Jamblique et Warburton
2. Pluche énonce la même opinion : « il n’eût pas élé *ûr pour les initiateurs, dit-il, d’entreprendre de ravir au peuple ses divinilés chimériques, et de lui faire connaître que les objets de son culte n'étaient que des allégories et des symboles; la multitude les eût lapidés pour venger ses dieux. Ils se contentèrent donc de révéler la vérité à un pelit nombre de personnes d'une sagesse reconnue, après leur avoir fait subir plusieurs épreuves et jurer un secret inviolable. »
IMMORTALITÉ
toutefois ie secret d’une tradition primitivement universelle était moins fondé sur l’intérêt général, que sur le besoin d’une prudence individuelle. Il n’en était pas de même du second enseignement, auquel j’arrive maintenant.
La mort existait avant l'homme. Si on révoquait en doute cette vérité, les témoignages en pourraient être recueillis de toutes parts. Les débris fossilifères en fournissent la preuve irrécusable. Mais pour les autres êtres, la mort n’est pas un mal, c’est une loi de renouvellement et de mutation. La mort n’est un châtiment que pour l’homme , et voilà pourquoi le christianisme enseigne qu’elle est le fruit du péché. L’animal ne la prévoit pas, ne s’en effraye pas. L’homme sait qu’il doit mourir. Ce qui rend la mort un mal pour l’homme, c’est donc la terreur qu’elle lui inspire.
Cette terreur est nécessaire dans l’harmonie de la création.
La terre est le siège de l’expiation et de l’épreuve. Elle doit être rangée dans la catégorie des mondes inférieurs. Si dans ce séjour de douleurs et de larmes, le trépas eût été sans horreur, combien n’aurait-on pas vu de malheureux sortir volontairement par le suicide d’une position qu’ils ne pouvaient plus supporter ? Or, qu’est-ce qui donne à la mort sa terreur? C’est le redoutable inconnu de * la vie future, c’est le « peut-être » d’Hamlet, c'est l’incertitude de l’avenir.
Il est aisé de comprendre maintenant pourquoi la doctrine de l’immortalité de l’âme, si antique pourtant et si évidente, dut être cachée au vulgaire pourquoi il eût été
1 . Bossuet a dit que l’âme des Hébreux avait été jugée trop grossière pour que le dogme de l’immortalité leur fût enseigné ouvertement.
IMMORTALITÉ
dangereux de la divulguer; pourquoi les initiés n’étaient appelés à la connaissance de cette vérité qu’après de longues épreuves; pourquoi l’enseignement ne leur ôtait donné que sous la promesse formelle du secret. Quand des philosophes voulurent publiquement proclamer le dogme de la vie future, Ptolémée Philadelphe ordonna la fermeture de leurs écoles, de peur que ses États ne fussent bientôt dépeuplés. Après une leçon d’Hégésias sur l’immortalité, ses disciples se tuent, à Cyrène, pour échapper à la vie terrestre et entrer dans celle que leur maître leur promet. Cléomhrote gravit le sommet d’une tour et s’en précipite pour jouir plûs vite de l’avenir qui lui a été annoncé. Caton se tue après avoir lu le Phédon. Les exemples ne manqueraient pas 1.
1 . Charles Fourier pense de même que la doctrine d’une vie future n'était pas sans danger dans les temps d’esclavage et de malheur. « Nous n’avions eu jusqu’à ce jour, dit-il, sur la vie future que des notions si vagues, des peintures si effrayantes, que l’immortalité était , plutôt un sujet de terreur que de consolation. Aussi la croyance étaitelle bien faible, et il n’était pas à souhaiter qu’elle devînt plus ferme. Dieu ne permet pas que les globes acquièrent pendant l’ordre incohérent des notions certaines sur la destinée future des âmes; si l’on était convaincu, les plus pauvres des civilisés se suicideraient dès l’instant où ils seraient assurés d’une autre vie, qui ne pourrait être pire que celle-ci l’est pour eux. Dieu a dû nous laisser longtemps dans une profonde ignorance au sujet de l’immortalité. » ( Théorie des quaire mouvements, p. 133 et 134. lre édition.)
