n’ont point élevé le principe immortel de leur nature à un degré de perfection suffisapte pour renaître dans la gloire.
« Occupons-nous maintenant de ces derniers, de ceux qui ayant accompli dans une ou dans plusieurs existences successives un premier ordre d’épreuves, se trouvelit appelés à une vie diffé-
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rente de la nôtre. Quel est le théâtre de cette vie inconnue, qui suppose une nouvelle combinaison de la matière et de l’esprit?
« C’est une idée très-ancienne, dont on retrouve l’origine dans les traditions des Celtes, nos ancêtres, que les morts, délivrés de leur enveloppe grossière, continuent d'habiter les régions élevées de notre globe, qu’ils assistent sous une forme invisible à nos luttes, à nos épreuves, qu’ils aident même de leur concours et de leur influence voilée les progrès du genre humain. Ils demeureront ainsi enveloppés dans la vie générale du globe jusqu’à la consommation dernière, c’est-à-dire jusqu’à l'événement prédit qui doit changer les conditions de notre planète et transformer toute la nature. Leur présence au milieu de nous ressemble à celle des dieux homériques; mêlés à nos révolutions, ils jouissent des événements et des résultats qu’ils ont préparés. La part d’action qu’ils prennent au mouvement de l'histoire n’est peut-être pas médiocre. Si la différence des organismes met entre eux et nos sens une distance matérielle, elle n’empêche point la communion des âmes.
« L’idée d’un purgatoire philosophique me semble inhérente aux conditionsmêmes de notre nature finie, qui aura toujours besoin de se purifier dans la souffrance. Les morts puisent les motifs de leur joie ou de leur tristesse, soit dans les rapports nouveaux qu’ils ont contractés, soit dans les liens qu'ils conservent avec leur existence ancienne et avec le monde que nous habitons. Spectateurs, acteurs même dans ce grand drame d’idées et d’actions qui se déroule à travers les siècles, ils participent à la vie éternelle de l’humanité.
« Cette présence des trépassés, leur influence sur les destinées de notre globe, duquel ils demeurent attachés par d’indissolubles liens, tout établit entre eux et nous une intimité de rapports. Tous les peuples de la terre ont cru au pouvoir qu’exercent les morts subies virants. Bannie de la froide raison, cette idée se réfugie dans le sentiment, dans l’instinct, dans les mœurs populaires. Les Orientaux ne craignent que les morts de connaissance, ceux auxquels ils supposent des liens de nation ou de parenté. Les âmes qui ont eu pendant la vie des inclinations nuisibles, conti-
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nuent selon eux à faire du mal après la mort. Le culte et les cérémonies religieuses en usage chez presque tous les peuples, témoignent, en outre, de cette croyance qu’on soulage les trépassés et qu’on vient en aide à la purification des âmes par la prière. L’Église entretenait, par une communion spirituelle, des rapports occultes et mystiques avec les âmes éprouvées dans l’autre monde et avec les saints du paradis. Ce qu’il y a de certain dans toutes ces pratiques, c’est la solidarité des âmes et des corps. L'humanité est un grand tout qui ne laisse détacher toutes ses parties qu'à la condition de les rejoindre et de les régénérer sans cesse. Ce que j’affirme, c’est l’union perpétuelle de l’âme à des corps organiques; ces corps se succèdent, s*engendrant les uns des autres, en s’appropriant aux formes constitutives des mondes que parcourt la perpétuité du moi dans ses existences successives. Le principe de la vie, étendu à diverses phases ou évolutions de renaissance, ne constitue toujours pour le Créateur qu’un seul et même état .continué. Pour Dieu, la durée d'un être ne se borne point, en effet, à cet intervalle de temps compris entre la naissance et la mort ; il embrasse tous les segments d'existence dont la succession forme, à travers les interruptious et les reprises, la véritable unité de la vie. Les âmes, au sortir de notre globe, doivent-elles revêtir de sphère en sphère une existence qui nous est voilée, mais dont les éléments organiques iraieut toujours s’appropriant aux caractères des différents mondes? La raison ici n’ose rien décider. N’oublions pas seulement que l’âme emporte toujours d’une existence à l’autre un germe matériel, et qu’elle se refait, pour ainsi dire, elle-même plusieurs fois, daus cette interminable ascension de la vie à traversées mondes, où elle recueille de ciel en ciel une perfection de plus en plus liée aux éléments éternels de notre personnalité croissante.
