FAUSSE BÉATITUDE
dans le temps et fortifie la liberté par la grâce, sans dëlruiro pour cela le mérite. Le mérite, pour la créature, consiste à s'accorder avec la grâce par une volontaire correspondance, à suivre le mouvement d'ascension que Dieu liif imprime. Le progrès est donc la loi de la créature, sa tendance naturelle; mais la liberté mal dirigée s'oppose souvent au progrès.
« Ainsi, Dieu nous a créés pour nous rendre heureux.
« La liberté ne pourrait être détruite dans la créature intelligente, sans que la personnalité disparût.
« Dieu a fait du mérite de sa créature la condition do son
bonheur.
« La mobilité est uécessaire à la créature; l'absolu, pour elle,
c'est la mort. « La loi de la créature est le progrès, par l'impulsion de la
grâce.
« Toute explication de la vie future qui blessera un de ces
principes ne sera pas la vérité.
a Je no m'occupe pas de l'hypothèse des matérialistes, que personne ne soutient plus aujourd'hui.
« Je ne parlerai que des systèmes qui ont reconnu l'immortalité de l'âme.
tt Et d'abord, je repousse sans hésiter la doctrine panthéislique de l'Inde, et les idées pythagoriciennes de l'absorption en Dieu, considérée comme le plus haut degré de bonheur. Cette hypothèse, en constituant la créature dans l'absolu, ne tend à rien moins qu'à l'anéantir. Je repousse, par la même raison, ce que cei tains théologiens définissent la béatitude. Ils semblent supposer qu'il arrivera un temps pour l'âme où sa volonté sera nécessitée au bien, où elle contemplera Dieu face à face. Saint Paul ne s'est pas toujours assez gardé de cet abîme. Or, entre la béatitude conçue ainsi et la doctrine indienne de l'absorption en Dieu, il n*y a pas de différence marquée. Nul autre que Dieu ne peut contempler Dieu face à face. Que nous arrivions à mieux comprendre Dieu dans ses rapports avec nous, et en tant qu'il est accessible aux créatures, cela est certain ; mais que nous péné-
REJET DE L*ENPER ÉTERNEL
trions tous les secrets de son être, qu'il n'ait pas plus de mystères à nos yeux qu'il n'en a pour lui môme, cela est impossible.
« Comment saisirions-nous l'immanence, l'éternité, l'immensité, nous qui sommes m^iles, finis, bornés? Le temps peut-il contenir l'éternité? l'espace peut-il contenir l'immensité? le changement peut-il contenir l'immanence? De même, qu'est-ce que la liberté, si elle est nécessitée au bien? La personne disparaît, Dieu seul reste, il absorbe tout en lui. Alors à quoi bon la créalion et la distinction réelle des êtres?
« La môme erreur a été suivie par quelques-uns en ce qui touche le châtiment.
« Supposer que la créature éprouvera un supplice éternellement durable, avec la môme intensité, c'est encore rêver l'absolu pour elle. Or, est il besoin de redire encore que nous no pouvons fixer aucun temps, bon ou mauvais, et qu'il n'est pas un seul de nos moments identique à l'autre? L'erreur ici est bien plus grave que dans la conception analogue de la béatitude. Elle a son point de départ dans le panthéisme, et vient aboutir au dualisme. Voici comment : Si, à un certain temps, un royaume du mal se trouve définitivement constitué, aussi immuable, aussi éternel que le royaume du bien, le mal n'est plus seulement négatif et transitoire, il a une existence absolue; et, s'il en est ainsi, il doit avoir un principe, car il faut, pour toute réalité, remonter à un premier auteur. Qui ne voit que c'est la plus épouvantable hérésie, bien plus dangereuse que celle de Manès, puisque la théologie de Zoroastre, et, d'après elle, la secte manichéenne, enseignaient le triomphe définitif du bien. Supposer aussi, comme on l'a fait, que les damnés seront privés de liberté, n'est-ce pas détruire la personnalité, en anéantissant l'attribut distinctif de la créature?