Lucain exprime la même idée dans les vers suivants (lib. IV, v) :
Victurosque Dei celant, ut vivere durent,
Félix esse icori.
« Afin que ceux qui ont. encore à vivre supportent l’existence, la divinité leur cache qu’il est heureux de mourir. »
Quand l’incertitude de l’immortalité domine chez un peuple, la mort est un mal, la vie est un bien. C’est ainsi que le lloüagt-Fan{ su-
IMMORTALITÉ
C’est surtout en ce qui touche la destinée future que la révélation de la vérité a dû être progressive. -Lorsque le Christ enseigna formellement l’immortalité, il accompagna ses promesses des menaces d’un enfer éternel. L’Église fit plus; dans ses dogmes, le suicide est un crime. Celui qui se donne volontairement la mort est damné. Son corps est privé de la sépulture ecclésiastique et ne repose pas en terre sainte. Les chrétiens se tournèrent alors avec fureur vers le suicide sacré. On ne pouvait pas s’infliger le trépas, on pouvait le rechercher. C’est la doctrine de la vie future et des récompenses éternelles qui a produit les martyrs; glorieux témoignages de la lumière qu’avait laissée après lui le soleil divin, et de l’ardente foi que le Christ avait inspirée à ses apôtres et aux pères de la primitive Église.
L’enseignement des Mystères qui ne s’adressait pas, comme celui du Christ, à l’humanité tout entière , mais seulement à un petit nombre d’initiés, n’eut pas besoin de voiler à ceux qui avaient les hauts grades le véritable secret de la vie future. Dans l’Orphée deBallanche, Thamyris
l’initié voit s’étaler devant lui de merveilleux tableaux, ouvrage des plus habiles artistes. C’est un homme attaché il une roue qui tourne sans fin. C’est un autre coupable dévoré par la faim et par la soif, devant un ruisseau qui fuit éternellement ses lèvres éternellement desséchées, devant des fruits succulents qu’il ne peut atteindre. Ce sont cin-
blime doctrine) du philosophe chinois Ki-Tseu, met une longue vie au rang des cinq félicités et une vie courte au rang des six calamités; car, à cette époque, le Yking plaçait en ce monde seul la rémunération des bonnes et des mauvaises actions.
Partout, à l’enfance des peuples, la doctrine de l'immortalité a dû être voilée à la masse (aux profanes), et connue seulement des sages (des initiés.)
-PLURALITÉ DES VIES
IM
quante femmes remplissant éternellement de leurs urnes une cuve éternellement vide.
Et l’Hiérophante d’ajouter :
« Tu le vois, Thamyris, ce sont les peintures des vaines « passions de l’homme, de ses travaux sans relâche, de ses « calculs trompés, de ses tourments toujours renaissants. « Si la vie actuelle n’était pas le passage à une autre vie ; « si elle était fixée et rendue immortelle, telle qu’elle est, le « funeste tableau qui est devant tes yeux serait le tableau « même de la destinée humaine. La Grèce néanmoins don- « nera un nom à tous ces tableaux. Ce sera Ixion, ce sera « Tantale, ce seront les cinquante filles de Danaüs. Nous « te l’avons déjà dit, Thamyris, l’enfer c’est la terre. »
Ainsi, dans le langage symbolique si bien pénétré par Ballanche, le monde terrestre est l’enfer, c’est le séjour de l’expiation, et en même temps de l’épreuve L
L’initié savait donc que l’enfer est transitoire, et que ce- . lui qui a mérité, par ses fautes, l’habitation dans les mondes inférieurs, peut se relever par l’expiation et le repentir et obtenir progressivement des existences plus heureuses.
Le dogme des vies successives fut le plus grand secret des Mystères, transmis d’àge en âge à des initiés préparés à cette vérité par de longues épreuves.
Le dogme des vies successives forme tellement le fond des Mystères que leur constitution et leur hiérarchie repose sur celte base. Les différents grades de l’initiation sont le symbole des divers degrés de la vie future. Rappelons-nous que dans les Mystères anciens et modernes, le principe suivantes! toujours proclamé. « Nul ne peut fran-