Orphée, p. 437. — 2. Palingénésie sociale, p
3. Reghellini de Schio, La maçonnerie considérée comme le résultat des religions égyptienne, juive et chrétienne, t. Ier, p. 1 1 .
PLURALITÉ DES VIES
Le néophyte ne trouve aux portes de l’initiation que craintes, marches, pénibles et obstacles qui l’environnent1. Mais ces travaux passés, une lumière céleste frappe ses yeux; il découvre autour de lui un spectacle enchanteur, une campagne riante, des chœurs accompagnés d’une musique mélodieuse flattent agréablement ses oreilles, des visions saintes lui apparaissent, il est initié, il est revêtu du caractère d’élu par son admission, il n’est plus l’esclave des craintes, il est couronné, triomphant, il est admis à la science sublime des doctrines sacrées.
On ne pourrait donc sérieusement contester que l’ensemble de la doctrine des mystères ne s’appliquât à la vie future, sous la forme du progrès des existences successives.
Remarquons que le séjour de l’enfer, figuré par le vestibule du temple, n’était toujours que transitoire, que le néophyte pouvait constamment le franchir, en subissant tôt ou tard les épreuves, et que môme en demeurant dans le monde inférieur, il avait encore la faculté de s’élever au rang d'officier subalterne. Cette loi symbolisait parfaitement l’état perpétuellement relatif et temporel du péché, qui ne peut jamais revêtir un caractère absolu. Les nobles jouissances réservées à l’initié étaient aussi la vive et exacte image du séjour des mondes supérieurs; de tous les sens terrestres, l’ouïe et la vue étaient les seuls qui fussent satisfaits et agrandis, et la plus grande promesse s’adressait à l’intelligence, qui était appelée à connaître la science sublime des doctrines sacrées, c’est-à-dire, dans le langage de l’initiation,, la science des choses et de Dieu leur principe. Il en sera effectivement ainsi : la vision doit
I. La maçonnerie considérée comme le résultat, etc. , t. 1er, p. IC.
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obtenir plus tard des développements inconcevables à l’imagination ; l’ouïe sera appelée aussi à des perfectionnements immenses; la luxure, la gourmandise, disparaîtront dans les mondes heureux ; enlin les corps spirituels dont parle saint Paul et dont nous serons revêtus, seront affranchis des appétits les plus grossiers. Quand Mahomet promit aux élus de son paradis les plaisirs de la bonfie chère et de l’amour sensuel, il transporta dans le ciel les fausses joies de l’enfer, il se condamna sans retour par cet insigne mensonge que repoussaient les traditions universelles de l’humanité. Aussi malgré la grande et sublime idée de l’unité divine, le mahométisme n’est plus qu’un corps glacé d’où la vie se retire chaque jour et que l’oubli va dévorer.
Toutefois il manque quelque chose à la description élyséenne des Mystères, et ce quelque chose c’est beaucoup; en un mot, c’est la charité. Je vois bien dans cette description que les nobles sens sont seuls satisfaits, que l’intelligence aura les plus précieux développements ; mais nulle part je n’y vois la tendance générale à l’unité, l’attraction divine qui entraîne tous les êtres, la société universelle des créatures, l’amour infini qui monte d’elles à Dieu et redescend de Dieu sur elles pour les embrasser toutes dans une indivisible solidarité. Le Christ n’était pas encore venu; Dieu ne s’était pas révélé sous la forme de l’amour; la charité péchait par défaut d’extension et ne se pratiquait qu’entre initiés; l'esclave, l’étranger n’étaient pas admis à l’initiation; les préjugés de race pénétraient jusqu’au sein des sanctuaires.
Quoi qu’il eh soit, le dogme des vies successives n’avait pas revêtu le caractère de grandeur que les idées modernes nous permettent de lui donner; toutes les notions
fifi
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de progrès humanitaire, de l’ordre et de la hiérarchie des mondes, de l’unité des êtres par la charité, n’étaient pas encore arrivées à leur éclosion; le dogme des vies successives avait déjà sa base dans l’hypothèse de la préexistence; on voit partout cette hypothèse dominer les croyances antiques et passer dans la doctrine exotérique du péché originel ; seulement cette doctrine privée de l’anneau qui la liait au passé des traditions, à l’harmonie et à la hiérarchie des mondes, à l’état subalterne de notre globe, séjour de l’expiation non moins que de l’épreuve, cette doctrine isolée n’a plus été qu’une conception monstrueuse et impossible à admettre pour tout esprit qui avait perdu le sens des anciens mythes. La préexistence était enseignée aux initiés x. Je dirai par la suite ce que je pense de ce dogme si vénérable par son antiquité et par la lumière qu’il jette dans l’explication des destinées terrestres. Je ferai comprendre suffisamment que sans lui tout est désordre icibas; que par lui seul la terre se trouve reliée à l’ensemble, que le défaut de la partie n’est plus qu’une apparence transitoire servant h la beauté et à l’unité du tout ; qu’ainsi notre planète est placée dans des conditions physiques, correspondant au rang qu’elle occupe dans la création et à l’état moral de ses habitants; que la question du mal n’en est pas une, puisque les défectuosités de notre séjour et de notre nature ont leur raison et leur nécessité dans le plan général de l’univers.
