‹ La pluralité des existences de l'âmeChapitre 161 sur 193 · A la Qn de l’introduction, page · texte numérisé non relu

A la Qn de l’introduction, page

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exprès pour chaque corps. Car, dit le saint docteur, « sous un « Dieu souverainement équitable et bon, personne ne peut souf- « frir qu’il l’ait mérité »

« Le péché originel d'Adam, par lequel on voudrait expliquer tous les maux et tous les désordres qui se succèdent sur la terre, ne peut avoir ici d’application, car le péché originel est le môme pour tous, et il s’agit ici d’inégalités. Or, quelle cause plus juste et plus raisonnable assigner à ces inégalités, que l’inégalité même des expiations qui sont dues par chacune des âmes pour des péchés antérieurs;en d’autres termes, que la diversité des mérites ou des démérites qu’elles ont acquis dans une première existence.

Car rien, dans cet univers, ouvrage d'une infinie sagesse, n’arrive par un pur jeu de hasard : rien, sous un Dieu juste, ne se fait sans une souveraine justice : comme tout bien recevra sa récompense, tout mal doit avoir son châtiment; et celui qui a dit qu’un verre d’eau froide donné en son nom ne perdra point son légitime salaire, a dit aussi au prévaricateur : « Tu ne sortiras point de là que tu n’aies payé jusqu’à la dernière obole. » C’est cette variété des dons de la nature et cette diversité d’états, dans les êtres intelligents et libres dont se compose l’universalité du monde, qui avait porté l’illustre Origène à conclure, afin que la justice de Dieu, dit-il, parût en tout, « qu’il n’y a point d’autres raisons à « donner de son existence, que la diversité des chutes de ces « êtres, qui ne sont pas séparés en la même sorte de l’unité en « laquelle il avaient tous originairement été créés. »

« Le sort si différent de ces enfants qui meurent sans avoir reçu le baptême, et de ceux qui, au contraire, ne quittent la vie qu’avec la régénération de ce sacrement, a été la grande difficulté qui a constamment arrêté les hommes de foi qui ont cherché à concilier, avec la justice de Dieu, les grâces de préférence et d’élection et les prédestinations gratuites, et la pierre éternelle

I. « Sub Deo sunime justo et summe bono, nemo miser, nisi mereatur, esse potest,. »

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d’achoppement où sont venus se briser tour à tour les systèmes des semi-pélagiens et des molinistes, qui, à douze siècles d'intervalle, ont vainement essayé d'en trouver et d'en expliquer l’accord, Ici, dit saint Augustin1, échouent et viennent se perdre toutes les forces de l’argumentation humaine. Car s’il n’y a pas eu , avant la vie actuelle, uue autre vie où les enfants que la privation du baptême fait tomber en la puissance du démon ont pu pécher, la raison, étonnée d’un si rigoureux sort, sera toujours en droit de demander : où est la justice de Dieu de punir, par d'éternels supplices, ceux qui n’ont fait d’eux-mêmes aucun mal? Si la race entière du genre humain, à cause du péché d’Adam, déplaisait à sa parfaite pureté, qu'il la détruisit, à la bonne heure; mais que ses vengeances ne poursuivent point, pour la transgression d’un autre, des innocents. Ou bien faut-il dire avec l’impie Luther, ce qui est la plus sanglante critique qu’on puisse faire de la doctrine des prédestinations gratuites* : , u Que si nous trouvons bon que Dieu couronne des indignes, il « ne faut pas trouver moins bon qu’il damne des innocents. »

« Iis ne sont pas innocents, répond saint Augustin, ces enfants qni meurent sans la grâce du baptême, puisqu'ils tiennent de leur origine le péché d’Adam3. C’est ce qu’il écrivait au prêtre Sixte, élevé plus tard à la suprême dignité de l’Église, en lui expliquant, contre l’hérésie de Pélage, sa doctrine sur la prédestination et la grâce.

Dans la lettre où il discutait les opinions différentes répandues dans son temps sur l’origine des âmes, cette damnation des enfants qui mouraient sans le sacrement du baptême ne lui paraissait pas juste, si c’étaient des âmes toutes neuves créées exprès pour

1 . « Nempe totas vires argumentation^ humanæ in parvulis perdunt. » (Epist, Sex., 190, alias 103, cap. VII, n. 31.)

2. Voyez le Deuxième avertissement de Bossuet sur les lettres du ministre Jurieu, art. IV.

3. « Neque enim damnantur qui non peccaverunt, quandoquidem illud ex uno in omnes pertransiit, in quo ante propria in singuiis quibusque peccata, omnes commnniler peccaverunt. »(Epist. Sex., 199, cap. VI, n. 27.)