« Le dogme des peines éternelles, entendu en ce sens que des souffrances, toujours identiques, toujours persistantes, seront infligées aux condamnés, que leur libe té n'aura plus d'exercice et ne sera plus méritante, est repoussé à la fois par toutes les facultés, par toutes les puissances de l'homme :
REJET DE L'ENFER ÉTERNEL
(t Par sa volonté, puisque ce dogme en nie dans l'avenir la Jibre manifestation;
« Par son intelligence, puisque ce dogme attribuerait à l'homme un état absolu, permanent, contraire à l'idée de changement perpétuellement vraie pour toute créature.
« Mais de toutes nos facultés, celle qui s'élève le plus énergiquement contre ce dogme abominable et simple, c'est le sentiment.
(c Dieu nous aura tirés du néant, il nous aura doués d'une faneste liberté , nous aura fait traverser des tentations sans nombre et des épreuves multipliées, et, après une courte vie qui n'est qu'un point dans le temps, il nous fermera à jamais la porte du repentir et de la réhabilitation ; il ûxera notre mobile succession, et nous donnera aussi, à nous, êtres bornés, notre absolu, notre domaine immuable,, le domaine du mal et de la douleur ! Il nous brûlera dans les flammes de son éternel autoda-fé, inexorable feu qui calcinera sans purifier, supplice atroce qui torturera sans régénérer I
t( Et à ses élus, à ses bien-aimés, que donnera- t-il ? Oh î que les damnés ne leur envient rien IIls les séparera éternellement aussi de leurs amis, de leurs parents, de leurs frères. Qu'auraient-ils à désirer? Ne seront-ils pas des habitants de la cité éternelle? Ne nageront-ils pas dans un inépuisable océan de joie! Quelle joie? D'un côté la lumière, de l'autre les ténèbres ; ici les louanges ineffables, là les malédictions; ici encore les plus suaves délices, là-bas les pleurs et les grincements de dents. Étrange tableau l et à tout cela point de changement, l'absolu pour le bonheur comme pour la souffrance. Entre les deux mondes, l'abîme de l'infini et de l'éternité. Mais, s'il en est ainsi,. Seigneur, où prendrez-vous des élus pour votre paradis? Certes, le mal est grand sur cette terre ; l'égoïsme y germe partout, et cependant je vols autour de moi la sympathie et la charité. Au milieu d'une fête, où tout resplendit aux regards, où rorchestre jette sa bondissante
rmonie, où les sens s'enivrent à la fois des mets les plus exquis, du son des voix, du charme de la beauté et du parfum
REJET DE L'ENFER ETERNEL
des fleurs, qu'il éclate tout à coup dans le moment delà plus folle joie un cri d'horreur et de désespoir, qu'un spectacle affreux apparaisse, que, là tout près, une maison en feu menace d'engloutir des malheureux qui implorent du secours, soudain la fête se tait, les cœurs se serrent, les plus généreux s'élancent pour disputer la proie à l'incendie ; et, soyons-en sûrs, en quittant le bal, il y aura des femmes qui laisseront tomber un de leurs diamants dans la main de ceux qui n'ont plus d'asile.
« Voilà ce que nous faisons encore sur la terre, et ce mouvement est bon en nous, il ne nous égare pas. Que ferez-vous donc à vos élus pour les changer ainsi, pour exalter leur égoïsme jusqu'à la barbarie? Oh! s'il en est ainsi, plutôt que de haïr ceux que j'aime, plutôt que do rester insensible à vos souffrances, ô ma femme, ô mes parents, ô mes amis ! j'aimerais mieux partager votre sort, et je dirais à Dieu : Gardez, gardez, Seigneur, pour d'autres dont je n'envie pas le cœur, les joies éternelles de votre paradis ; je veux être avec le malheur et la souffrance; je ne veux pas acheter vos faveurs au prix de mes sentiments, de mon amour, de ma vie. Ces affections que vous m'avez données, je ne puis m'en détacher. Ces êtres si chers que vous avez mis sur mon passage, je ne puis goûter la joie là d'où ils seraient absents ; le plus grand mal pour moi serait de ne plus aimer.
a Le croirait-on, pourtant? il y a des hommes qui ont enseignéquelesélus verraient augmenter leur bonheur par le spectacle du supplice des réprouvés, et n'auraient pour eux aucune compassion ». Impitoyables théologiens! vous l'avez pensé, vous l'avez écrit, et votre plume ne s'est pas brisée d'horreur entre vos doigts, quand vous composiez ces pages, qui vous déshonoreraient si on les imputait à votre cœur, et s'il n'était pas plus vrai de les attribuer à l'égarement de votre fol!