Jamblique a écrit un passage remarquable : « La justice
1. Dans son Traité des Mystères égyptiens, Jamblique a écrit : « Avant d’être exilée dans un corps, l'ânie avait entendu l'harmonie des deux ; si des accents analogues à ces divins concerts qu’elle se rappelle toujours, viennent la frapper, elle tressaille, elle en est ravie et transportée. » (Sect. 111, ch. 9.)
PRÉEXISTENCE
« de Dieu, dit-il, n’est point la justice des hommes. L’homme « définit la justice sur des rapports tirés de sa vie actuelle « et de son état présent ; Dieu la définit relativement à nos « existences successives et à l’universalité de nos vies. « Ainsi les peines qui nous affligent sont souvent les châ- « timents d’un péché dont l’Ame s’était rendue coupable « dans une vie antérieure. Quelquefois Dieu nous en cache « la raison, mais nous ne devons pas moins l’attribuer à sa « justice L » Il est impossible de renfermer en moins de mots de plus magnifiques aperçus sur le problème de la vie humaine; malheureusement de telles pensées sont rares dans les œuvres de Jamblique. C’est un éclair de vérité qui sillonne les profondes ténèbres d’erreurs manifestes et condamnées. Jamblique avait été initié aux Mystères, il s’était inspiré aux sources de la sagesse et de la tradition antiques, mais il n’a pas su discerner toujours l’or pur de l’alliage auquel il était mélangé. Toutefois, et pour notre sujet, la citation précédente a une immense importance; développons successivement toutes les conséquences qui en découlent.
La justice humaine se 'définit sur des rapports tirés de la vie actuelle et de notre état présent. Cette justice se trouve offensée bien des fois par le cours des destinées terrestres; celui-là voit tout succéder au gré de ses désirs, cet autre est en proie à toutes les douleurs et à tous les chagrins ; l’un obtient par sa naissance, richesse, position sociale, honneur et bien-être ; l’autre n’a hérité de ses parents que larmes et pauvreté. Au premier tout sourit, tout s’empresse, sa venue au monde est un jour de fête ; à lui les douces caresses, l’amour et la protection d’une orgueilleuse pater-
1 . Traité des Mystères égyptiens, sect. VI, ch. 4. Édit, citée.
PRÉEXISTENCE
nilé; la naissance du second, au contraire, est un surcroît de famille, c’est presque un malheur.
Et tout cela pourquoi? D’où vient la différence? Pourquoi aux uns tout le miel et aux autres toute l’amertume de la vie?
La justice humaine ne peut donner d’explications satisfaisantes.
Qui donc résoudra le problème?
La justice de Dieu !... et comment ?
C’est que cette justice est définie relativement à nos existences successives et à l’universalité de nos vies.
Et comme si la pensée n’était pas assez claire, Jamblique ajoute que les souffrances de cette vie sont la peine d’un . péché commis dans une existence antérieure, il termine enfin par une admirable conclusion :
Quoique nous n apercevions pas la raison de noire état présent , nous ne devons pas moins V attribuer à la justice de Dieu.
Je n’hésite pas ici à proclamer dans toute la sincérité de mon cœur, que l’enseignement moral qui découle de cette maxime me paraît infiniment plus grand que la doctrine ordinaire du christianisme.
Que disent les prédicateurs chrétiens ?
Les maux de la terre, la misère, les chagrins , le deuil, les douleurs, sont des épreuves que Dieu nous envoie; bienheureux ceux qui souffrent en ce monde, car ils seront consolés dans l’autre.
La vérité est là aussi très-certainement, mais il y a dans cet enseignement un côté par lequel son efficacité n’est pas assurée et se trouve surtout contestée de nos jours.
