‹ La pluralité des existences de l'âme [microform], conforme à la doctrine de la pluralité des mondes;Chapitre 131 sur 181 · SAINT-MARTIN · texte numérisé non relu

SAINT-MARTIN

du temps rapproche pour lui cette proportion sublime, qui a Dieu pour le premier de ses termes *. »

On lira certainement avec le plus vif intérêt cet autre fragment trés-remarquable tiré des pensées de Saint-Martin et publié dans ses œuvres posthumes ^ :

« La mort ne doit se regarder que comme un relais dans notre voyage. Nous arrivons à ce relais avec des chevaux fatigués et usés et nous y venons pour en prendre qui soient frais et en état de nous conduire plus loin ; mais aussi il faut payer tout ce qu'on doit pour la course qui est faite, et, jusqu'à ce que les comptes soient soldés, on ne vous met point en route pour la course suivante. »

On ne sait ce qu'il faut admirer le plus de la justesse ou de roriginalité de cette idée. Mais quelle profonde conviction de la véritable valeur des épreuves terrestres ne trouvons-nous pas encore dans les lignes suivantes ?

« Les épreuves et les contrariétés auxquelles nous sommes soumis deviennent des croix pour nous , quand nous restons au-dessous d'elles; elles deviennent des échelons et des moyens d'ascension quand nous nous tenons au-dessus, et la sagesse qui nous y expose n'a pas d'autres intentions que de nous élever et de nous guérir au lieu de ces idées cruelles, vengeresses et malfaisantes que le vulgaire lui prête généralement 3. »

Saint-Martin a d'ailleurs un vif sentiment de sa mission qui, dit-il, est de rappeler aux hommes les choses divines; il s'intitule diviniste^ il est venu dans le monde pour enseigner les autres; quant à lui il vient de plus haut, il n'est

I. L'Homme de désir, nurn. 220, p. 312.— 2. Tome 1", p. 28G.— 3. Ibid,, p. 243.

SCHLE6EL.

ni de la terre, ni de son ûge encore enfantin \ il est dans ce monde avec une dispense 2. Ces opinions, si élranges qu'elles paraissent, impliquant une ardente foi dans la pluralité et la solidarité des vies, comme dans la pénélration des mondes entre eux; la théorie des missionnaires divins en découle, mais notre intention n'est pas ici d'en parler.

« Dans la société humaine, écrit à ce propos Frédéric Schlegei, chaque état et chaque classe, que dis-je, chaque individu usant de tous les droits et de toutes les prérogatives qui lui sont proprès, a travaillé et contribué aa bien général à son insu et sans précisément le vouloir ». »

Schlegei aurait dû ajouter : Il y a cependant des hommes qui comprennent plus ou moins clairement leur mission, mais ces hommes sont rares; il sont très-avancés dans les degrés de l'initiation et doués d'une grande énergie d'action ou de pensée, suivant que leur mission doit s'exercer dans la sphère de l'intelligence ou dans celle de la volonté, quelquefois dans toutes les deux. Jeanne d'Arc comprenait sa mission, et voilà pourquoi sa foi était si vive, sa confiance en l'avenir si inébranlable. Quand sa mission fut accomplie, elle déchut de sa puissance.

« Cette faculté, dit Ballanche, de voir ce qui sera dans ce qui est, fut toujours un moyen d'avancement pour tous, car toujours ceux en qui réside cette faculté sont tenus de parler aux autres; c'est donc une sorte de demi-révélation, que h Providence répartit avec mesure, et qui fait marcher les hommes sans attenter à leur liberté. Toutes les destinées humaines sont aniilogues entre

U L'Homme de désir, p. 100 et passim. - 2. Ibid., p. 99. — Lâcha! '^^'' "^^ '''"'""'''* '• "' P- ^^' *'^^" ^' traduction de M. l'abbé

BALLANCHE

elles. Chaque homme a un but à atteindre. Selon que chacun est plus ou moins élevé (dans le grade de l'initiation), chacun a un but différent. Ce qui est ordonné à chacun, ce n'est pas d'atteindre le but qui ne lui apparaît pas, c'est d'atteindre le but qui lui apparaît *. »

Ballanche aurait dû ajouter que quelques-uns atteignent à leur insu un but qui souvent ne leur apparaît pas, ou dont ils n'ont pas prévu toute l'étendue.

« Ou demande quelquefois : A quoi suis-je bon? Que fais-jc dans cette vie? La réponse est facile. Vous êtes bon à vous préparer une destinée immortelle; vous faites dans la vie ce qu'il faut que vous y fassiez. Vous accomplissez une mission que j'ignore, mais certaine. Vous êtes placé par la Providence à un poste que vous devez garder. Toutes choses sont faites pour chaoue homme; tous les hommes aussi sont faits pour chaque homme, et chaque homme est fait pour tous. Abstenez-vous de faire ce que vous ne savez pas faire, et ne faites que ce qu'il vous a été donné de pouvoir faire; car c'est ainsi que vous contribuerez au bien de tous, et que vous ferez votre propre bien. Ainsi donc, faites des souliers, si vous êtes cordonnier; faites des livres si Dieu vous a départi le talent d'écrire. Commandez si vous êtes maître, obéissez si vous êtes serviteur. Soyez roi, poëte, législateur, ouvrier, laboureur, mais quoi que vous fassiez, obéissez à la loi du devoir, car il y a des devoirs pour tous. Perfectionnez votre être autant que vous le pourrez, puisque, plus tôt vous arriverez à la perfectiou qui vous est destinée*, plus tôt... »