«On voit, par ce que nous venons de dire, combien est gratuite l’hypothèse d’une félicité parfaite, succédant à la mort du juste.
« C’est vainement que le chrétien s’élance de toute son âme au delà du temps, comme au delà d’une limite qui le sépare du bieu infini ; il aura beau faire, cette limite, il ne l’effacera pas
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d'un bond. Dieu mesure son intervention et son assistance à l’ensemble des états que l’homme doit parcourir dans une indéfiniment longue série d’existences. Le principe de la vie, quoique toujours persistant, va de modification en modification. L’être s'approche de plus en plus de la divinité, sans y disparaître jamais, défendu qu’il est contre l'absorption par un organisme qui se développe toujours, mais qui n’en conserve pas moins les caractères inaltérables de sa personnalité. Un bonheur qui ne croîtrait pas avec les éléments de notre sensibilité entière, ne serait bientôt plus un bonheur; un progrès dont nous perdrions le sentiment, ne serait plus un progrès.
« Ce qui a manqué aux religions anciennes, c’est l’idée du progrès; de là, chez les peuples de l’Inde, la croyance à une métempsycose aveugle ; de là, chez les chrétiens d'Occidcnt, le sentiment de l’immobilité dans le bonheur. 11 existe, selon nous, des cercles d’épreuves dont les âmes sortiront successivement par la mort, et qui constituent les degrés d'une perfection toujours nouvelle. Le progrès est partout, le terme nulle part. Il est dans la nature de certaines âmes d’aspirer au repos absolu. Fatigués du monde qui les repousse et les meurtrit dans leur sensibilité délicate, les mystiques ont une tendance à ensevelir toute la nature en Dieu.
« La raison ne peut admettre ce bienheureux anéantissement, cette disparition des êtres créés dans le sein du Créateur, ce Nirvana qui est, suivant les idées indiennes, le terme de la félicité.
Les vues de M*. Alphonse Esquiros sont, comme on le voit, intéressantes et remarquables, et méritaient à ce titre d’étre rapportées ici.
Un philosophe plus autorisé encore, M. Patrice Larroque, qui a déjà publié YExamen critique des dogmes chrétiens (2 vol. in-8°), et la Rénovation religieuse (1 vol. in-8"), doit aussi nous apporter le résultat de ses consciencieuses et libres méditations. Nous avons, dans un
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autre écrit, énergiquement repoussé ses conclusions rationalistes, et nous l’avons blâmé de nier l’éducation de l’humanité terrestre par Dieu au moyen d'une révélation progressive et certaine \ comme d’avoir révoqué en doute le mouvement providentiel de l’histoire qui a consisté à tout préparer en vue de la venue du Messie, et depuis cette venue à tourner les regards des penseurs et des hommes plus avancés vers le règne futur et l’avénement de l’esprit. Mais ces réserves faites, et nous y persistons, nous n’avons que des éloges à donner à ce qu’on va lire contre le dogme de l’éternité des peines.
« Cette proposition, Dieu peut justement punir le péché tant qu’il n’est pas expié, est incontestable. Mais, à la faveur de ce principe, on essaye de faire passer, comme si cela devait aller de soi, une autre proposition qui contient l’idée la plus fausse, à savoir que le péché mortel demeure inexpiable pendant toute l’éternité. La raison qu’on en donne, c’est que le péché éteint pour toujours la charité sans laquelle la justice de Dieu ne saurait être fléchie. On suppose dès lors que l’âme humaine peut être réduite à un état où il lui soit à jamais impossible d’aimer Dieu. Or, cette supposition n’est pas soutenable. Que l’homme éloigne sa pensée de Dieu tant que dure l’entrainement de la passion, cela se voit et se conçoit; mais que l’homme qui applique actuellement sa pensée àl’idéede Dieu, c’est-à-dire à l’idée de l’être infinimentbon, puisse ne pas l’aimer ! que l’homme qui a péché etparce qu’il a péché, ne puisse pas, lorsque le vertige de la passion a cessé, lorsqu'il sent l’aiguillon poignant de la peine que lui a méritée sa faute, lorsque par là même son intelligence est plus vivement que jamais ramenée à Dieu, plus clairement que jamais illuminée de l’idée du bien, qu’il ne puisse pas aimer Dieu, et qu’il ne le puisse pas \
1 . Dans le Précurseur religieux , p. 1 55 et suiv,, et dans Saint Jean- Baptiste.