1. Somme UiéologîqueAe saint Tliomas,lIl« part. : « Les élus en jouiront, en ce sens, qu'ils se sentiront exempts de tortures, et que, d'un autre côté, toute compawion sera morte en eux, prarcw qu'ils admireront la jusUce divine. » C'eit aussi l'opinion de saiût Bernard. [Truite de l'amour de Dieu^ cli. XIV, n*» 40.)
REJET DE L'ENFER ÉTERNEL
REJET DE L'ENFER ÉTERNEL
« Ah I sachez-le, vous attachant à la lettre des menaces sorties de la bouche du Christ, vous ne compreniez pas l'esprit du christianisme, de cette religion sublime dont le plus grand précepte est la charité. Vous leur avez pardonné, Seigneur, vous avez oublié leurs blasphèmes pour ne voir que leurs éclatants services et leurs éminentes vertus. Qu'est-ce que l'erreur devant la sainteté ou le martyre? Dans quels égarements né pouvons-nous pas tomber? 0 Dieu de bonté. Dieu d'amour, Dieu de miséricorde, comment avait-on pu vous méconnaître ainsi ? Comment avait-on pu placer en votre sein la barbarie et la cruauté? Tel que vous vous révélez à moi, Seigneur, je vous bénis et je vous aime ! Puisse le cri de ma reconnaissance et de mon amour couvrir tous les blasphèmes des impies que des doctrines insensées ont pu seules éloigner de vous! ! !...
a Le même dogme est repoussé également par nos deux facultés médiatrices :
« Par notre sensibilité : il n y a pas en nous deux sensations ^denliques; la douleur, toujours intense au même degré, nous paraît aussi impossible qu'atroce.
« Par notre raison qui, nous révélant la distance de l'éternité au temps, du fini à l'infini, nous apprend que l'immuable et l'absolu ne peuvent être constitués en nous, ni pour la souffrance ni pour la joie ; qui, nous faisant connaître Dieu comme la source unique du bien, du vrai, du beau, s'oppose à ce que nous le considérions sous l'idée de vengeur sans nécessité. « Voilà pour l'homme. Que sera-ce pour Dieu? « Si la plupart des hommes sont destinés à l'absolu des supplices, comment sa volonté nous a-t-elle tirés du néant, qui, lui, du moins, ne souffre pas ? Dieu a-til souhaité, horrible pensée, se donner dans l'éternité le spectacle de nos tortures?
« Si les damnés ne peuvent mériter et remonter à la lumière, comment l'intelligence divine n'a-t-elle pas compris l'inutilité d'une peine sans expiation, d'une souffrance sans purification? Comment la suprême sagesse a-t-elle fait une œuvre à ce point défectueuse, que le mal ne peut s'y réparer, et conquiert, bien
loin de s*effacer peu à peu, une existence aussi positive , aussi immanente que le bien?
« Comment nous a-t-il aimés, s'il nous a soumis à des épreuves dont le grand nombre ne triompherait jamais? Pour ceux-ci, la création n'est pas une œuvre d'amour, elle est une œuvre de colère.
« Enfin, nous avons reconnu en Dieu l'existence d'une faculté médiatrice et vivante, par laquelle il a dos rapports avec sa création, par laquelle il conçoit le temps et l'espace et sort de son absolu pour agir dans le relatif. Dieu intervient par les miracles dans le monde physique, par la grâce dans le monde de. la volonté, par la révélation dans le monde de l'intelligence. La combinaison de ces moyens constitue la Providence, c'est-à-dire le gouvernement divin des innombrables sociétés que le Créateur a placées sur les astres dont il a fait leui^omaine. Dieu, agissant ainsi dans le temps par rapport à ses créatures, le péché n*a jamais rien d'immuable, n'a jamais de valeur infinie à ses yeux, -puisqu'il peut être effacé par l'expiation et le repentir.
« Absolu chimérique de la béatitude, absolu plus chimérique encore de la damnation, disparaissez donc à jamais et ne squillez plus de votre imposture la théologie de l'avenir*.
