‹ La pluralité des existences de l'âme [microform], conforme à la doctrine de la pluralité des mondes;Chapitre 109 sur 181 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

CYRANO DE BERGERAC

Cyrano de Bergerac, qui fut un des précurseurs évidents de nos doctrines, naquit en 1620 et mourut en 1653. Il ne vécut donc que trente-six ans, et pas encore complets.

Très-connu de son temps, il fut oublié depuis, une grande conspiration de silence s*étant faite autour de ce profond et énergique penseur, par le soin des obscurantistes qui pillèrent, même avant sa mort et après l'accident redoutable dont il ne put jamais se relever (*), la plupart de ses manuscrits, les plus indépendants et les plus courageux, et n'eurent garde de les rendre, malgré ses plaintes géminées.

Néanmoins nous extrairons de ce qui a été sauvé de ses écrits des vues très-remarquables sur les points suivants :

1° Pluralité des mondes, rotation de la terre, inQnité de l'univers;

2® Nature des esprits et leurs relations avec le monde matériel;

3" Pluralité des existences et réincarnations; 4® La vie universelle en toutes choses par une cironité générale ou par la race des inûniment petits. Or la vie

1. Il reçut sur la tôle divers débris qui tombaient d'une maison et en épreuva une Irès-rorle commotion cérébrale.

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universelle par transformations successives n'est pas indifférente à notre thèse. '

Sur chacun des points indiqués ci-dessus, nous allons prendre çà et là dans ses œuvres. Elles consistent en un Voyage dans la lune ; Histoire des États et empire du soleil; Fragments de physique, etc. Ces écrits ne nous sont parvenus qu'avec des mutilations occasionnées par la crainte que faisait éprouver aux éditeurs l'intolérance religieuse qui s'acharna à la personne et aux œuvres de Cyrano de Bergerac. Il fut en effet emprisonné durement pour ses opinions trop libres à cette époque, traité de fou et d'athée. Pour athée, il ne l'a jamais été ; il écrit dans une lettre à un de ses amis : « Je possède une foi plus vive, parce qu'elle est inébranlable et raisonnée, que certaines gens qui m'accusent. Je tiens Dieu et m'en fais une idée plus juste qu'eux. » Pour fou, nos lecteurs pourront en juger par les fragment? que nous allons mettre sous leurs yeux.

Voyons d'abord d'après notre division ce qu'il pensait do la pluralité des mondes, du rôle respectif du soleil et de la terre.

« Je dis que, la terre ayant besoin de fa lumière, de la clialenr cl de rinfliience de ce grand feu, elle tourne autour de lui pour recevoir également en toutes ses parties cette vertu qui la conserve. Car il serait aussi ridicule de croire que ce grand corps lumineux tournât autour d'un point dont il n'a que faire, que de s'imaginer, quand nous voyons une alouette rôtie, qu'on a, pour la cuire, tourné la cheminée à l'entour. Autrement, si c'était au soleil à faire cette corvée, il semblerait que la médecine eût besoin du malade, que le fort dût plier sous le faible, le grand servir au petit, et qu'au lieu qu'un vaisseau cingle le long des côtes dune province, la province tournerait autour du vaisseau. La plupart des hommes, qui ne jugent que par les sens, se sontlais-

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ses persuader à leurs yeux, et de même que jcelui dont le vaisseau vogue terre à terre croit demeurer immobile et que le rivage chemine, ainsi les hommes, tournant avec la terre autour ^u ciel, ont cru que c'était le ciel lui-même qui tournait autour d'eux. Ajoutez à cela l'orgueil insupportable des hommes, qui se persuadent que la nature n'a été faite que pour eux, comme s'il était vraisemblable que le soleil, un grand corps mille quatre cent fois plus vaste que la terre, n'eût été allumé que pour mûrir ses nèfles et pommer ses choux. 'Quant à moi, bien loin de consentir à leur insolence, je crois qiie les planètes sont des mondes autour du soleil, et que les étoiles fixes sont aussi des soleils qui ont des planètes autour d'eux, c'est-à-dire des mondes que nous ne voyous pas d'ici à cause de leur petitesse, et parce que leur lumière empruntée ne saurait venir jusqu'à nous. Car comment, en bonne foi, s'imaginer que ces globes si spacieux ne soient que de grandes campagnes désertes, et que le nôtre, à cause que nous y campons, ait été bâti pour une douzaine de petits superbes? Quoil parce que le soleil compassé nos jours et nos années, est-ce à dire pour cela qu'il n'ait été construit qu'afin que nous ne frappions pas de la tête contre les murs? Gomme Dieu a pu faire l'âme immortelle, il a pu faire le monde infini, s'il est vrai que l'éternité n'est rien autre chose qu^une durée sans bornes, et l'infini une étendue sans limite; et puis, Dieu serait fini lui-même, supposé que le monde ne fût pas infini, puisqu'il ne pourrait pas être où il n'y aurait rien et qu'il ne pourrait accroître la grandeur du monde, qu';l n'ajouiât quelque chose à sa propre étendue, commençant d'être où il n'était pas auparavant. Il faut donc croire que, comme nous voyons d'ici Saturne et Jupiter, si nous étions dans l'un ou dans l'autre, nous découvririons beaucoup de mondes que nous n'apercevons pas, et que l'univers esta l'infini construit de cette sorte. Comprenez-vous le rien qui est au delà? Point du tout, car, quand vous songez à ce néant, vous vous l'imaginez tout au moins comme du vent ou comme de l'air, et cela c'est quelque chose ; mais l'infini, si vous ne le comprenez en général, vous le conce-

