AUTEURS DIVERS
La Codie. — De Drolonne. — Young. — l»ellelan cl Jouffiov. — Divers — Muston. — Clialeuiibriund. — iVIadame dcGasparin. — Callel. — Carie. — Esquiros. — P. Larroque. — Genoude. — Dorienl.
A Côté des grands penseurs qui ont consacré leurs méditations, leurs veilles à la solution des graves questions ou à la démonstration des consolantes croyances qui soutiennent rbumanité, il convient de placer les opinions des publicistes, poëtes ou philosophes, qui, sans faire du prollôme de la vie future l'objet spécial de leurs études, l'ont ccpeudant éclairé de lumières d'autant plus sûres qu'elles sont plus impartiales et plus inattendues. Nous allons leur faire quelques emprunts.
M. de la Godre a déjà publié, sous le voile de l'anonyme, trois -ouvrages importants : De l'immortalité, les Esquisses du ciel et le Ciel, où nous avons, au milieu d'un grand nombre de pages fortement pensées, remarqué les passages suivants :
« llacliel pleure ses fils, et ne veut pas être consolée, parce qu'ils ne sont plus. Oui, c'est l'image du néant qui oppresse jusque-là notre ùme; c'est elle qui produit les profonds et irré-
médiables désespoirs. Le voyageur, en apercevant dans sa pensée lu patne vers laquelle il revient, ou la région que va chercher son ardente curiosité, reprend hardiment sa route, et ne se laisse point ahattre. La mère qui sait que, dans quelques anucej5, elle retrouvera ses fils, verse encore des larmes; cependant, une rayonnante espérance apparaît quelquefois devant elle. Mais s'ils ne sont plus! ô douleur, ô effroyable et insupportable avenir! Ces dispositions du cœur humain, ce besoin de voir se continuer l'existence de nous-mêmes et de ceux qui nous sont chers, expliquent le pouvoir des croyances fortement acceptées, des espérances, des perspectives clairement déterminées; par ces croyances, par ces perspectives, la réalité dans notre esprit a remplacé le néant.
« Les ombres de Virgile regrettent la terre, parce que, aux champs Élysées, elles se trouvent dans un état moins réel que celui dont la mort terrestre les a privées; parce que la vie, dans ce lieu paisible que la poésie appelle un peu inconsidérément séjour de la félicité, n'est plus qu'un simulacre, et que c'c. t la vie effective, la vie pleiue et entière, que l'homme veut conserver et accroître.
« Les doctrines panthéistes qui, après la séparation de l'âm© et du corps, nous rejettent dans le vague courant de la matière; le mysticisme qui absorbe les âmes dans le sein de Dieu, obtiennent peu de faveur dans les populations. A peine peuvent-elles exalter quelques pensées souffrantes qui, en les adoptant, sentent néanmoins un indéfinissable malaise, que trahissent leur sécheresse ou leurs gémissements. La théorie qui continue la vie, en augmentant son intensité jusqu'au perfectionnement le plus élevé que la créature puisse atteindre, la doctrine qui s'allie à la résurrection, répond essentiellement aux vœux de nos cœurs; l'est par cette raison, c'est parce qu'elle est, nous le pensons, en accord avec la volonté du Très-Haut, que cette théorie bien comjTise, concertée avec les autres croyances que nous devon? respecter, aurait, sur tous les esprits, la puissance bienfaisante iloMî j'ai essnyé de faire entrevoir les eûels.
LA CODRE.
« Ne craignez pas, d'ailleur?, que ces espérances précises méritent le reptoche qu'on a justement adressé au mysticisme; ne craignez pas qu'elles arrêtent le mouvement de la vie terrestre , qu'elles produisent, dans riiumanité, une apallue funeste, en lui inspirant une trop ferme confiance.
« La théorie qui veut mettre en lumière de telle? espérances ne conteste pas, n'amoindrit pas les avantages attachés à la possession des biens de ce monde; elle pcrn>6t, elle ordonne môme de les .<ouhailer. Elfe le permet, parce que l'ambition, contenue dans (Je justes borne?, ne peut que servir a-u perfectionnement de l'homme en le portant à développer ses formes; elle l'ordonne, parce que la générosité peut mettre au service de nos semblables ces talents ou ces trésors que le travail nous a fait acquérir. Et, «d'ailleurs, ces talents, cette sagesse, le souvenir de ces actions généreuses formeront les éléments de notre bonheur céleste; ils sont des conquêtes que nous devons faire pendant la vie présente, puisque l'existence d'eu haut est seulement la continuation de la première. Les efforts que je lente fussentils suivis plus tard d'un plein succès, le voile qui couvre l'avenir nltra-terrestre fùt-il un jour complètement levé, les hommes, alors, plus heureu;^ rci-bas, ne seraient pas moins laborieux, pas moins zélés pour le perfectionnement de toutes choses, et nolammcTit pour l*accroissement de leurs propres facultés, pour l'acconTplrssement, toujours continué, des actions que conseillent la bienfaisai>ce çt l'amo^ir du prochain; ce zèle désirable serait même augmenté, puisqu'il serait plus notoire, dans cette opinion, que Thomme, dispensé du travail par la position que ses pères lui ont faite, aurait encore besoin d'agrandir son intelligence, le cercle de ses idées et de son savoir, afin de prendre rang, dès son arrivée dans une autre patrie, parmi les savants et les sages. — Mais, dit-on, il ne suffit pas que des combinaisons de la pensée soient en accord avec les vœux de nos cœurs, ni même avec ceux de notre intelligence, pour qu'on doive les considérer comme étant la représentation de ce qui csl dans le monde cxlcricur.