Admettons que les maux de la vie soient des épreuves; mais pourquoi aux uns une route si aisée, si riante, si
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unie? Pourquoi aux autres tant d’obstacles, tant d’épines? Pourquoi une si énorme différence dans les lots du bonheur?
L’étroitesse actuelle de la théologie chrétienne tient à ce qu’elle n’a embrassé qu’un des côtés de l’existence terrestre, celui de l’épreuve, et a omis un autre côté non moins réel, celui de l’expiation. Le christianisme a parfaitement raison de dire :
Bienheureux ceux qui souffrent, car les épreuves subies sont un acheminement à un sort plus heureux, mais il devrait dire encore, et il dira plus tard : Ne vous plaignez pas de souffrir, Dieu est juste, rien n’est laissé au hasard et à la fatalité. Ainsi, quoi qu’il arrive sur cette terre, quoique nous n’apercevious pas la raison des choses, nous ne devons pas moins l’attribuer à la justice divine. Est-ce que cette idée n’est pas la plus morale, la plus consolante et la plus vraie?
Le christianisme n’a pas empêché les folles utopies qui se sont produites de nos jours; il est impuissant pour contenir les plaintes et les tentatives du prolétariat moderne. On a perdu de vue l’enchaînement et le but des destinées humaines; on a voulu isoler l’homme de l’ensemble des créations, ne pas voir dans son état présent la conséquence d’un passé indubitable malgré son obscurité, et il en résulte que l’homme s’est fait centre, qu’il a oublié à la fois son origine, sa mission et sa fin, qu’il a expliqué le monde terrestre et ses relations par une fatalité inexorable , que perdant du môme coup et le souvenir de la route qu’il a parcourue, et le pressentiment du but qu’il doit atteindre, il s’est pris à maudire quand il devait se résigner et attendre, à blasphémer ses épreuves quand il devait les subir et les surmonter; ce qui était pour lui un châtiment
PRÉEXISTENCE
mérité ou une phase nécessaire à son bonheur, il l’a regardé comme une ironie du destin. D’un monde ainsi constitué l’idée de Dieu devait vite s’effacer. Onestbien près dele nier lorsqu’on n’aperçoit nulle part le doigt de sa providence. Comme on n’avait pas à lutter contre sa volonté souveraine, mais seulement contre l’aveugle déité du hasard, les penseurs ont révé le paradis sur terre; les malheurs de notre séjour et de notre société sont par eux attribués à une organisation vicieuse, et quand les réformes seront opérées, le mal disparaîtra avec sa cause; les inégalités sociales seront abolies ; la fraternité régnera sans partage parmi les hommes. A ces beaux songes il ne manque que deux conditions : que les habitants de la terre soient des anges, et que la terre elle-même soit un séjour de délices; ce qui ne peut arriver que dans l’avenir et par une distribution d’âmes supérieures. Que l’humanité s’améliore progressivement , que notre globe s’élève peu à peu dans l’échelle des mondes, que le sort des classes déshéritées soit singulièrement amélioré, je le crois, je l’espère; mais quand l’humanité sera arrivée à son terme de perfection, elle sera transfigurée, elle participera à l’unité bienheureuse des sociétés célestes; les conditions de vie, de progrès, d’avancement hiérarchique seront changées; telle qu’elle est aujourd’hui, elle est peu de chose, et sa mission précisément est de devenir quelque chose. J’ai écrit ailleurs sur ses progrès passés et sur ses progrès futurs ; il est inutile de me répéter. Quoi qu’il en soit et pour le présent, j’aime mieux la sublime pensée de Jamblique que tout ce qui a été dit à ce sujet ; elle est la seule et véritable base de la morale humaine. Accepter avec résignation la place qui nous est assignée à chacun, remplir notre tâche dans les limites de notre pouvoir et de nos facultés, sera toujours le plus haut
CONCLUSION
secret de la sagesse, le plus sûr moyeu de servir l’humanité à laquelle nous sommes liés pendant notre courte station icibas. Il est probable que ces stations sont en rapport dans leur durée et leurs modes avec les exigences de chacune des sociétés diverses dont nous pouvons devenir membres tour à tour, et que de la sorte, l’ordre, la condition des épreuves, leur aggravation comme leur allégement, s|enchainent avec l’ensemble et le développement de nos existences, avec les proportions de nos mérites et de nos fautes, comme avec la grandeurdes destinées auxquelles Dieu nous convie.
Concluons de toutes ces citations et de tous ces rapprochements :
1° Que l’immortalité de l’âme a été enseignée dans les anciens Mystères ;
2° Que la doctrine de la préexistence et des vies successives a été la forme de cet enseignement.