Si nous interrogeons les "âoctrines mystiques unies à toutes les religions, et répandues, de toute antiquité, dans

J. Ballanche, Paling. soc, p. 243 et 244. 2. Ibid,, Réflexions diverses, p. 380 et 381.

BALLANCHE

le monde, nous y trouverons une triste et terrible unanimité sur ces points principaux : la punition d'une première faute, le besoin d'une expiation, le travail imposé à l'homme, la science acquise au prix du malheur. Nous y trouverons toujours, dit Ballanche, une funèbre commémoration de quelque épouvantable catastrophe où le genre humain a péri^ Or, où serait la raison du développement par les calamités générales et par les souffrances individuelles ? En un mot, où serait la raison de l'épreuve sous la forme d'une expiation douloureuse 2? — L'épreuve de la manifestation actuelle de l'homme sur la terre, depuis qu'il l'habite, cette épreuve s'explique seulement par le dogme un et identique de la faute et de la réhabilitatiou. La religion du genre humain est donc le christianisme ^

Le philosophe de la tradition ne pouvait, à coup sûr, méconnaître le dogme du péché originel.

Mais quelle explication en donne-t-il?

Pourquoi les hommes nés depuis Adam ont-ils été faits solidaires de sa faute?

Comment avons-nous mérité d'être envoyés dans le monde de la terre, dont la loi est le travail et la douleur, plutôt que dans un globe plus heureux?

Avons-nous donc déjà vécu ou naissons-nous pour la première fois?

Nous voici en présence du problème de l'origine et du dogme antique de la préexistence. Laissons parier Ballanche :

« Chacun de nous est uu être palingénésique qui ignore sa

1. Palhig. soc, t. 111, p. 32. — 2. Ibid., f. 111, p. 74. — 3. IMd.^ p. 76.

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transformation actuelle, etmême ses tranformations précédentes'. Toutefois, rhomme ne peut se perfectionner qu'en devinant un ordre de choses plus parfait; e;icore, dans ce cas, ne fait-il que se rappeler, comme disait Platon, un souvenir confus de l'état qui a précédé la déchéance*. Dieu, qui sait toutes choses, qui nous connaît avant et après, qui dispense le malheur et la beauté, rinnocence ou le crime, la difformité et la fortune, Dieu peut choisir les épreuves. Nous ne le pouvons pas«. La vie que nous menons sur la terre, cette vie, renfermée entre une naissance apparente et une mort également apparente, n*est dans la réalité qu'une portion de notre existence, une manifestation de l'homme dans le temps *. Nos vies antérieures appartiennent à des cycles astronomiques perdus dans l'ample sein des temps antérieurs; il ne nous est pas donné de les discerner encore*. La manifestation de l'homme sur la terre et dans le temps est donc un châtiment qui lui est infligé, puisque, selon toutes les religions, il doit se purifier dès sa naissance , et que sa vie tout entière est une . épreuve •. »

On voit clairement, par le rapprochement de ces divers textes, que Ballanche incline pour le dogme de la préexistence. Ajoutons que ce dogme a toujours été, avant Tore chrétienne, la forme qu'a prise le sentiment du péché originel. Philolaûs le Pythagoricien, au rapport de Clément d'Alexandrie, enseignait que l'ûme, en expiation de certaines fautes, est ensevelie dans le corps comme en un tombeau; et saint Clément ajoute que cette opinion n'était pas particulière à Philolaûs; que les théologiens et les prophètes les plus anciens rendaient le môme lémoignage^ Platon et

I. Paling. soc, Reflétions diverses, t.ni,p. 354. — 2. Essai sur Us Institutions sociulcsy f. II, p. 270. — 3. Orphée, t. IV, p. 333. — 4. Ibid., p. 424. — 5.Jbid., p. 432. — G. Paling soc, t. 111, p. 33. — 7. Sainl^CIt'raent d'Alexandrie, Slromates, livre 111, p. 433. Édit. des Réncdîctins.

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Timée de Locres ont cru aussi que nos âmes expient sur la terre des crimes commis dans une autre vie. C'était également la doctrine des Orphiques*; si bien que, lorsque les docteurs du christianisme ont excipé des traditions antérieures pour établir l'universalité du dogme du péché originel, ils ont dû nécessairement se heurter contre l'hypothèse de la préexistence. Les anciens, plus rapprochés des traditions primitives, n'ont jamais dit que la faute du premier homme pesât sur tous ses descendants ; la plupart ont enseigné, au contraire, que chacun, en venant au monde, avait mérité, par des péchés antérieurs, les douleurs de l'épreuve terrestre. L'Église a condamné, à la vérité, la doctrine de la préexistence telle qu'elle était proclamée par Origène ^ Mais nous en avons vu le motif; c'est parce que Origène supposait que tous les hommes, avant de venir sur la terre, avaient été doués de la nature angélique.

L'hypothèse de la préexistence enseignée par Ballanche a de nombreux avantages.

Sans elle, l'ordre terrestre n'est pas harmonique avec l'ordre des autres mondes inférieurs et supérieurs. Les biens, les maux, les conditions, la fortune, tout est dis7 pensé au hasard.

Supposez la préexistence, tout s'explique. La vie actuelle est une conséquence de l'existence antérieure. Chacun, pendant l'épreuve et l'expiation, est traité selon ses mérites.

La pré^istence seule rend un compte suffisant de Tinégalitè des intelligences et des penchants moraux. Or cette inégalité, confirmée par l'expérience journalière, ne peut être sérieusement niée, même par les adversaires de la

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