LA CODRE.
« Que cela ne suffise pas absolument et sans plus ample informé, je l'accorde. Toutefois, pour les hommes qui croient que l'intelligence suprême ne fait rien en vain; que Dieu est sage, tout-puissant et bon ; que, dans sa création, toutes les réalités sont harmonisées de manière à former un ensemble, dont les diverses parties correspondent exactement les unes aux autres, de telle sorte qu'en voyant l'une d'elles, on puisse juger ce qu'est celle qu'on ne voit pas, ces accords que j'ai signalés établissent au moins une forte présomption en faveur du système qui explique et complète ces corrélations. -
« La Providence nous a permis d'interroger ses œuvres pour découvrir les mystères qui sont cachés à notre première vue; elle nous a imparti à tous la mission, le devoir de perfectionner sans cesse, par cette contemplation, les pensées dont le germe existe dans nos âmes. Les titres dé cette mission sont les aptitudes, les facultés que nous avons reçues de sa munificence. Copernic, Galilée, Newton, llerschell, ont dévoilé plusieurs des puissances et des harmonies de la nature; pourquoi chacun de nous ne tâcherait-il pas de marcher, suivant la mesure de ses forces, sur les traces de ces grands hommes?
Les cieux pour les mortels sont un liirre entr'ouvcrl, Ligne à ligne, à leurs yeux, par la nature ofTert.
a Si, pour qualifier celte théorie, le mot progrès vous semble trop ambitieux, nommons tout à la fois la doctrine et mes aperçus : Théorie de la continuation ; continuation des travaux de l'esprit humain ; continuation de la vie humaine dans les autres régions de l'univers. Et, si vous voulez vous représenter effectivement l'idée que je conçois de cette continuation graduelle et des convenances qui l'harmonisent avec les lois providentielles, relisez la quinzième page des Recueillements poétiques de M. de Lamartine. Les vœux que le grand écrivain prête à la pensée de la jeune fille pauvre et soufi'rante ne peuvent être que des rêves
DE BROTO-N.NE.
ici-bas; mais, suivant la théorie, la vie continuée dans un autre séjour les verra se réaliser plus splendides encore que ne les a décrits le poëtc. Quelle douce et puissante consolation! et cette consolation précise, saisissablc, réellement souhaitée, est offerte à toutes les indigences. »
La môme consolante et fortiflanle doctrine se retrouve, non présentée d'une manière systématique, mais déjà claire et distincte, dans un remarquable ouvrage publié en 184o, et dont voici quelques extraits :
« Ce qu'il ne nous est pas défendu de supposer, et ce qui concilierait mieux nos espérances avec les notions accessibles d'un avenir d'ailleurs insaisissable, c'est le passage successif et rémunérateur à d'autres états supérieurs, au sein desquels la limite matérielle atténuée laisserait à l'esprit un essor plus libre vers l'infini qui l'attire*. »
Ailleurs nous lisons encore :
a L'accès à des mondes plus purs peut être réservé à l'homme comme but offert à la tendance qui l'emporte vers le beau et le bien, et comme prix de sa lutte pénible et persévérante contre les grossières limites dont son âme est obscurcie*. » — « La matière ou la forme sera moins pesante proportionnellement aux progrès que nous aurons faits dans la lutte contre l'organisme, à mesure que nous aurons pénétré dans la science et la moralité. Si la récompense ou l'état futur dont nous devinons les splendeurs est en raison de notre tendance vers tout ce qui est grand et beau, la conduite de chaque individu sur la terre a sa récompense déterminée d'avance d'après la nature et l'étendue même de ses efforts... Plus nous aurons combattu dans les premières épreuves, plus sera haut le rang qui nous est réservé, plus nous
I. Civilisation primîlive, par M. do Bretonne, p. 00. — 2. //»///., p. 89.
DE BROTONNE.