Sans doute 'les Mystères ont été, comme toute chose icibas, mêlés de mal et d’impureté, mais il faut bien se garder d’imiter, dans leur appréciation, l’aveuglement de M. deMirville, qui ne veut y voir, lui, que l’élément mauvais, qu’il attribue, selon sa préoccupation habituelle, à Satan et aux démons. Nous aimons bien mieux le jugement qu’en porte le sage de Chéronée, le bon vieux Plutarque, quand il dit que « le plus souvent d’excellents esprits intervenaient dans « les Mystères, quoique parfois des pervers cherchassent à « s’y introduire, » la vérité est là. Nous verrons plus tard que Satan et ses satellites considérés comme esprits du mal, éternellement immobiles, proviennent d’une conception délirante et fausse, que sans doute il y a des esprits mauvais, mais progressant à leur tour vers le bien , et nous déclarons hautement préférer la démonologie de Plu-
CONCLUSION
tarque à celle de M. de Mirville et de .quelques chrétiens exagérés qui l’accueillent. Dans ce chapitre, uous n’avons parlé que du bon côté des Mystères; nous le terminons par les observations pleines de vérité et d’à-propos de M. Adolphe Bertet, dans son livre l 'Apocalypse du bienheureux Jean.
Tous les cultes, différents de nom, ont été d’accord sur l’unité du vrai Dieu, et môme sur la trilogie ou la nécessité du ternaire dans l’énumération des attributs essentiels de la Divinité, ainsi que tous les savants ont fini par le reconnaître dans l’étude approfondie des diverses initiations secrètes.
Peu importe que ce Dieu unique soit appelé Brahma au neutre, ou Parabavastou, etque son ternaire se décompose en Brahma, au masculin, Fasow ou Vichnou,zlRoutren ou Siva, quisignifient création, conservation et destruction; peu importe que, comme dans le culte hébreu, on l’appelle avec Moïse Jêvé; peu importe que les Perses, suivant le culte de Zoroastre, l’aient appelé Ormuzd, en divisant le ternaire divin en action, en parole et en pensée, en nommant les sept archanges ou les Éloïm de Moïse, les sept amschaspands ; peu importe que chez les Grecs, on l’ait nommé l 'Inconnu; peu importe que nos pères, les Gaulois ou Gaëls, l’aient appelé, avec les Druides, leurs prêtres, Hésus ou Crom, en divisant le ternaire en Bélon, Bel-Hèol, aux rayons de flamme, dieu du soleil, en Koridven ou la déesse de la lune, et en Gwion , père du grand Taliésin ou du grand initiateur de la science; peu importe, enfin, que ce ternaire psychologique de puissance, d’intelligence et d’amour 1 soit appelé
1. Voyez, sur la Trinité, Chateaubriand dans ses Études historiques, vol. Il ; Bossuet, dans ses Élévations « Dieu, sur les Mystères de la reli-
CONCLUSION. 73
Père, Fils et Saint-Esprit : partout le fond est le même, et se résume en un seul Dieu.
Quel ne serait pas l’ébahissement de l’humanité entière, si, le jour se faisant tout à coup et perçant le voile de l’ésotérisme religieux, on finissait par reconnaître qu’il n’y a jamais eu divergence d’opinions sur les points essentiels de l’unité de Dieu , de l’immortalité de l’âme, de la récompense des justes et de la punition des méchants; que les hérésies n’ont été que des indiscrétions ou des modifications sans importance sur des accessoires indifférents en eux-mémes ; que les querelles théologiques n’ont été que des disputes sur des mots incompris; que les guerres de religion n’ont eu d’autre mobile que l’orgueil voulant imposer son sens personnel à ces mots, et d’autre but que la domination d’une secte sur l’autre; que les persécutions et les auto-dafô n’ont été que les funestes effets humains de la jalousie des classes sacerdotales *?
Avec quel sentiment de mépris ne regarderait-on pas ces hommes orgueilleux, ces enfants des ténèbres qui, au nom d’un Dieu de vérité, d’intelligence et d’amour, n’ont pas craint de verser le sang de leurs frères pour faire triompher leurs opinions personnelles sua- celles de leurs adversaires, au lieu de s’arrêter à ce que Jésus proclamait lui-môme, résumer toute la loi et les prophètes, aimer Dieu par-dessus tout, et son prochain comme soimême 2.
C’est en ramenant toute la religion à cette simplicité
gion chrétienne; Henri Martin, dans son Histoire de France, vol. I, p. 65.