‹ La pluralité des existences de l'âme [microform], conforme à la doctrine de la pluralité des mondes;Chapitre 3 sur 181 · LIBRAIRIE ACADÉMIQUE · texte numérisé non relu

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DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS

33, OBAI DES AUCDSTINS, 35

1872 ■ Réserve de tous droits.

INTRODUCTION

EM.o>^de la qucs.ion. - Spinosa. Hegel. - Channing. S.^uss.

- Michclet, de Berlin.- Rc'fulalion.- Jules Simon. - Preuves - Damiion - Preuve ontologique. - Pellelan. - Autres preuves.

— Porplijrc.

Beaucoup de philosopl.es reconnaissent l'immortalité •lu principe pensant, mais ils nient que l'identité se conserve; que la conscience. la mémoire du passé relie le nouvel être à l'ancien : tels sont, par exemple, Spinosaet I terre Leroux. D'autres philosophes distinguent entre la perpétuité de l'âme, qui leur semble pouvoir être onlolo- Siquement démontrée, et la perpétuité de la pensée avec conscience, qui leur semble seulement une probabilité sublime. Il est sans aucun intérêt pour notre esprit de savoir s'il est en nous un principe qui résiste à la mort Si ce n'est plus le même être, si aucun souvenir ne le rattache au passé, si notre personne, en un mot, ne survit point au trépas, encore une fois que nous importe? C'est lêlre avec conscience, avec mémoire, que nous désirons sauver; le reste nous est de peu La question a donc lou-

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jours été mal posée, et par conséquent mal résolue. Se demander si lame est immortelle, en vérité c'est une pure niaiserie. Et quand donc avez-vous vu quelque chose périr? Rien ne meurt ici-bas, pas même le corps, qui se dissout et va former de nouveaux composés : tout est mutation perpétuelle dans la nature; la destruction n'a pas prise dans ce monde, c'est une rénovation, un changement de tous: les jours. A présent, que ce que nous appellerons la mort du corps ne puisse pas s'appliquer à l'ûme, c'est ce qui est mis hors de doute par une analyse psychologique qui nous révèle son unité et sa simplicité. Mais, répétons-le, ce n'est pas là le problème, et il n'y a pas même de problème là où on l'a vu jusciu'à présent ; le problème ne commence que lorsqu'on demande s'il y a continuité d'être, de pensée, de personne: là est la question et pas ailleurs. Ceci posé, et on ne nous le contestera pas. nous pouvons dire quelles sont les philosophies qui onl nié l'immortalité de la personne. Ce sont celles dont les principes tendaient à abolir la personnalité dans l'avenir. D'abord les matérialisles, puisque d'après eux l'homme n'est formé que d'un corps; une fois le corps dissous, il retourne aux éléments d'où il a été pris; il n'y a plus de personne, l'homme disparaît sans retour. Dans le panthéisme naturaliste, le même raisonnement est applicable. Dans le panthéisme abstrait, il n'y a d'éternel, d'absolu, que l'idée qui se développe et devient dans une multitude d'êtres qui s'évanouissent pour faire place à d'autres. Il est évident que l'immortalité de la personne ne peut être admise dans ce système que par inconséquence. Dans le panthéisme mystique, où l'homme n'est rien, où Dieu est tout, il est clair que le plus grand terme de bonheur est la destruction de la personnalité par

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l'absorption en Dieu. Qu'est-ce que la personne sans liberté? La liberté, et fe liberté méritante, est un attribut distinctif de la personne; on ne saurait la lui ravir sans l'anéantir à son tour. Aux yeux de la logique, il n'y a pas de distinction à faire entre les opinions dont nous venons de parler ; les erreurs sont de même sorte, car elles tendent toutes à nier la personnalité humaine après le trépas.