« Je rejette aussi sans hésiter la métempsycose enseignée dans rinde et dans l'école de Pythagore. L'animal n'a pas une véritable liberté; or, sans la liberté, la personnalité s'évanouit. Pour l'animal, il n'y a ni mérite ni démérite; le passage de l'âme dans des corps de bêtes serait donc une expiation sans but*.
« Je rejette de la même manière tout système de métempsycose terrestre, qui lierait éternellement l'âme à des corps humains,
1 . Consultez aussi sur cette question nos traités De Vorîgine du mal, n" 14, 15, 16; De la destinée de l'homme, 92, 93, 9i, 95, 96, 97, 98, 99, {00\VEssalsur Origène, p. 101, 102, 103 de VExposé d'un^ nouveau système^ etc.
2. Lisez la réfutation de ce système dans V Essai sur le dogme de la métempsycose, n»» 5 el G, p. 11 1, 1 12 et 114 de VExposé d'un nouveau système, etc.
DE LA VIE FUTURE
sans cesse renouvelés. Car, dans ce système aussi, la personnalité disparaît avec l'absence perpétuelle du souvenir. Le sentiment de l'identité s'efface, puisqu'il y aurait à chaque fois anéantissement do l'être ancien et formation d'un être nouveau; l'essence serait identique, mais on n'aurait pas conscience de cette identité. D'un autre côté, cette hypothèse n'ouvre pas un champ assez indéfini aux châtiments et aux récompenses. Enfin elle a ce résultat, que toutes nos affections sont détruites par la mort, dès que nous no devons jamais reconnaître ceux que nous avons aimés*.
« Nous avons détruit, il faut édifier. Nous avons nié l'erreur, affirmons la vérité.
« L'être fini, par opposition avec l'être infini, est perpétuellement soumis au changement. L'instant actuel résulte de celui qui précède, et l'instant qui suivra se déduira du présent. Ainsi la vie terrestre, si on adopte l'hypothèse de la préexistence, a sa raison d'être dans l'existence précédente^ et la vie future sera la conséquence de l'existence actuelle. Or, sous le rapport de la morale et dé la sanction, les états de l'àme, en quittant une terre quelconque, peuvent être de trois sortes. Le bien a triomphé, le mal a prévalu, ou enfin le bien et le mal se sont tenus pour ainsi dire en balance égale. Si le bien a vaincu, l'âme reçoit une récompense proportionnelle à ses mérites. Sa volonté devient plus forte et plus indépendante des influences matérielles, son intelligence s'agrandit, son amour trouve plus de satisfactions ; ses rapports avec le monde physique sont meilleurs, soit que la matière pèse moins sur elle, soit que cet organisme lui-même acquière des sens nouveaux ou mieux perfectionnés 3. « A chaque progrès, l'àme a une vue plus nette, plus distincte de Dieu ; elle
1. Ce système, formulé par Pierre Leroux dans son livre de Vllumaniié, a été combattu dans le traité De la destinée de r homme, no^CS à 78, p. 35 à 42, 8G, 87 et 1G8 de VExposé d'un nouveau système, etc.
2. Consultez noire traité De la nature et de la destination des astres. Nous y exposons nos idées sur la vie future et la progression des mondes, p. 145 et suiv, de VExposé d'un nouveau sijsième^ etc.
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DE LA VIE FUTURE
s'approche de la céleste attraction qui l'entratne sûrement au bien, sans toutefois la nécessiter. Plus l'âme connaît Dieu, plus elle l'aime; elle s'élève toujours à lui par un choix volontaire, par un libre mouvement, sans que la déchéance soit possible. Mais, dans cette ascension progressive, l'âme n'atteint jamais l'absolu; ses mouvements varient du moins au plus, le temps ne cesse pas pour elle; il y a entre le fini et l'infini assez de distance pour que les siècles des siècles ne puissent parvenir à la combler. En se dégageant peu à peu des liens matériels qui obscurcissent re3prit, l'âme retrouve son passé par le souvenir complet de ses modifications, et ce n'est pas la moindre de ses joies de se rappeler ses épreuves, ses triomphes, ses chutes, dont elle s'est relevée, et les influences qu'elle a eues sur les destinées des mondes qu'elle a successivement parcourus. Quel bonheur de reconnaître dans la vie future ceux qu'on a tant aimés, avec lesquels on a marché dans les diverses stations du ciel, de ne plus se quitter désormais, de s'avancer ensemble et de concert avec Dieu, unis de volonté, d'intelligonce et d'amour. Le mérite est constant, la liberté est maintenue, l'identité persiste, le progrès est assuré, la créature conserve la mobilité, et la vie n'est pas absorbée en Dieu dans une trompeuse béatitude.
