‹ La pluralité des existences de l'âme [microform], conforme à la doctrine de la pluralité des mondes;Chapitre 22 sur 181 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

PHILOSOPHIE païenne

Platon. — Plolin. — Porphyre. — Jamblique.

« Platon, dit M. Franck \ en adoptant la doctrine de « Pythagore, a essayé de la fonder sur quelques preuves, « et Ta élevée par là à la hauteur d'une idée philosophique. (I Ces preuves, qui sont longuement développées dans le « Phédon, sont au nombre de deux : l'une tirée de l'ordre « général de la nature, et l'autre de la conscience hu- « maiuc. » La nature, dit Platon , est gouvernée par la loi des contraires; par cela seul donc que nous voyons dans son sein la mort succéder à la vie, nous sommes obligés de croire que la vie succédera à la mort. D'ailleurs, rien ne pouvant naître de rien, si les êtres que nous voyons mourir ne devaient jamais revenir à la vie, tout finirait par s'absorber dans la mort, et la nature deviendrait un jour semblable à Endymion. Si, après avoir consulté les lois générales de l'univers, nous descendons au fond de notre âme, nous y trouverons, selon Platon, le même dogme attesté parle fait de la réminiscence. Apprendre, pour lui, ce n'est pas autre chose que se souvenir. Or, si notre ûme

]. Dictionnaire des sciences pliilosophiqius, au mot Platon, '

se souvient d'avoir déjà vécu avant de descendre dans ce corps, pourquoi ne croirions-nous pas qu'en le quittant elle en pourra animer successivement plusieurs autres? Mais entre deux vies, s*il ne se présente pas sur-le-champ un corps préparé pour elle et d'une organisation conforme à l'état de ses facultés, il faut bien qu'elle existe quelque part. De là, chez Platon comme chez Pythagore, la consécration de la croyance générale à un autre monde. Si cela, est ainsi, dit-il, que les hommes, après la mort, reviennent à la vie, il s'ensuit nécessairement que les âmes sont dans les enfers pendant cet intervalle; car elles ne reviendraient pas au monde si elles n'étaient plus. D'après le dixième livre de la République^ le séjour que chaque ûme fait dans les enfers entre une vie et l'autre doit durer mille ans. Mais le dogme de l'immortalité ne se renferme pas, pour Platon, dans ces idées empruntées de la tradition , et qu'il accepte plutôt qu'il ne les choisit. Au-dessus de la métempsycose et de cet exil de mille ans que notre ûme doit supporter dans le royaume des ombres, il admet une immortalité spirituelle, réservée aux seuls philosophes , et qui consiste non pas à s'absorber en Dieu, comme renseigne la doctrine Védanta, mais à vivre, en quelque sorte, en société avec lui, à participer de sa pureté, de sa félicité et de sa sagesse. C'est là que Platon se montre particulièrement lui-môme, et qu'il brise les liens qui ont tenu avant lui l'esprit confondu avec la matière. « Si l'ûme, dit-il, se retire pure, sans conserver aucune souillure du corps, comme n'ayant eu volontairement avec lui aucun commerce, mais, au contraire, comme Tayaut toujours fui, et s'étant toujours recueillie en elle-même en méditant toujours, c'està-dire en philosophant avec vérité et en apprenant effectivement à mourir (car la philosophie n'cst-elle pas une

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préparation à la mort?); si l'àme se retire, dis-je, en cet état, elle va à un'être semblable à elle, à un être divin, immortel et plein de sagesse, dans lequel elle jouit d'une merveilleuse félicité, délivrée de ses erreurs, de son ignorance, de ses craintes, de ses amours qui la tyrannisaient et de tous les autres maux attachés à la nature humaine; et, comme on le dit de ceux qui sont initiés aux saints mystères, elle passe véritablement avec les dieux toute l'éternité. )) Aucun autre système, soit religieux, soit philosophique, soit avant, soit après l'auteur du Phédon, n'est allé plus loin dans la voie du spiritualisme. Il faut ajouter que Platon a ennobli l'idée même de la métempsycose, dans les limites où il a cru utile de la conserver, en essayant d'y introduire les principes de la liberté. Ainsi, non content de regarder les différentes conditions que notre âme est susceptible de traverser comme des expiations qui doivent la purger des fautes commises pendant une vie antérieure, il accorde encore, à notre libre arbitre, à nos penchants secrets, une grande influence sur le choix de ces conditions. « La faute du choix tombera sur nous. Dieu est innocent. » Voilà ce que dit aux âmes le prophète qu'il introduit dans le récit de lier l'Arménien.