Il serait trop long et trop fastidieux d'énumérer tous les philosophes qui ont enseigné l'immortalité de l'âme; nous en parlerons en général en les divisant en trois classes spéciales : 1° ceux qui ont admis la clôture de l'épreuve aprè^ la vie de la terre; â*» ceux qui ont admis une métempsycose terrestre; 3° ceux qui se sont prononcés pour une série de vies successives. Nous allons présentement, dans cette Introduction, nous occuper spécialement des philosophes qui ont regardé la vie future comme une chimère, et de ceux qui, tout en reconnaissant l'immorlaliié de l'âme, ont nié ou tout au moins laissé dans le doute la persistance de la personnahté.

Spinosa dit (Proposition XXÎIP de la 3° partie) que l'âme humaine ne peut entièrement périr, qu'il reste quelque chose d'elle, quelque chose d'éternel, et voici sa démonstration : Il y a nécessairement en Dieu une conception, une idée qui exprime l'essence de l'âme; or, ce qui est conçu par Dieu avec une éternelle nécessité est quelque chose; ce quelque chose, qui se rapporte à l'essence de l'âme, est éternel. On croirait par ce passage que Spinosa ne sauve la mort à l'âme qu'en tant qu'elle est une conception divine. Mais, dans sa proposition XXXIIIe de la même partie, il enseigne formelle-

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ment que lame a une partie mortelle et une partie éternelle, à la condition expresse (jué le corps auquel cette ame appartient soit propre à un grand nombre de fonctions, parce qu'alors l'àme possède à un haut degré la conscience de soi, de Dieu et des choses. C'est la première fois peut-être que Spinosa n'est pas logicien, et la raison en est facile à comprendre. Forcé, ven quelque sorte, de se ranger à l'opinion du genre humain, il a payé sa dette aux croyances communes, et il est sorti de son système; ayant perdu tout enchaînement logique, il ne pouvait moins faire que de tomber dans des contradictions. Toujours est-il qu'on peut affirmer que Spinosa n'a pas entendu l'immortalité de l'Ame au sens que nous lui donnons. Lui qui n'admet point d'individus, point de personnes, puisqu'il ne reconnaît pas la liberté, puisqu'il dit que toutes les actions sont fatales, lui qui a outré le principe du cartésianisme sur la passivité absolue des substances en les transformant en simples modes de la blibstance unique, lui qui anéantissait presque la personnalité dans cette vie, n'allait pas la confesser dans la vie future. De tels démentis, surtout pour un logicien pareil, sont radicalement impossibles.

Hegel lui-même n'a jamais exprimé sa pensée ouvertement sur le problème que nous agitons. Il nous paraît, (fuant à nous, que sa doctrine repousse la survivance personnelle. Dans l'école hégélienne surgit, bientôt après la mort du maître, une vive dispute à ce sujet. Richter révéla le sens ésotérique de la philosophie hégélienne sur ce point avec une audace inattendue, et fut chef de la gauche de l'école. II combattit avec d'amers sarcasmes la foi à l'immortalité, et proclama avec enthousiasme le nouvel évangile de la mort éternelle et du néant dont il

s'était constitué l'apôtre. Le centre hégélien n*a émis sur la question présente aucune opinion précise et certaine. Mais Goschel, un des plus renommés des disciples de Hegel , et le représentant du côté droit, théiste et orthodoxe, a tenté vainement de prouver que le véritable système hégélien n'est pas opposé à l'immortalité individuelle. Il a péniblement essayé d'établir que la notion identique à i l'être est douée en elle-même d'une force vitale, invincible, qui nous garantit la persistance éternelle de l'individu. Veisse a émis l'idée que, parmi les hommes, les uns seraient mortels, les autres immortels. Selon Jui, les hommes vulgaires, chancelants, ceux qui flottent indécis entre le bien et le mal, seront inévitablement la proie du néant. Il n'y aura d'espérance d'une immortelle vie que pour ceux qui sont régénérés et retrempés par la foi chrétienne, fussent-ils, après leur conversion momentanée, retournés à l'impiété. Fichte le jeune professe une opinion à peu près pareille, en soutenant que celui qui n'a pas obtenu la régénération vivra après la mort encore quelque temps comme un songe, comme une ombre, mais qu'il ne pourra pas se promettre l'éternité. Sur quoi toute cette théorie est-elle fondée? C'est, nous /^ répond Veisse avec un grand sérieux, c'est que, dans I l'antiquité la plus reculée, les fils des dieux s'unirent ^ aux filles des hommes. L'humanité, telle qu'elle se com- I porte aujourd'hui, étant le résultat de cette alliance, il est manifeste que nous devons être mortels par rapport aux corps, capables d'immortalité par rapport à l'esprit. On comprend de reste que nous ne voulons pas faire à de semblables idées l'honneur d'une discussion. Ce qui achève de nous montrer que Hegel n'a pas enseigné l'immortalité, c'est le passage suivant d'une de ses lettres à