« Si le mal a prévalu, le changement a lieu en sens inverse. L'âme est amoindrie dans toutes ses puissances, punie dans toutes ses facultés. Soumise à des liens matériels plus lourds, à des milieux moins harmoniques avec son organisme, elle voit en même temps s'obscurcir les lumières de sa raison. Sa volonté est plus faible et plus fragile, aisément dominée par les influences du dehors; son intelligence est plus souvent en proie à l'erreur; son sentiment, oubliant de plus en plus l'unité, laisse diminuer peu à peu la charité et la sympathie, et se renferme dans son égofsme. L'âme, en allant habiter ce monde inférieur, y porte la marque non équivoque de sa dégradation; elle y revêt une nature déchue, elle prend place dans une espèce corrompue; dans ce monde, elle perd le souvenir, si déjà elle l'avait conquis, et cependant elle doit encore avoir le sentiment vague
DE LA VIE FUTURE
et obscur de sa déchéance. Peut-ôtre, dans cette malheureuse société, les traditions elles cosmogonies de tous les peuples cou- I tiendront-elles une trace confuse du péché d'origine qui souille chaque nouveau venu? Peut-être auront-elles un mythe pour exprimer la corruption de toute âme et de toute chair? Mais, perdus au milieu du ciel, ayant laissé échapper de leurs mains le fil conducteur qui unissait leurs vies successives, ces tristes habitants se croiront tombés pour la première fois des nues à ce pomt précis du temps et de l'espace, et placeront le dogme de la déchéance sur le globe, qui est leur domaine, et à l'origine de leur histoire. Venus dans des milieux hostiles à leur organisation physique, ils s'imagineront qu'avant la faute de leur premier père, leurs corps devaient être immortels, et qu'un éternel printemps aurait régné sur leur globe. Les habitants de ce monde déshérité, si Dieu ne les prenait en pitié et ne les soutenait par sa grâce, seraient impuissants à faire le bien, parce que leur volonté est trop enchaînée aux plaisirs des sens; il est possible que cette société, trop éloignée de Dieu dont elle reçoit l'influence sans la sentir, commence par adorer tout, hormis le Créateur, déifiant le monde, les astres, la matière ou la bêle, multipliant les dieux pour ne pas en manquer. Dieu ne l'abandonnera pas. II révélera d'abord à l'habitant de ce monde, sous le mythe obscur dont nous avons parlé, le péché de son origine, la dégradation de sa nature, afin de le prémunir contre les tentations et les dangers; plus tard il fera retentir à ses oreilles des promesses d'immortalité. Il se choisira spécialement un peuple dont il sera l'instituteur; puis un jour, au milieu de ce peuple éclatera un miracle d'amour, la parole de Dieu se sera faite vivante parmi eux, et ce ne sera pas trop d'un grand* et admirable sacrifice pour régénérer le globe déchu. Peu à peu ce globe se relèvera, et les signes de cette réhabilitation seront certains quand la société qui l'habite aura pris conscience de la place qu'elle occupe dans l'universelle harmonie; aura dégagé l'esprit de la lettre, compris le sens des mythes religieux, et possédera une théologie assez vaste pour y reposer sa pensée.