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chaque corps. Avait-il oublié alors la justice du péché originel? Point du tout, puisque c’est à cause de ce péché même qu’il comprenait que ces enfants, en qui le baptême ne l’avait point elfacé, devaient être inévitablement réprouvés, tenant très-fermement, comme au fondement de la foi, à la doctrine constante de l'Église, que même les enfants récemment nés ne peuvent être délivrés que par le sacrement dul’hristde la damnation éternelle à laquellenous sommes tous, dans notre naissance, universellement condamnés*. Et toutefois, malgré cette croyance si ferme.il demande, il ne cesse de demander dans toute cettelettre, qui n’a point d’autrebut, qu’on lui montre quelle est la juste cause d’un si grand mal que Dieu fait sonllrir à ces enfants !? Il trouvait donc que le péché d’Adam, qu’il appelle le péché d’un autre3, si chaque âme est créée distincte et isolée de celle du premier homme, n’était pas une cause suffisante de damnation pour ces enfants qui n’avaient fait , par eux-mêmes aucun péché, et dont les âmes se trouvaient comme fatalement attachées, par la volonté du créateur, à des corps qu’elles ne s’étaient pas elles-mêmes choisis, et d’où sou omniscience savait bien qu’elles sortiraient, encore qu’elles n’y apportassent aucun obstacle, sans la grâce du baptême qui les eût sauvées; et puisqu’on ne peut pas dire que Dieu punisse personne qui soit innocent, et que, d’un autre côté, il n'est pas permis de nier que les âmes qui sortent de l’épreuve de la vie, même celles des petits enfants, sans le sacrement du Christ, ne soient damnées, il demandait aux doctes méditations de saint Jérôme de lui apprendre comment on pouvait défendre l’opinion que toutes les âmes ne fussent point tirées, comme par géué-

1. « Non adversari rohustissimæ ae fondalissirnæ fidei, qua Chrisli Ecclesia nee parvulos hommes reeenlissime natos a damnatione crédit, nisi per grntiain nominis C-hristi, quant in suis sacramenlis commandavit posse libérait. » (Kpist. ad S. Hieron. ICC, alias 28, in linem.

2. « Tantum ergo maloimn, quæ llunl in parvulis, causa justa dieatur. » {Ibid., cap. VI, n. IG.)

3. « Qua justitia Ooatoris ila peccato obligantur alieno. » ( Ibid ., cap. IV, n. 10.)

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ration, ainsi qu’il le supposait lui-même, de la seule àme que ■Dieu a formée en Adam, mais qu'elles fussent successivement créées pour chaque corps, comme celle d’Adam l'avait été pour le sien. « Et qu’on ne me dise pas, poursuivait-il, que celte opinion « est appuyée sur ce qui est écrit dans Zacharie, que c'est Dieu « qui a mis l'esprit de l'homme en lui, et dans le psaume, qu’il a < formé le cœur de chacun des humains: c’est quelque chose de « très-fort et d’invincible qu’il me faut pour que je puisse croire « que Dieu damne aucune âme qui n’ait réellement péché'. »

« Il est donc certain, par le témoignage même de saint Augustin, que si toutes les âmes sont créées séparément, si elles ne proviennent pas de la seule âme d'Adam, elles ne peuvent être responsables de la faute que le premier homme a commise, ni punies avec justice pour un péché qui, en ce cas, leur est étranger à elles-mêmes. Et cependant il est de foi, et c’cst le fondement sur lequel le saint évêque a établi toute sa doctrine de la grâce, que les enfants qui meurent sans être lavés dans l’eau régénératrice du baptême, exclus pour toujours du royaume des cieux, sont voués à une damnation éternelle. Or, puisque Dieu ne peut damner personne qui n’ait péché, la conséquence est sûre, dit saint Augustin5, c’est qu’ils ont commis quelque faute. El ainsi nous sont acquises, par son propre aveu, deux vérités importantes: la première, c'est que tous les enfants qui naissent ont péché; la seconde, c’est que, si leurs âmes ne sont pas tirées de la seule âme d’Adam, ce péché en vertu duquel ils sont damnés justement, lorsqu’ils meurent sans la rémission du baptême, ne peut être le péché d'Adam, dont la punition sur ces âmes serait injuste et tout à fait indigne de Dieu qui les a appelées à naitre.

« Si le péché qui les fait damner justement n’est pas le péché d’Adam, il reste à dire que les âmes ont péché personnellement

t. « Aliquid forlissimum atque invictissimum requirendum est, quod nos non copat Deum credere ullarum animarum sine culpa atiqua damnatarum. » (Epist. ad S. Hierop. 166, cap. Y|1I, n. SC.)