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un de ses amis les plus intimes. Cet ami venant de perdre son fils, il lui écrit pour le consoler de sa mort, et c'est dans de pareilles occasions que les pensées les plus secrètes se manifestent. Voici ce fragment :

« Je ne vous ferai qu'une question, celle que j'ai faite « à ma femme lorsque nous perdîmes notre premier en-

, « fant, alors unique. Je lui demandai lequel des deux « elle préférerait, d'avoir eu un enfant comme le nôtre, « dans son plus bel âge, et de se résigner maintenant à « sa perte, ou bien de n'avoir jamais eu ce bonheur. « Votre cœur, mon ami, préférera le premier cas. C'est

• « celui dans lequel vous vous trouvez. Tout est passé; « mais il vous reste encore aujourd'hui le sentiment de « votre jouissance d'autrefois, le souvenir de votre en-

. « fant bien-aimé, de ses joies, de son sourire, de son « amour pour vous et sa mère, de sa bonté envers tous. « Ne soyez pas ingrat pour ce bonheur et ce contente- « ment dont vous avez joui. Gardez-en la mémoire tou- « jours vive et présente dans votre cœur, et votre fils « ainsi que la joie que vous avez ressentie quand vous le « possédiez vous resteront toujours. »

Quoi 1 on viendrait soutenir que Hegel a conçu Timmortalité en son sens véritable, et lorsqu'il s'agit de consoler son ami, lorsqu'on doit chercher toutes les raisons pour atténuer une affliction si cruelle, Hegel ne dit rien dans cette froide lettre de l'espérance d'une vie future. H en dirait quelque chose que ce ne serait pas à nos yeux une preuve de ses fermes convictions à cet égard, car il devait, pour calmer le chagrin d'un ami, mettre en œuvre jusqu'à des motifs dont il aurait douté; mais puisqu'il n'en parle pas, ne sommes-nous pas autorisé à conclure que sa doctrine excluait formellement l'immortalité? Un

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souvenir, c'est tout ce qui reste des êtres chéris que nous avons perdus ! N'y a-t-il rien dans notre conscience qui s'élève contre cette désolante affirmation? N'y a-t-il pas en nous une voix qui nous crie : Non, la vérité n'est pas li\? Nous aimons à opposer à Hegel une lettre de Channing, écrite à un ami dans les mômes circonstances; seulement c'est de la perte de son propre enfant que parle cet homme distingué : « Je souffre, lui dit-il, mais je « n'ai jamais oublié que mon Gis appartenait à un père « meilleur que moi, et qu'il était destiné à un monde « plus heureux. Je sais qu'il est entre les mains de Dieu « dans la mort comme dans la vie; je ne puis croire que « le progrès dune âme immortelle soit limité à cette terre. « Non, la mort ne rompt pas les liens qui unissent le « père et l'enfant. Quand je songe à ce cher petit, à sa « beauté, à la douceur, à la tendresse qu'il éveillait en « nous, à l'âme que Dieu lui avait donnée et qui com- € mençait à s'ouvrir, je ne puis douter que Dieu ne l'ait € en sa garde'. »

Quelle opposition entre Channing et Hegel I Nous n'avons pas besoin d'exprimer auquel des deux nos préférences appartiennent.