Platon déduit des divers attributs de Dieu et de ses autres perfections, manifestées aussi par les idées, que Dieu est le père et l'ordonnateur de toutes choses, et que la Providence est universelle. Dieu, dit-il, a façonné et conservé le monde, parce qu'il est bon et exempt d'envie. Dans son livre des Lois, il établit que Dieu gouverne tout, jusqu'au dernier atome de matière.

Citons un des plus beaux passages de ce magnifique livre :

, * Tous les êtres intelligents sont sujets à divers changements

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dont le principe est en eux-mêmes. Ceux dont les mœurs n'éprouvent que des changements légers, éprouvent aussi des déplacements peu considérables et sont toujours sur une surface à peu près égale. Pour ceux dont le caractère change davantage et devient plus méchant, ils sont précipités dans les profondeurs, et dans ces demeures souterraines appelées du nom d'enfer et d'autres noms semblables; san» cesse ils sont troublés par des frayeurs et des songes funestes pendant leur vie et après qu'ils sont séparés de leurs corps. Et lorsqu'une âme a fait des progrès marqués, soit dans le mal, soit dans le bien, par une volonté ferme et une conduite soutenue, — si c'est dans le bien, et qu'elle se soit attachée à la divine vertu jusqu'à devenir en quelque sorte divine comme elle, alors elle reçoit de grandes distinctions, et du lieu qu'elle occupait elle passe dans un autre, demeure toute sainte et plus heureuse; si elle a vccudansle vice, elle va habiter une demeure conforme à son état.

« Telle est, mon cher fils qui te crois négligé des dieux, la justice des habitants de l'Olympe. Si l'on se pervertit, on est transporté au séjour des âmes criminelles ; si l'on change de bien en mieux, on va se joindre aux âmes saintes : en un mot^ dans la vie et dans toutes les morts qu'on éprouve successivement, les semblables font à leurs semblables et en reçoivent tous les traitements qu'ils doivent naturellement en attendre. Ni toi, ni qui que ce soit, en quelque situation qu'il se trouve, ne pourra jamais se vanter de s'être soustrait à cet ordre établi par les dieux pour être observé plus inviolablement qu'aucun autre, et qu'il faut infiniment respecter. Tu ne lui échapperas jamais, quand tu serais assez petit pour pénétrer dans les profondeurs de la terre, ni quand tu serais assez grand pour t'élever jusqu'au ciel. Mais tu porteras la peine qu'ils ont arrêtée, soit sur cette terre, soit aux enfers, soit dans quelque autre demeure encore plus affreuse. Il en sera de même de ceux qui, par des impiétés ou par d'autres méfaits, sont devenus grands de petits qu'ils étaient, et que tu as cru être passés de l'infamie dans le sein du bonheur; en conséquence de quoi tu t'es imaginé voir dans

PLOTIN

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leurs actions, comme dans un miroir, qr.c les dieux ne se mêlent point des choses d'ici-bas; mais lu ne savais pas le tribut que ces hommes si heureux doivent un jour payer à Tordre général. Et comment, jeune présomptueux, peux-tu te persuader que cette connaissance n'est pas nécessaire, puisque, faute de l'avoir, on ne pourra jamais se former un plan de vie, ni concevoir une idée juste de ce qui fait le bonheur ou le malheur? »

Il y a plus dans Platon que ces enseignements formels sur la vie future et la transmigration des ûmes. Sa méthode tout entière, ainsi que celle de Socrate son illustre maître, est fondée sur la préexistence.

La méthode dont se servait habituellement Socrate, aussi bien que la dialectique à laquelle Platon a attaché son nom, découle d*un seul et même principe, à savoir: l'excellence de l'ùme humaine qui, par sa partie divine, est appelée à la science universelle ; elle n*a qu'à se regarder et à se connaître, à s'observer attentivement pour arriver à la vérité. Cette excellence de Tàme humaine , Platon en recherche la raison scientifique, il l'explique par l'hypothèse de la réminiscence et de la préexistence des âmes, qu'il met trop souvent dans la bouche de Socrate pour qu'on puisse prétendre que cette hypothèse n'était pas aussi dans l'enseignement du maître. A la vérité, Xénophon ni Aristote n'en parlent, mais le caractère de leur esprit pratique ne les portait pas à relever ce point de doctrine. Leur silence ne prouve donc rien.