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même pendant une éternité de souffrances ! cela non-seulement ne se comprend pas, mais est monstrueux* Quelle idée vous faites-vous donc de la justice divine? Elle ne saurait être fléchie, dites-vous. Mais d’abord qui vous parle de la fléchir? C’est là une expression qui n’appartient qu'à votre langue. Pour nous, la justice divine doit être nécessairemenj et parfaitemeut satisfaite, que nous le voulions ou non, que nous le demandions ou non. Mais, parce qu'elle doit être nécessairement et parfaitement satisfaite, cela implique-t-il qu’elle ne le sera jamais? C’est le contraire qui est évident. Parce qu'elle exige que le péché soit expié cela implique-t-il qu’elle ne fasse jamais cesser l’expiation du pécheur, quelle ne se lasse pas de le voir, pendant toute une éternité, se débattant en vain dans les tortures de la souffrance, enun mot, quelle ne puisse jamais se satisfaire?
# On vient d’entendre la théologie préparant, dans les séminaires, ses jeunes lévites à exercer le ministère sacré au milieu d’un siècle qu’ils ne connaissent pas et où ils marchent à tâtons. La voici maintenant essayant de se présenter sous des formes moins sèches et de s’accommoder au goût plus délicat des gens du monde. Avec un peu d’attention, il sera facile de reconnaître que c’est toujours la même théologie ; car le linge fin et la soie qui l’enveloppent mollement, déguisent mal ses allures propres et ses mouvements anguleux.
« Dans la grande peine du péché, dit Bossuet, celle qui lui est « seule proportionnée, c’est la mort éternelle, et cette peine du « péché est enfermée dans le péché même. Car le péché n’étant « autre chose que la séparation volontaire de l’homme qui se re- « tire de Dieu, il s’ensuit de là que Dieu se retire aussi de l’homme « et s’en retire pour jamais, l’homme n’ayant rien par où il « puisse s’y rejoindre de lui-même; de sorte que, par ce seul « coup que se donne le pécheur, il demeure éternellement séparé « de Dieu, et Dieu forcé par conséquent à se retirer de lui, jus- « qu’à ce que, par un retour de sa pure miséricorde, il lui plaise « de revenir à son infidèle créature. Ce qui n'arrivant que pat u une pure bonté que Dieu ne doit point au pécheur, il s’ensuit
PATRICE LARROQUE
« qu’il ne lui doit autre chose qu’une éternelle séparationet sous- « traction de sa bonté, de sa grâce et de sa présence ; mais dès « là son malheur est aussi immense qu’il est éternel »
« La plus longue vie humaine, comparée à l’éternité, pouvaut justement être appelée un instant, ce raisonnement filandreux, disons le mot, ce sophisme si peu digne d’un écrivain de cet ordre, peut se traduire ainsi: *Dans un instant d’égarement et au milieu « des étourdissements de sa vie actuelle, l’homme sort du droit « chemin ; donc il n’v pourra jamais rentrer, même quand, après « le réveil, la peine le forcera à reconnaître son égarement. » Ou mieux encore : «Une créature faible, ignorante et exposée à « toutes les sollicitations de la passion, oublie momentanément « son Créateur ; donc celui-ci, dont la science est infinie, la force « souveraine et la bienfaisance inépuisable, doit non-seulement « l'abandonner pour toujours, mais lui infliger d’éternels sup- « plices. » On a remarqué que Bossuet mèlaità cette théorie impitoyable les mots de miséricorde et la bonté de l’Être tout-puissant.