Strauss est peut-être celui des disciples de Hegel qui a combattu le plus carrément le dogme de l'immortalité. Aussi avons-nous choisi ce penseur pour analyser ses arguments et les réfuter. C'est dans sa Dogmatique que nous puiserons.

Strauss adresse d'abord le reproche à la philosophie antérieure de chercher au dehors, dans une vie future tout à fait imaginaire, l'infini qui se trouve dans l'esprit

1. Channing, ta vie et ses œuvres, Paris, 1857, in-S», p. 91.

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humain. Il commence par montrer qu'il est ridicule de soutenir que, si avec la mort tout était fnii, il vaudrait mieux vivre comme la brute sur cette terre. Il- tâche do faire comprendre la valeur intrinsèque d'une vie rationnelle; puis il s'attaque aux tirades fades et sentimentales de ceux qui ne parlent que du bonheur qu'on aura dans l'autre monde en retrouvant ses enfants, sa femme, ses parents et ses amis.

Après avoir esquissé en quelques traits l'histoire de l'idée de l'immortalité dans la philosophie moderne, Strauss passe à l'histoire détaillée et surtout à la critique des preuves qu'on présente d'ordinaire en faveur de l'immortalité. Nous allons le suivre dans cet examen.

« La preuve tirée de la rémunération, celle à laquelle « l'école de Wolf a attaché la plus grande importance, t peut être formulée ainsi :

« Puisque souvent l'homme de bien n'est pas heureux € dans ce monde, et que le méchant y reste souvent im- « puni, il faut qu'il y ait un autre monde dans lequel ils « reçoivent, l'un la récompense, l'autre le châtiment « qu'ils méritent.

a En supposant que cet argument ait quelque valeur. « il peut prouver tout au plus qu'il y aura une prolonge gation plus ou moins grande de la vie humaine après € la mort. Car une fois que les âmes seraient convena- « blement récompensées ou punies, rien n'empêcherait « qu'elles retombassent dans le néant. Mais si l'on y rc- « garde de plus près, cet argument est sans aucun fond « et d'une nullité complète. En effet, la vertu ne porte- € t-elle pas en elle-même sa récompense, le vice sa puni- « tion? Ne serait-il pas digne de l'homme de placer la « piété, la grandeur d'âme, au-dessus de tout, même s'il

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€ était convaincu que son âme n'est pas immortelle? « N'est-ce pas précisément ce qui constitue la vertu que « de nous porter à agir, nous ne dirons pas sans égard à « aucun bien, c'est impossible, mais sans égard à au- « cune récompense autre que celle que donne nécessai- « rement l'exercice même de la vertu? Ce ne sont que les « ignorants et les méchants qui croient que la véritable 4c liberté consiste à pouvoir s'abandonner à ses passions, « et qui regardent la vie rationnelle et morale comme un « esclavage pénible, l'obéissance aux lois divines comme € un joug pesant dont une rétribution future doit com- « penser les douleurs. Aux yeux du sage, il n'est aucun « d'entre les hommes nobles et vraiment grands qui ne « soit déjà sur terre plus heureux et plus digne d'envie « que le plus puissant d'entre les méchants. »

Nous sommes d'accord avec Strauss sur un point. L'âme a son côté divin qui tend à la perfection, et il n'y a de perfection pour eîle qu'à l'accomplissement du devoir, parce que c'est le devoir. Substituer à ces tendances, qui constituent réellement la grandeur de l'homme, l'appât des récompenses futures, c'est retomber dans la doctrine de l'intérêt bien entendu : la vertu ne serait plus alors qu'un habile calcul.