2. « Non autem damnari possent, si peccatum uilque non haberent. » ( DePeccator . meritis et remis s., lit), lit, cap. JV, n. 7.)

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dans une vie antérieure. C’est ce que nous soutenons. Mais le Docteur de la grâce raisonne différemment. Puisqu’ils sont damnés,' dit-il, et partant coupables, Dieu ne pouvant damner injustement qui que ce soit *, et que d’ailleurs il est impossible de montrer en ces jeunes enfants aucune faute qu’ils aient pu commettre avant qu’ils fussent parvenus à l'âge de raison, il faut reconnaître, selon lui, qu’ils ont contracté, par leur naissance même, le péché originel d’Adam, et que c’est ce péché du premier homme qui a rendu damnable toute sa race. C’est-à-dire qu’il prétend prouver par la punition, admise comme article de foi, la transmission de ce péché à tous les descendants d’Adam; mais qu’il n’a nullement prouvé, parla certitude démontrée de cette transmission, laquelle il avoue qui ne se peut comprendre, la justice de la punition même qu’il lui attribue.

« En effet, pour expliquer cette transmission, qui rendrait juste à son sentiment la damnation des enfants qui n’ont fait par euxmêmes aucun péché, il veut qu’on croie que toutes les âmes comme il s’exprime, ont été un seul homme dans Adam *, et qu’elles ont toutes été tirées de la substance viciée de son âme, comme des branches qui sortent et se produisent d'une même et mauvaise souche, le péché se trouvant trausmis dans les enfants par le vice de leur naissance de la même manière, pour ainsi parler, que la sève est transmise du tronc dans toutes les pousses de la ramification d’un arbre. 11 pensait établir ainsi une sorte de solidarité entre elles, qui justifiât et fit comprendre à la raison humaine les voies de la justice rigoureuse de Dieu, à l’égard des enfants en qui la grâce que communique le baptême n’a pas effacé ce péché. Mais comment il se pourrait faire que les intelligences, créées libres, naquissent ainsi comme par bouture les unes des autres, de même que la branche, qui n’a pas de volonté propre, natt par une loi toute mécanique de l’accroissement et de la re-

1. « Necdivlno judieio injuste posse aliquem damnari. » (De Peccator. merit. et remise., lib. 111, cap. iv, n° 7.)

2. « Omnes illæ unus homo fuerunt. » (Ibid., lib. I, cap. X, n. 11.)

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production de la tige, comment, en un mot, on peut assimiler dans leur génération des choses qui sont aussi distinctes et aussi éloignées l'une de l'autre, comme le dit Euler, que le ciel l'est de la terre, c’est ce qu’il faudrait d’abord qu'on eût nettement expliqué et prouvé, c’est ce qu’il faudrait qu’on eût rendu clair et intelligible à la raison. Et, enfin, en supposant que la rigueur du châtiment que la justice de Dieu réserve, à ce qu’on croit, aux enfants, même les plus jeunes, qui meurent sans la grâce du baptême, fût fondée et pleinement justifiée dans cette opinion du docte évêque d’Hippone sur l’origine des âmes, admise comme vraie et incontestable (bien qu’elle ne le soit nullement), elle ne le serait plus, elle ne serait plus juste, au propre jugement de ce grand évêque, dans l’opinion de saint Jérôme, qui est fort différente de la sienne : dans cette opinion, qui est aujourd’hui toutefois la plus suivie, le péché d’Adam, selon saint Augustin, n’est plus qu'un péché étranger et la faute d’un autre.

« C’était ce que les pélagiens croyaient dans toutes les hypothèses possibles. «Nous n'accorderons jamais , disaient-ils1, que « Dieu, qui remet au coupable ses propres péchés, lui impute « les péchés d’un autre. »

« Le Docteur de la grâce, expliquant cette expression, dont il s'était d’abord servi lui-même, leur répond, d'après l’idée que nous venons de voir qu’il s’était formée de la transmission du péché d’Adam à toute sa race : « qu’on ne peut pas appeler ce péché un

* péché étranger, comme s'il n’appartenait pas du tout aux en- « fants qui naissent, puisque tous ont en effet péché dans Adam,

« lorsqu’ils étaient encore tous en lui et dans sa nature, par la « puissance qu’il avait en lui naturellement de les engendrer;

« mais qu’on l’appelle étranger, parce que ceux-ci ne jouissaient « pas encore de leur vie propre, et que la seule vie des premiers

* hommes contenait alors tout ce qui devait être dans sa descen-

1. « Nul la, inquhint, ratioue conceditur, ut Deus, qui propria peecata remitlit, impulet aliéna. » (Dr Peccator. rnerit. et remiss., lib. 111, cap. vin, n. 15.)