« Ouvrez, dit à son tour l’abbé de Geuoude, les deux grands » livres du monde, la nature et la Bible, vous y voyez la justice « divine écrite partout en lettres de sang; et sans cela, les hom- « mes n’y auraient jamais cru ; ils se seraient dit ce qu’on entend « même encore aujourd’hui, au milieu d’un monde sillonné par « la foudre : Dieu ne saurait punir d’un supplice éternel l'offense « d’un moment ; comme si Dieu n’était pas infini, comme s’il y « avait rien en Dieu qui ne fût Dieu, sa puissance comme sa jus- « tice, sa justice comme son amour!... Qu’importent des années, « des siècles de souffrances? Il y a des volontés qui braveront « des supplices temporaires plutôt que de fléchir. Dieu sera « vaincu par l’homme... L’enfer n’est-il pas seul en proportion * avec le choix monstrueux qui renferme implicitement la haine « ou le mépris de Dieu? Dieu ne se doit-il pas à lui-même de « punir éternellement une volonté qui demeurerait éternellement
1. Élévations à Dieu sur tous les mystères, VI* semaine, 14e élévation, t. x. Paris, 1 T 43i
PATRICE LAHROQÜE.
« sou ennemie? Dieu juge l'homme non d’après la durée de sa « faute, mais d’après la disposition de son cœur. Les peines sont « éternelles, parce que le pécheur a une volonté éternelle dans « le plaisir du péché. Dieu lui aurait donné des millions d'an- « nées qu’il ne serait pas sorti de son péché, il aurait, dit saint « Augustin, souhaité de vivre éternellement dans son crime... c L’homme est si grand qu’il ne faut rien moins que des peines « infinies pour punir le mauvais usage de sa liberté '. »
« Ainsi, pour que les hommes crussent à la justice divine, il fallait qu’elle fût écrite en lettres de sang ! Le mauvais usage de la liberté humaine demandait des peines éternelles, soit parce que Dieu est infini, soit parce que l’homme est grand ! 11 y a des volontés qui eussent bravé des supplices temporaires plutôt que de fléchir, et Dieu eût été vaincu ! Dieu se doit de punir éternellement le pécheur dont la volonté est éternelle dans le plaisir du péché !
« Ramenée à sa dernière expression, cette argumentation ne présente plus que des affirmations gratuites et inintelligibles. Est-ce chose compréhensible, par exemple, que la volonté humaine, parce qu'elle s’écarte momentanément de l’ordre, puisse être éternelle dans le plaisir du péché? Une semblable théorie, pour être empruntée à saint Augustin, n’en a pas plus de sens et ne s’en prête pas davantage à une discussion sérieuse.
« J’arrive à ces étranges raisonnements : Dieu est infini, donc l'offense qui lui est faite doit être punie d’un supplice éternel. L’homme est grand; donc il faut des peines infinies pour punir le mauvais usage qu’il' fait de sa liberté. Il y a des volontés qui braveraient des supplices temporaires, et alors Dieu serait vaincu; il se doit donc de punir éternellement. Mais qui donc a jamais prétendu que l’homme arriverait à sa fin, au bonheur, tant que sa volonté rebelle refuserait de se soumettre à l’ordre? La peine ne continue-t-elle pas dé durer tant que dure l’égarement de la volonté humaine ? Comment donc ose-t-on dire que Dieu serait
I. Nouvelle exposition du dogme catholique, ch. XII. Paris, 1842.
PATRICE LARROQUR.