DE LA VIE FUTURE
Un
« Si je viens de tracer l'histoire de la terre, Tiélas ! ne devonsnous pas frémir? Notre rang est bien inférieur. Notre planète a peu d'éclat dans la splendeur des mondes ; tout nous démontre que notre nature est dégradée, et ce n'est pas en vain que lés traditions de tous les peuples nous crient cette désolante vérité. Que d'efforts ne devons-nous pas faire ! Combien ne devons-nous pas veiller sur les déterminations de notre volonté! La douleur, le mal moral, nous enveloppent de toutes parts. Si nous tombons, où irons-nous? Déjà si malheureux sur cette terre, tristes au moindre chagrin, accablés par la plus légère douleur, comment supporterons-nous des destins plus durs? Que ne nous faudrat-il passoufl'rir avant de remonter? Il y a des châtiments proportionnés à toutes les fautes, et dont l'intentité dépasse peut-être notre imagination ; nous voudrions en vain le nier. Je ne chercherais pas à effrayer les autres, si je ne craignais rien moimême. J'affirme hardiment, il est vrai, que cet enfer n'est pas éternel, que notre liberté y a toujours prise, et qu'on ne peut descendre si bas qu'il n'y ait plus d'accès au repentir; j'affirme qu'il est impossible, môme à Dieu, de constituer pour l'homme l'absolu des tourments; mais, quoique tout espoir ne soit pas ôté aux coupables, ne songeons pas sans effroi à notre fragilité d'icibas. Si le bien nous est actuellement si difficile, imaginons-nous quels incroyables efforts nécessitera notre réhabilitation dans les mondes inférieurs. La liberté entraîne le pouvoir d'un péché perpétuel ; notre pensée ne doit-elle pas frémir de cette redoutable possibilité?
« J'aime mieux écarter cette idée et croire que là où le péché abondera, la grâce sera surabondante, et que, dans cette indéfinie évolution des siècles, le mal finira par disparaître de la création. Toutefois, même en ne supposant pour quelques-uns qu'une réhabilitation partielle où le péché régnerait encore, les tourments des coupables ne seraient point éternels et infinis ; il y aurait, comme sur la terre, qui est aussi le séjour de l'expiation, alternative de misère et de bonheur imparfait ; et peut-être, pour ces âmes, l'existence vaudrait toujours mieux que le néant.
SOLUTION DE. LA QUESTION DU MAL
Cela seul suffirait pour justifier leur création ; car, si elles n'étaient pas plus heureuses, c'est à leur propre faute qu'elles devraient l'imputer. Jetons un voile sur ces sombres tableaux. J'espère, ô mon Dieu, qu'un temps viendra où tous les êtres produits par votre amour quitteront les sentiers du mal et marcheront à votre lumière ; où toutes les sociétés qui peuplent vos mondes, réunies dans leur commune ascension par une solidarité universelle, graviteront vers vous do perfections en perfections; où enfin la création tout entière ne sera qu'un concert de reconnaissance et de bénédictions.
« Si le bien et le mal se sont également partagé la vie d'une âme, elle va dans un monde à peine supérieur à celui qu'elle quitte; mais partout la liberté existe, partout le mal est relatif et transitoire, partout il y a espoir de réhabilitation.
« Nous sommes maintenant en mesure de résoudre la question du mal dans l'humanité.
« Presque toutes les philosophies se sont accordées à reconnaître son caractère négatif et transitoire. Pourquoi le mal est-il négatif? Par une raison très-simple : le bien a une existence positive, parce qu'il a un premier auteur immobile et absolu. Le mal, au contraire, c'est la borne, l'imperfection, la négation, la mutilation de l'être complet. Pourquoi le mal est-il transitoire? Parce qu'il n'est que dans la créature, et que celle-ci est essentiellement changeante et mobile. Ainsi, suivant que tel ou tel monde est un paradis, un purgatoire, un enfer, le mal s'efface ou s'équilibre avec le bien, ou prédomine tout à fait. Le mal, quinaît de l'imperfection et de la liberté des créatures, n'est pas un seul instant à l'état absolu, l'éternité ne lui appartient pas. Il est évident, dès lors, que Dieu ne pouvait l'empêcher, puisqu'il ne pouvait communiquer sa perfection dans toute sa plénitude, puisque le libre arbitre était nécessaire à la personnalité d3S intelligences. Il resterait seulement le reproche d'avoir créé et d'avoir produit indirectement le crime et la douleur. Mais ce reproche tombe encore, si nous considérons que dans les siècles dos siècles la liberté méritante des créatures peut faire dispa-
SOLUTION DE LA QUESTION DU MAL
railre le mal en les élevant progressivement vers Dieu, source ineffable du bien, dans une unité d'action, d'intelligence et d'amour. Il est vrai de dire que, même dans les mondes supérieurs, l'imperfection demeurera toujours, puisque Dieu seul est parfait; mais l'imperfection y sera si voisine de l'être, le dernier de leurs habitants possédera un bien si grand comparativement à nous, qu'à cette hauteur le mal n'aura déjà plus de nom dans le langage. Plus on creuse les profondeurs de cette question, plus on voit que le dogme de l'enfer absolu est une épouvantable erreur. Si l'athée ne connaît pas Dieu, du moins il ne l'insulte pas. Les partisans de l'éternité absolue des peines sont de tous les hommes les plus blasphémateurs et les plus impies. lïeureusei^ent cette erreur est logiquement impossible, et l'humanité qui aime Dieu et s'y confie n'admettra jamais une doctrine qui fait de Djeu le plus exécrable des tyrans *.