De Platon, ces croyances passèrent aux néoplatoniciens d'Alexandrie. Plotin, le premier de tous, y revient maintes fois dans le cours de ses Ennéades. « C'est un dogme re- « connu, dit-il, de toute antiquité et universellement, que

« si Tûme commetdes fautes, elle est condamnée aies expier « en subissant despunitions dans les <^nfers ténébreux , puis « elle est admise à passer dans de nouveaux corps^ pour rc" € commencer ses épreuves ^. » Ce passage est très-remarquable en ce qu'il fait voir clairement que le séjour dans l'enfer n'était que temporaire aux yeux des anciens et qu'il était toujours suivi de nouvelles épreuves plus terribles et plus douloureuses à proportion des fautes à réparer. C'est ce que dit ailleurs notre philosophe, c Quand nous nous « sommes égarés dans la multiplicité (c'est-à-dire, selon « le langage de Plotin, quand nous nous sommes attachés à « la matière et aux passions corporelles), nous en sommes « punis d'abord par notre égarement lui-même (sorte d'er- « ralicité), puis quand nous reprenons des corps, nous (( avons une condition moins heureuse ^. » Insistant ensuite, dans un fort beau passage du livre IX' de là 2* Ennéade, sur la sanction de nos bonnes comme de nos mauvaises actions, il ajoute : «Il y a ici-bas non-seulement les « statues des dieux, mais eux-mêmes nous suivent de leurs « regards; aucun blâme n'est fondé contre eux, car leur « providence est incessante : ils assurent à chacun le sort « qui lui convient et qui est harmonique avec ses antécédents^ € selon ses existences successives (xarà àptotêàç |3îwv). »

Nous allons continuer encore nos citations et résumer Topinion de Plotin sur les transmigrations , en prenant çà et là dans les Ennéades. Pour ce qui va suivre , nous nous servirons de l'excellente traduction de M. Bouillet, par laquelle il a rendu un service éminent aux lettres et à la philosophie *. •

i . Livre l*' de la première Ennéade. — 2. Livre lll de la deuxième Ennéade. — 8, Trois volumes in-8<», 1 857-1 8G0.

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Voyons Plotin commenter et amplifier la doctrine do Waton.

« L ame fait le four du ciel (selon Platon), en prenant succèssivement des formes diverses. » Ces formes sont la forme rationnelle, la forme sensitive, la forme végétative. La partie qui domine dans Tâme remplit la fonction qui lui est propre; les au- 1res restent inactives et lui semblent en quelque sorte extérieures Dans 1 homme, ce ne sont pas les puissances inférieures de fàme qui dominent; elles existent seulement avec les autres- ce n'est pas non plus la meilleure puissance (la raison) qui domine toujours; les puissances inférieures ont également leur place. Aussi 1 homme (outre qu'il est un être raisonnable) est-il encore un être sensiiif, parce qu'il possède les organes des sens. 11 est tgalementun être végétatif sous beaucoup de rapports, car son corps se nourrit et engendre comme une plante. Toutes ces puissances (la raison, la sensibilité, la puissance végétative) agissent donc ensemble dans l'homme; mais c'est d'après la meilleure d entre elles qu'on qualifie la forme totale de cet être (en l'aDuelant un être raisonnable).

« L'âme, en sortant du corps, devient la puissance qu'elle a développée le plus. Fuyons donc d'ici-bas et élevons-nous au monde intelligible, pour ne pas tomber dans la vie purerfent sensitive, en nous laissant aller à suivre les images sensibles, ou dans la vie végétative, en nous abandonnant anx plaisirs de l'amour physique et à la gourmandise; élevons-nous, dis-je ai monde intelligible, à l'inlelligcncc, à Dieu.