vaincu parce que les supplices auraient une lin ? Mais, encore une fois, ces supplices ne finissent qu’après que la volonté humaine a expié ses fautes, qu’après quelle a cessé de braver Dieu, pour nous servir un instant de la langue des théologiens ; car il faut remarquer les expressions qui reviennent constamment dans leurs discours : offense faite à Dieu, braver Dieu, Dieu vaincu par l'homme, haine ou mépris de Dieu, Dieu se doit à lui-même de punir, volonté ennemie de Dieu. Ces expressions mêmes et d'autres semblables disent assez qu’ils se représententDieu comme blessé directement et personnellement par le pécheur, comme irrité contre lui et comme vengeant par les supplices qu’il lui inflige les offenses qu’il en a reçues. Ils ne voient pas que les fautes de l’homme ne peuvent pas plus troubler l’inaltérable sérénité de la cause souveraine, que nos bonnes actions 11e peuvent ajouter à sa félicité infinie. Lorsque la créature intelligente et libre s’éloigne de l’ordre quelle conçoit comme obligatoire pour elle, alors elle se livre elle-même à la peine qui naît du désordre, elle se condamne aux souffrances de l’expiation quela justice de Dieu inflige tôt ou tard au mal moral, aussi nécessairement quelle attache le bonheur à l’observation de l’ordre, à la pratique du bien. Mais quel peut être le but de l’expiation , j’entends un but digue de l’être infiniment sage et bon ? Ce ne peut pas être de faire souffrir : cette souffrance n’est évidemment qu’un moyen, et non sa propre fin à elle-même. Dès lors, l’expiation 11e peut plus avoir d’autre but raisonnable que de ramener à l’ordre l’être intelligent qui s’en est écarté librement. Considérée de ce point de vue, la peine que, dans nos jours d’irréflexion ou d'affaissement moral, nous sommes tentés de maudire, s’ennoblit à nos yeux, quand elle est subie avec résignation; elle nous apparaît alors comme un moyen d'épuration et de réhabilitation, comme un instrument tout à la fois de justice, de sainteté et de bonté; elle ne sert, dans la main de Dieu, qu'à nous amener, par des voies qu'il tient à nous d’abréger, vers ce vrai bonheur qui est notre fin, et dont nous ne jouirons que lorsque oous l’aurons mérité. Il suit de là que des peines qui n’auraient pas de terme
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seraient un horrible nuu-sens. C'est ici surtout, dans l’idée qu’elle se fait du but de l’expiation, que s’égare la théologie chrétienne. Elle oublie toujours que Dieu y est parfaitement désintéressé, qu’il punit le péché pour le bien du pécheur, qu’il se propose parle châtiment de purifier l’âme humaine de ses souillures et de la rendre digne du bonheur qu'il lui destine, et qu’ainsi, lors même qu’il châtie justement, il ne cesse pas d’être le Dieu infiniment bon. Si donc vous êtes croyants, vous ne sauriez rienfaire de mieux que d'imiter ces théologiens tout d’une pièce, qui restant fidèles à leur principe, n'éprouvent aucune répugnance a regarder les éternelles tortures infligées par un Dieu bon à un nombre infini de ses créatures, comme un assaisonnement des plaisirs de quelques béats. C’est ce qu'enseigne saint Thomas d'Aquin, transportant ainsi dans la félicité céleste un sentiment des plus terrestres *. Qui ne reconnaît là, en effet, ce sybarisme de quelques privilégiés de la fortune, qui savourent leur bien-être personnel d’autant plus voluptueusement qu’il contraste davantage avec les souffrances des autres hommes, et qui , trouvant dans le contraste même une sorte de condiment pour leurs propres jouissances, se gardent de travailler à atténuer le mal général et font au contraire tout pour le perpétuer? L'enseignement du Docteur angélique sur ce point est atroce; mais encore un coup, il est logique. Un autre théologien, développant cet enseignement, ajoute que les bienheureuxjouiront des supplices de leurs parents mêmes*. Ainsi, celui qui est admis eu paradis, voit parfaitement
1. « Ut beatitudo snnctorum ois magis complaeeat et de ea ubeiores gratias Deo agant, dalur eis ut pœnam impioruin perfeclo vi-
deaut... Beali qui erunl in gloria, nullam cotnpassionem ad damnatos iiabebunt. Sancti deâ poenis im|iiorum gaudebunt, considerando in eis divinæ justilia* ordinern et suarn iiberalionetn de qua gaudebunt. » (Summa theoloijica, supplementum ad tertiam partem, quæst, XCXIV, art. 1, 2 et 3, tome H. Paris, 1 G 1 7 .)