aurons franchi de degrés dans l'échelle immense que nous avons à parcourir*. »
Quoique les espérances de M. de Brotonne ne soient pas encore à l'état de système et de loi comme dans notre philosophie, il est évident que la pensée est la môme et qu'il y a identité de croyance et d'inspiration. Cela ne doit pas étonner. Quand une idée est mûre pour l'humanité, elle germe à la fois dans la tête de plusieurs hommes par une volonté providentielle, et c'est là ce qui constitue son autorité et son droit de bourgeoisie dans les masses. Si le genre humain n'était pas préparé à recevoir une vérité nouvelle, elle l'aveuglerait; il la repousssrait parce qu'elle ne serait pas écloseà son temps. Les systèmes de Pythagoro et d'Origène, malgré leurs erreurs et le défaut de conception de la loi d'épreuve et d'initiation; les croyances de la théologie de l'Inde, celles de l'Église catholique, ont été le crépuscule et l'aurore du jour qui devait briller, la semence de l'arbre qui devait croître et ombrager l'humanité, les premières arches du pont immense qui allait réunir les mondes, le premier bégaiement de la pensée qui ferait de l'univers un seul tout, une seule patrie au sein de Dieu. N'est-ce pas ce que semble avoir prévu Herder, un des philosophes les plus célèbres de l'Allemagne, lorsqu'il écrivait: « J'ai assez de confiance en la bonté divine pour croire que « la punition infligée à la créature coupable d'un crime est « un bienfait de père, une combinaison qui la conduit vers « son bien à elle, mais par un sentier plus aride que celui « que Dieu lui aurait fait suivre, si elle n'avait pas commis « de fan te ^ »
1. Civilis, primit,, p. 120. — 2. Histoire de la poésie des Hébreux trad. de madame de Carlowilz, p. 129.
YOUNO.
M. de Bretonne écarte également avec beaucoup de sagesse les solutions incomplètes ou les questions impossibles : «La question de l'origine du mal, dit-il, est oiseuse « par rapport à nous, et on est peu fondé à le reprocher à « Tauteur des choses ou à le chercher dans son essence. « Notre monde borné est un ouvrage fini, en d'autres ter- « mes, imparfait, et ne peut être autre sans cesser d'être. « La perfection ou le progrés dans les voies de l'infini doit « être une conquête; c'est au but seulement, autant qu'il « nous est donné de l'atteindre, qu'il y aurait lieu de pro- « noncer sur toute chose, et alors même l'obiet de Texamea « n'existerait plus*. »
Dans mon poëme philosophique de Falkir, lorsque celuici fait remonter jusqu'à Dieu l'origine du mal, la voLx du ciel lui répond :
J'ai créé l^inivers; tu n*as vu que la terre. Tu nas vécu qu'un temps et j ai l'éternité.
Déjà au siècle dernier, le poëte anglais, Young, rencontrant ces problèmes, s'élève à de sublimes aperçus sur la vie des mondes :
» Tous les êtres nous parlent de Dieu, dit-il; mais si l'œil attentif découvre sa trace dans les petits objets, dans les grands Dieu saisit l'âme et s'en empare d'abord. En un instant elle est éclairée, ravie, remplie; sa curiosité s'enflamme, elle veut tout connaître; les êtres se multiplient; elle découvre dans l'univers une foule d'habitants nouveaux et des nations d'esprits de natures différentes*. »
« Dieu n'est pas dans les cieux un souverain solitaire. Je découvre la cour nombreuse qui l'environne. Je vois uue foule
t. Civilisation primitive, par M. de Drolonne, p. 104. 2. Young, t. ler^ p, 1C3. Édilion de Londres.
PELLETAN ET JOUFfROY. 33 |
d'esprits ranges par ordre autour de sou trône. Leurs fonctions sont variées comme leurs espèces. La pourpre et l'azur, les perles et ror éclatent daus leurs vêtements divers, et nuancent les couleurs immortelles de la parure qui leur est propre *. »
« Si je me trompe en muliipliant les mondes, mon erreur est sublime. Elle est appuyée sur une vérité : elle a pour base l'idée de la grandeur de Dieu». »
^ « Oui, chacun de ces astres est un temple où Dieu reçoit l'hommage qui lui est dû. J'ai vu fumer leurs autels; j'ai vu l'eur eucens s'élever vers son trône; j'ai entendu les sphères retentir des concerts de sa louange. Il n'est rien de profanp dans l'univers : la nature entière est un lieu consacrée »
« L'âme est faite pour voyager dans les cieux. C'est là qu'échappée de sa prison, et dégagée des liens de la terre, elle peut respirer librement, s'étendre, donner carrière à toutes ses facultés, et saisir sa vraie grandeur, sans crainte d'être déçue par l'illasion. Au milieu de ces astres elle se reconnaît dans son séjour; elle s'y sent plus forte et plus vivante, et reporte dans les lieux de son exil des sentiments dignes de son illustre patrie*. »
Suivant M. Pelletan, l'homme ira toujours de soleil eu soleil, montant toujours, comme sur l'échelle de Jacob, les degrés hiérarchiques dt l'existence, passant toujours, selon son mérite et selon son progrès,, de l'homme à l'ange, de l'ange à l'archange. Ainsi, progrès nécessaire et continu, plus ou moins rapide seulement, suivant les mérites; voilà bien ce que M. Pelletan promet à. tous les hommes dans la vie future.
Un philosophe dont l'opinion mérite d'être comptée en ces matières, M. Jouffroy, hésite entre ces deux hypothèses :
1. Young, p. 187. -^ 2. Ibid , p. 202. — 3.. Ibid., p. 207. — 4. Ibid., p. 21'0.