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CYRANO DE BERGURAC.

Trez au moins par parties, puisqu'il n'est pas difficile de se figurer, au delà de ce que nous voyqns de terre et d'air du feu d'autre air et d'autre terre. Or, l'infini n'est rien qu'une fissuré de tout cela. Tous ces autres mondes qu'on ne voit point ou qu on ne To.t qu'imparfaitement ne sont rien que l'écume des soleils qui se purgent. Car comment ces grands feux pourraientils subsister, s'ils n'étaient attachés à quelque matic^re qui les nourrit? Or, de même que le feu pousse loin de chez soi la eeudre dont il est étouffé, de même que l'or, dans le creuset, se détache en s'affinant de la marcassite qui affaiblit son carat, et de même encore que notre cœur se dégage, par le vomissement, des humeurs mdigestes qui l'attaquent, ainsi ces soleils dégorgent «DUS es jours, et se purgent des restes de la matière qui noorril

Que de grandeur et de netteté dans cet exposé cosmoogique en comparaison des soties et mesquines opinions de a théologie scolastique! L'infinité de l'univers, l'habitabiité de tous les mondes, leur pluralité indéfinie, tout se trouve à ce snjetchez ce vigoureux penseur; or nous avons dit maintes fois, dans le cours de notre livre, la liaison évidente qui existe entre la pluralité des mondes et la pluralité des vies. Du reste notre auteur la reconnaît positivement, puisqu'il admet très-catégoriquement, comme nous le verrons, la pluralité des existences de l'ûme, et qu'il en donne le véritable et principal motif, c'est-à-dire ses perfectionnements successifs, impossibles dans une seule épreuve. Avant d'arriver à ces passages décisifs de Cyrano de Bergerac, voyons ce qu'il dit de la nature des esprits et de teurs communications avec nos mondes : cette question se lie manifestement à celle qui fait l'objet de notre livre puisquelle montre la solidarité qui unit toutes les parties de 1 univers, les créatures matérielles et les créatures spi-

CYRANO DE BERGERAC

Nous allons citer ici divers extraits de la préface de l'édition princeps du voyage dans Tempire du soleil, publiée sous le titre de Nouvelles œuvres (Paris, Charles de Sercy, 1662, iû-12). Voici ce qu'on y lit :

« Apulée*, dans son Démon de Socrate, a prétendu prouver qu'il y avait une puissance qui tenait le milieu entre les dieux et les hommes; que c'était elle qui entretenait les erreurs de leur religion; que toutes ces prédictions merveilleuses qui étaient annoncées aux grands hommes, soit par les songes, soit par la bouche des oracles, lui étaient dues, et qu'enfin elle avait inspiré les sibylles. Il est, dit-il, vraisemblable que, puisque la terre est peuplée, puisqu'il y a des poissons dans l'eau, et puisque Arislote veut que le feu même ne consume point la pyrostée, cette belle étendue que les Latins nomment l'Éther, n'est ni morte ni stérile. Il y a, dit-il, apparence qu'elle est la demeure de ces substances animées qui ont été reconnues des Grecs sous ie nom de Démons, et des Latins sous celui de Génies. Lactance les nomme ainsi *.

« Je pourrais dire, si j'étais réduit à tirer des preuves de tout pour autoriser ces opinions, que Zenon' et tous les stoïques, tenant que cette partie régnait sur tout l'univers, pouvaient concevoir une nature qui l'habitait, à qui ils attribuaient ce gouvernement; ainsi que ceux qui disent que Rome était la maîtressede la moitié de la terre se servent de ce terme pour exprimer la souveraine autorité du peuple romain.

« S'il est donc ainsi, que tant de grands hommes aient cru que ces êtres spirituels aient été les peuples de cette haute région, qui peut trouver mauvais que notre auteur ait promené son esprit plus loin, et qu'il leur ait assigné une terre sur ces taches qu'on remarque au soleil, puisque Plularque * même, par-

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