.. Ccuî qui ont exercé les facultés humaines renaissent hommes. Ceux qui n ont fait usage que de leurs sens passent dans des corps brutes, et particulièrement dans des corps de bètes féroces, s Ils se sont abandonnés aux emporlementsdela colère: de telle sorte que. même en ce cas, la différence des corps qu'ils animen, es, conforme à la différence de leurs penchants. Il qu n on. cherché qu'à satisfaire leur concupiscence et leurs appétits

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Posent dans des corps d'animaux lascifs et gloutons. Enfin ceux qui. au lieu de suivre leur concupiscence ou leur colère' ont plutôt dégradé leurs sens par leur inertie, sont réduits à végéter dans des plantes, car ils n'ont dans leur existence antérieure exercé que leur puissance végétative, et n'ont travaillé qu a devenir des arbres. Ceux qui ont trop aimé les jouissances de la musique, et qui ont d'ailleurs vécu purs, passent dans des corps d oiseaux mélodieux. Ceux qui ont régné tyranniquement deviennent des aigles, s'ils n'ont pas d'ailleurs d'autre vice. Enfin, ceux qui ont parlé avec légèreté de choses célestes, tenant toujours leurs regards élevés vers le ciel, sont changés en oiseaux qu. volent toujours vers les hautes régions de l'air. Celui qui a acquis les vertus civiles redevient homme; mais s'il ne possède pas ces vertus à un degré suffisant, il est transformé en nn animal sociable, tel que l'abeille on tout autre être de celte espèce ••

<- Souvent, m'éveiUant du sommeil du corps pour revenir à moi et détournant mon attention des choses extérieures pour la concentrer en moi-même, j'y aperçois une admirable beauté, et je reconnais que j'ai une double condition, car je vis alors d'une vie excellente, je m'identifie avec Dieu, et, édifié en lui, j'arrive à cet acte qui m'élève au-dessus de tout intelligible. Mais si. après m être reposé au sein de la Divinité, je redescends de l'intelligence à l'exercice du raisonnement, je me demande comment je puis ainsi m'abaisser actuellement et comment mon âme a pu jadis entrer dans un corps, puisque, quoiqu'elle soit actuellement dans ce corps, elle possède encore en elle-même toute la perfection que j'y découvre.

I. « Ceux qui se sont abandonnés à rîniempérance, aux excès de 1 amour et de la bonne cbère, et qui n'ont eu aucune retenue, entrent Tralsemblablement dans le corps d'animaux semblables. Et ceux qui n ont aimé que l'injustice, la tyrannie et les rapine., vont animer des corps de loups, d'éperviers, de faucons. La destinée des autres âme» est rclali,^ a la vie qu'elles ont menée. » (Platon, Pbédon, 1. 1, p. m, trad. de M. Cousin.) > • p- ■"*.

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« Heraclite, qui nous recommande de faire cette recherche, admet qu'il y a des changements nécessaires des contraires les uns dans les autres, parle d'ascension et de descente, dit que c'est un repos de changer, une fatigus de faire toujours les mêmes travaux et d'obéir. Il nous réduit ainsi à des conjectures, faute de pouvoir s'expliquer clairement, et il nous oblige de chercher comment il est arrivé lui-môme à découvrir ce qu'il avance.

« Empédocle enseigne que c'est une loi pour les âmes qui ont péché de tomber ici-bas, que lui-môme, s'étant éloigné de Dieu, est venu sur la terre pour y ôtre l'esclave de la discorde furieuse. Il s*est contenté, je crois, de dévoiler les idées que Pythagore et ses sectateurs exprimaient en général par des symboles sur ce sujet et sur beaucoup d'autres. Empédocle est d'ailleurs obscur parce qu'il emploie le langage de la poésie.

<c Reste le divin Platon, qui a dit tant de belles choses sur l'âme. Il a dans ses dialogues souvent parlé de la descente de Vâme dans le corps, en sorte que nous avons le droit d'espérer de lui quelques éclaircissements*.

« Que dit-il donc? Il n'est point partout assez d*accordavec lui-môme pour qu'on puisse aisément saisir sa pensée. En général, il rabaisse les choses sensibles, déplore le commerce de l'âme avec le corps, affirme qu'elle y est enchaînée, qu'elle s'y trouve ensevelie comme dans un tombeau; il attache beaucoup d'importance à cette maxime enseignée dans les mystères, que l'âme est ici-bas comme dans une prison *.

tt Ce que Platon appelle la caverne ', et Empédocle l'antre, c'est, je crois, le monde sensible ^ \ briser ses chaînes et sortir

1. Voyei Platon, Cratyle^ p. 400. Tout ce que Plotin dit ici de Platon est cité et commenté par le père Thomassin, Dogmatîca theo* /o(/ica, t. I, p. 318.

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