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« dance future. » Et ensuite : « Dieu remet les péchés, mais à « ceux qui sont régénérés dans l'Esprit-Saint, non à ceux qui « sont engendrés dans la-chair, et il impute, non plus déjà les « péchés d’un autre, mais les propres péchés. Il était le péché « d'un gutre, ce péché d’Adam, quand ceux qui l’ont contracté « dans leur origine n’étaient pas nés encore : mais maintenant il « est devenu, par la génération charnelle, le péché propre de « tous ceux à qui il n’a pas été remis par la régénération spiri* « tuelle. »

« L’embarras de ces explications fait assez voir la difficulté où les hommes les plus savants et les plus pieux ont été de tout temps d’accorder, avec la justice et la clémence de Dieu, la réprobation éternelle à laquelle on a cru que les enfants qui mouraient sans la rémission du baptême étaient voués. Nous avons des sentiments différents et des pensées plus hautes de celui qui est la source de toute bonté et de toute perfection véritable : nous ne pouvons croire qu’il ait une charité plus tendre pour les contempteurs de nos villes, qui font baptiser leurs enfants, que pour de malheureuses créatures dont tout le crime serait de naître à quelques mille lieues de ces églises qu’ici on profane ; et j’avoue qu’en entendant les récits de ce merveilleux zèle qui va chercher, pour le baptiser, jusque dans les entrailles delà mère morte, l'enfant près d’expirer, je n’ai pu m’empêcher d'admirer quel'homme, cette imparfaitecréature.ait voulu, ait cruavoir plus de miséricorde que le Créateur même, comme si ce Dieu si puissant et si juste faisait dépendre la vie éternelle d’un coup de dé ! *

M. d’Orient en conclut que ceux qui sont morts non baptisés renaissent à la vie sous une autre forme pour recevoir la grâce et le salut du baptême, et ayant obtenu la régénération pouvoir travailler sûrement, dans ces autres existences, à mériter la vie éternelle.

« Tout s’enchaîne et se tient dans cette doctrine, d’ailleurs si fondée en raison, la prescience de Dieu et son accord avec la libre

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volonté de l'homme. Cette énigme jusqu’ici indéchiffrable, n’a plus de difficulté, si Von veut entendre que, connaissant avant sa naissance, par ses œuvres antécédentes, ce qu'il y a dans le cœur de l'homme *, Dieu l’appelle ù la vie et l’çn retire dans toutes les circonstances qui conviennent le mieux à l'accomplissement de ses desseins. Contemplée de cette hauteur, la scène mouvante du monde se développe sublime et vaste, à l'aidcde l'intelligence, sans obscurité et sans mystère, dans toutes les phases diverses’ de ses révolutions, depuis les premiers temps de l'histoire jusqu'à nos jours : sa variété n’apparaît plus, aux regards soudainement éclairés, que comme un vivant et merveilleux tableau, dont Dieu détermine à sa volonté tous les traits, c'est-à-dire les personnages et les actes, en plaçant au poste précis qu'il sait convenir chacun des êtres intelligents et libres dont il en compose l’admirable spectacle et qui, par leur valeur propre et la diversité éprouvée de leurs caractères, qu'iL connaît parfaitement, sont dans scs mains toutes-puissantes.

« On comprend comment Dieu est ainsi le maître de tous les événements généraux du monde, dont la connaissance qu'il a des âmes par leur vie antérieure, et la puissance qui est en lui de disposer de toutes et de chacune en la manière qu’il lui plaît, lui permettent de prévoir dans son infinie science et d’ordonner selon ses desseins toute la suite, à peu près aussi aisément que le talent d’un ouvrier ingénieux et adroit conçoit et dispose, à l'aide de la variété des couleurs, la vive représentation d’une mosaïque, d'un tableau, d'une pièce quelconque de marqueterie : on comprend toutes ses prévisions de l’avenir et comment Daniel a pu prédire si exactement la grandeur et les conquêtes d’Alexandre et Isaïe appeler Cvrus par son nom5, bien des siècles avant que ces conquérants fussent venus troubler et effrayer la terre de leur

1. « lntellcxùsli cogitaliones ineas de longe. Semituui meam et funiculum meum investigasti; et onines vias meas prœvidlsti. » (Ps. CXXXVIll, v. 3-4.)

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