Cependant nous pensons que si, en théorie et pour l'intelligence il faut maintenir ce principe du devoir pour le devoir, une pareille austérité est à peu près im-> possible en pratique. Si, à la rigueur, l'argumentation de Strauss vaut quelque chose à cet égard, elle est sans influence sur le véritable motif de la preuve morale de notre immortalité. Ce motif, en effet, se lire de la justice du législateur suprême, qui n'a pas du laisser sans aucune sanction la loi qu'il a promulguée. Or, on a vu par

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ce qui précède que Strauss ne dit pas un mot là-dessus, «"t II n a pas dû le dire, puisqu'il n'admet point de Dieu pei-sonnel au sens transcendant de cette expression. La critique de Strauss, très-logique dans sa doctrine, est donc sans valeur contre la nôtre, et la preuve morale subsiste pou r nous Jans tou te sa force.

Nous abandonnons à Strauss la preuve métaphysiquenous en dirons très-brièvement la raison. Cet argument se formule ainsi :

« L'âme est immatérielle et simple, donc elle ne peut « se décomposer en parties, donc elle est immortelle. . Il est vrai que nous ne croyons pas avec Strauss que la fausseté de la distinction ordinaire entre l'ùme et le corps sojdemonlrée. Nous ne pensons pas non plus que les individualités humaines ne soient que des formes passagères d une seule et même substance, l'absolu. Ce qui nous empêche d'accorder une g.ande valeur à cette preuve, c'est qu'elle établit bien la persistance du principe pensant en nous, mais non celle de la conscience et de 1 identité personnelle. De ce que l'âme est indissoluble on peut conclure parfaitement sa survivance au c»rps mortel ; mais qui nous répond qu'elle conserve le souvenir de ses modifications terrestres, et que l'homme, dans la vie future, soit le même êtie, et garde en un mot son mdividualilé? Or, c'est ce qui est nécessaire à la sanction de la loi morale. Celui-là, en effet, n'est pas puni ou recompensé qui, à un point quelconque, même letarde par les nécessités de l'épreuve, dans la suite de ses transmigrations, ne sait pas pourquoi il est puni ou recompense. Toutefois, nous retenons quelque chose de cet argument que nous réputons vrai, c'est qu'il prouve n nos yeux la possibilité de l'i.nmortalité personnelle.

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Pour donner une idée de la pensée véritable de Strauss sur la question, nous allons citer un passage de sa Dogmatique, remarquable du moins par la netteté et la franchise, qualités assez rares chez un disciple de Hegel :

« Il n'y a, dit-il, comme l'a prouvé la spéculation mo- € derne, qu'une seule et unique substance : l'absolu. Les f individus n'en sont que les formes périssables et chan- € géantes. Ils naissent, ils meurent, et toujours d'autres € individus viennent remplacer ceux qui ne sont plus. € C'est ce mouvement qui fait la vie de l'absolu. Les « forces, les talents de l'individu sont bornés et finis; ces « limites sont précisément ce qui constitue l'individua- € lité. Les facultés de Tespèce, de la race, ou mieux en- € core celles de l'univers, sont seules impérissables. « Quand, après avoir dépassé l'apogée de la vie, nous « inclinons vers la vieillesse et ses infirmités, l'âme dé- « cline avec le corps, dont elle n*est que la vie, le centre « ou l'idée [Entc'li'chie d'Aristote). Les individus dont la « vie est usée sont remplacés par dos formes nouvelles de € la vie absolue, qui, si elles ne sont pas parfaites, sont € dtt moins toujours plus vives et plus fraîches. La véri- « table immortalité ne consiste donc pas dans un progrès « éternel vers un but qui ne peut être obtenu. Ce serait € en vain que nous chercherions l'infini hors de nous; il € faut le saisir en nous-mêmes. Il fiiut changer la ligne « droite d'un développement sans limites et sans résultats € en une circonférence parfaite en elle même. L'immor- « talité ne doit pas être placée dans l'avenir; c'est une « qualité présente de l'esprit, c'est la puissance qu'il a de « s'élever au-dessus de tout ce qui est fiai, et d'atteindre « à l'idée. Ils s'expriment donc mal, quoiqu'ils soient « d'ailleurs dans la bonne voie, ceux qui semblent faire