c( Dieu a créé une multitude innombrable, et que nous ne pouvons nommer, de familles d'êtres intelligents, humains. Parmi ces êtres, il y en a d'inférieurs à l'homme terrestre; iLj^ en a de supérieurs. Nous leur sommes agrégés tour à tour selon nos mérites et nos démérites. Et comme les mérites sont indéfinis, il n'est aucun monde, même des plus heureux, qui nous soit fermé; mais ùous y arrivons progressivement à mesure que nous nous en montrons dignes.
(( Nous pouvons, d'autre part, descendre dans les mondes inférieurs. Les êtres malheureux qui les habitent, loin d'être de purs espf ils,. suivant la fausse idée que le christianisme se fait des démons, ont une matière encore plus empêchée que la nôtre, encore plus grossière, des corps encore moins harmoniques avec les milieux. Il est aussi impossible à de pareils êtres d'intervenir sur la terre qu'à nous autres hommes dans les mondes supérieurs de la création.
« Mais de ce que Dieu a créé uniquement pour 1q bonheur des créatures, il suit qu'il n'a donné la vie qa'à celles qui, tôt ou
1, DicUj V homme f ch. IX. 184T.
SOLUTION DE LA QUESTION DU MAL
BONTÉ DE DIEU
tard, doivent être heureuses. Parmi tous les possibles, il a choisi et appelé à l'existence uniquement ceux pour qui l'existence vaudrait mieux que le néant. Par là tombent toutes les objections dirigées contre la Providence sur la question du mal ; par là se réfutent également Épicure et Bayle; par là se réfute aussi Manès. Le mal est passager et transitoire; il doit disparaître un jour. Le bien seul doit régner. Le mal n'a aucune existence positive, tîar il n'a pas un premier auteur. C'est la liberté seule des créatures qui l'a produit. Et, d'un autre côté. Dieu a doué les êtres intelligents de liberté pour qu'ils fussent des personnnes, pour qu'ils pussent mériter leur bonheur.
« L'essentiel est que le mal n'ait qu'un caractère négatif, et qu'il doive s'évanouir; car, si nous concevons le monde comma une série de vies successives pour chaque créature, nous comprenons très-bien comment Dieu, pour qui il n'y a ni terap3 ni espace, et qui voit le but final de toute chose, permet le mal et la souffrance comme des phases nécessaires par où les créatures doivent passer pour arriver à un état de bonheur.
« Il n'y pas un seul damné, dans le sens propre du mot; s'il y eïi avait un seul, il faudrait dire que Dieu est criminel envers lui, car il n'aurait pas dû le créer.
« Voilà donc où nous serions conduits, ô Dieu d'amour! Com- " ment avez-vous pu souffrir que des hommes abusassent de votre nom, outrageassent à ce point votre divine majesté, qu'ils donnassent de vous des idées si peu conformes à votre être inénarrable? J'adore, sans la comprendre, votre souveraine volonté. Vous avez commandé à votre serviteur; il a obéi. Vous lui avez dit : Lève-toi, écrase le mensonge en faisant briller la vérité; et il s'est levé, et il a crié aux théologiens du passé : « Imposteurs • aveugles, retirez-vous! vous insultez mon Seigneur et mon Dieu; vous voudiiez me le faire haïr. » Ah! Seigneur, si mon talent répondait à l'ardeur de ma foi et à Téblouisseraent que votre amour a produit en mon cœur, je voudrais briser si bien pièce à pièce ces systèmes menteurs, qu'ils rentrassent dans le néant d'où ils n'auraient jamais dû sortir. Dieu, c'est le bien; et le
mal, œuvre des créatures, disparaîtra à jamais, puisqu'il n'a qu'une existence précaire et transitoire. Ah ! je me fie à votre sagesse éternelle : si vous avez laissé le mal pénétrer dans votre œuvre par la liberté, c'est que vous voyez à la fois le passé, le présent et l'avenir de toutes les créatures, et que la perfection de la fin suffit pour justifier à vos yeux les états intermédiaires t)ar lesquels elles ont dû passer. J'ai foi en vous et j'espère.