2. « Beali codites non tantum non cognatoruoi sed nee parentum sempiternis suppliciis ad ullam miserationem fatenlur, tune lælabuntur jiisti cum viderint vindiclani ; manu? suas lavabunt in sanguine pecca-
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les indicibles et éternels tourments qu’endurent ailleurs son père ou sa fille, ou son frère ou son épouse, et non-seulement il n’y compalit point, mais il en jouit! Et Dieu veut qu’il en soit ainsi pour que ses élus trouvent leur félicité plus exquise ! Quand on lit d'aussi horribles impiétés, on est tenté de se dire que, si l’enfer pouvait exister, ce serait pour ceux qui les ont écrites ou enseignées. Les insensés ! ils ont plus besoin de pardon que ceux qu’ils damnent si lestement. »
Après ces autorités rationalistes on nous permettra de citer un catholique orthodoxe, M. d’Orient, qui a précédé M. de Mirville lui-méme, et qui, comme lui, a écrit quatre volumes pour prouver que le magnétisme est dû exclusivement au démon, rangeant toute intervention des esprits de l’antiquité et de nos jours dans les. manifestations sataniques. Mais avant ces quatre volumes regrettables, il en avait écrit un, Destinées de l’âme , où il soutient avec énergie la préexistence, et encore la pluralité des existences. C’est une trop bonne fortune pour que nous la dédaignions, d’autant plus qu’il se sert d’arguments très-puissants et invincibles. M. d’Orient est plus juste et plus conséquent qu’une multitude de théologiens, qui veulent nous damner pour une seule faute; lui n’admet l’enfer et le jugement qu’apres une évolution indéfinie d’épreuves; seulement l’arrêt des épreuves est arbitraire chez lui, comme il l’est pour tous ceux qui méconnaissent la grande loi de Dieu. Nous en extrairons 1° un passage qui explique le péché originel par la préexistence; 2° un autre que nous recommandons spécialement à nos lecteurs, sur saint Augustin et sa doctrine touchant les enfants morts en bas ùge (nous attachons à cette discussion
torum. » (Drexeliuê, De xierno damnalorum carctre el roga, épîlrc dédicaloire au nonce apostolique Carafa. Munich, 1630.)
D’ORIENT
une importance révélatrice et capitale) ; 3° un fragment sur la distribution providentielle des âmes, où nous sommes loin d’approuver tout, mais dont nous reconnaissons la sublime vérité quant aux principes et à l’ensemble. Cela dit, commençons nos citations.
« Sans parler de l’inégalité si considérable des rangs et des fortunes qui frappe de tous côtés les regards, ni rappeler tant de malheureux qui manquent absolument de pain, quand l'abondance et les délices entourent les favoris du siècle, combien d’autres inégalités de toutes sortes entre les fils infortunés d'Adam! Les uns doués de tous les avantages de l'esprit et du corps; les autres privés dès leur naissance des dons les plus nécessaires de la nature, ceux-ci et muets et sourds, ceux-là aveugles ou bossus,' ou bancals ou estropiés, défigurés de toutes les manières; crétins, goitreux, imbéciles, apportant avec l'existence les germes de mille affreuses maladies; toute cette immense variété, enfin, des dons naturels que saint Augustin s’est plu à signaler comme de purs effets de la volonté de Dieu, dont la raison devait être cherchée dans la même cause que l’inégale dispensation de ses grâces1. Combien de personnes ne voyons-nous pas qui ne peuvent avancer ni réussir en rien, que Dieu semble avoir prises pour but à ses coups les plus douloureux et les plus rudes, et qui sont constamment dans l’infortune et la peine, sans qu’on puisse en découvrir la cause ! Pourquoi tant d’enfants qui naissent dans la maladie et la souffrance, et qui souvent ne jettent qu’un cri jusqu'à l’heure prématurée de leur mort ? Saint Augustin en était étonné lui-mème ; lui, le docteur de la prédestination gratuite, c’est-à-dire des inégalités et des privilèges, il ne concevait pas, sous un Dieu juste, ces peines imposées à l’enfance; et on a vu* que c’était là le principal
motif qui lui faisait rejeter l’opinion que les âmes fussent créées
1. De corruptione et gratta, cap. Vil, n. 19 ; Contra Julian. Pelag., lib. IV, cap. ni, n. IG.