« Il n'y a pas lieu, dans notre théologie, d'agiter les questions ordinaires de la prédestination et de la réprobation. La prédestination est un décret éternel que Dieu a fait de sauver quelquesuns et de les rendre éternellement heureux. Cette prédestination est absolument gratuite ; il n'y a rien en l'homme qui la prévienne ; elle ne dépend d'aucun mérite de l'homme, puisque, au contraire, tous les mérites de l'homme ne sont que des effets de la prédestination. Il en résulte que Dieu aurait pu prédestiner tous les hommes. Cependant, et comme contre-partie de la prédestination, la théologie admet la réprobation, c'est-à-dire, le décret éternel que Dieu a fait de damner quelques-uns et de les priver du souverain bonheur. Saint Thomas a poussé l'aveuglement jusqu'à soutenir qu'il n'y a dans le réprouv é aucun mérite de sa réprobation. Il est juste de dire que plusieurs théologiens, parmi lesquels il faut compter saint Augustin, saint Prosper et saint Fulgence, se sont élevés contre cette atroce et inexorable opinion. Toujours est-il que, même en supposant que les réprouvés méritassent leur sort, Dieu ne devait pas les créer. Parmi tous les êtres possibles, Dieu, qui voyait et savait tout, devait choisir ceux qui, plus tôt ou plus tard, arriveraient au bonheur par leur liberté aidée de sa grâce, et ne point tirer du néant ceux qui,. par un péché perpétuel, devaient mériter des peines éternelles. Nous avons vu déjà que cette objection est insoluble *.
€ En vérité, Dieu, tel que plusieurs théologiens nous le dépeignent, serait le plus cruel de tous les êtres. J'admire, dans le plus profond étonnement, comment l'âme si pleine de mansué-
1. Exposé f/'twi nouveau système, Origine da mal, n<* 15 , p. 85.
irOUTË DE DIEU.
lude des femmes a pu garder la foi et n'être pas rdvoltée par le dogme impie de la réprobation ; je ne peux me l'expliquer qu'en songeant à l'adresse incomparable de certains endurcis qui, comprenant bien, pour la plupart, ce que leurs dogmes ont d'odieux, cherchent à détourner les fidèles de les approfondir, par des exercices de piété et de charité, et surtout par le développement extraordinaire donné au culte de Marie. Ce culte ' d'amour, si propice aux instincts des femmes pieuses, sert de prétexte et de voile aux dogmes abominables de l'enfer et de la damnation. Les atrocités que le pseudochristianisme a commises, les tortures, les bûchers de l'inquisition, la Saint-Barthélémy, le jésuitisme, les fidèles n'y songent môme pas; ils ne voient que Marie, la mère de Dieu, et devant cette rayonnante et angélique figure, que nous honorons nous-mêmes infiniment, disparaissent tous ces dogmes, qui, vus de près, révolteraient le sens droit de l'humanité *.
• J'ai prouvé que le dogme de l'enfer éternel est repoussé à la
fois par toutes les facultés, par toutes les puissances de l'homme *.
« Dire qu'après la vie de la terre il n'y aura plus ni mérite ni
démérite estune gratuite absurdité; c'est vouloir borner l'épreuve à un point du temps et de l'espace ; c'est arracher à l'homme sa personnalité. Ici l'erreur de la théologie vulgaire est capitale et n'a pas besoin de plus ample réfutation : l'âme, dans tous les siècles des siècles, est et restera libre. Cette erreur si grossière et si impardonnable de la théologie, puisqu'elle touche à la nature des êtres, provient d*une erreur analogue sur le rang de la terre dans l'univers ^,
(c D'après Moïse et toutes les cosmogonies, les astres ont été