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tl ^

« consister rimmortaliio dans la gloireet dans les bonnes" « œuvres qui nous survivent, dans la reproduction de « nous-mêmes par la famile, dans le mouvement éterne' « de l'absolu d'où jaillissent toujours des individualités « nouvelles. L'éternité qui consiste dans la gloire et dans « la coniinuafion d'une influence salutaire n'est qu'une « ombre de celte jouissance de l'inlini que procure à un r( homme éminenf, pendant sa vie, son activité dirigée « vers le bien suprême et la vérité éternelle. De même la « durée de la race n'est qu'une ombre de la jouissance t qu'avait donnée à l'homme, durant sa vie, l'amour de la « famille. Entin, la métamorphose continue de l'univers « n'est identique à l'immortalité qu'en tant qu'elle est « reconnue, de sorte que l'immortalité se trouve toujours « transportée de l'avenir dans le présent, du dehors en mous-mêmes. Devenir, au milieu de tout ce qui est « borné, un avec l'infini; être éternel dans chaque mo- «ment, voilà la véritable immortalité. L'atïirmation ab- « solue du bien, voilà la béatitude éternel. »

Amsi, c'est bien entendu, une vague immortalité qui ne mérite pas ce nom, voilà ce qui nous attend tous dans l'avenir ; c'est dans le présent qu'elle doit se réaliser.

M. Michelet, de Berlin, émet une opinion à peu près identique sur la question qui nous occupe.

Il écrit, en effet, ce qui suit dans sa critique de l'excellent ouvrage de M. Bartholmess sur les doctrines rçligieuses {Reoue philosophique et religieuse^ 4« mars 1856 : « L'individu s'efforçant à travailler pour sa part à la « réalisation de l'intelligence éternelle, est d'autant plus ^ éternel lui même qu'il s'identifie avec cette substance « absolue de l'univers, et qu'il vit dans le tout. Nous « vivons dans les bonnes actions que nous avons faites

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«et qui ont contribué à faire avancer l'humanité, à la ^ « rendre meilleure. Nous vivons dans les vérités que>- « nous avons hautement proclamées sans la crainte des «hommes; que nous avons conquises pour les races « futures, qui ont mission de les traduire en actes. Les « idées d'Aristote et les œuvres de Raphaël vivent encore « et ressuscitent continuellement dans celles des indivi- « dus qui les imitent, et que leur exemple a formés. La « véritable immortalité est la grande migration des âmes, « la vie éternelle de l'esprit absolu. »

Pour réfuter cette désespérante doctrine, partons delà conscience humaine; en cela nous serons fidèles à notre méthode. Résumons les arguments par lesquels un au-, teur moderne a utilement combattu, à notre avis, cette partie delà dogmatique de Strauss^ Ce qui constitue la nature humaine, n'est-ce pas la tendance vers l'absolu, vers l'infini? Chacun ne trouvet-il pas dans ses affections, dans ses désirs, dans ses efforts les plus intimes, la démonstration de celte vérité? Et quel en est le résultat immédiat et incontestable par rapport à l'idée de l'immortalité? comment un être fini de sa nature peut-il atteindre son but, l'infini? Cette identification est contraire à notre nature d'êtres finis. Nos désirs ne peuvent donc être remplis que dans un progrès sans terme, qui nous rapproche sans cesse du but auquel nous aspirons. Un être fini qui aspire à l'infini ne peut avoir qu'une vie éternelle.

Malgré les doutes que le fait mystérieux de la mort engendre tous les jours, il y a quelque chose en nous*

1 . Efisni sur les opinions de Strauss dans la Revue européenne par Charles Buub, passim.

IKTRODUCTION.

LNTRODUCTION.

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qui nous promet la continuation de cette vie dans l'avenir le plus lointain, et nous la représente de plus en plus belle et resplendissante. Nous croyons que notre activité pour le beau, le vrai et le bien, est aussi perpétuelle que nos désirs sont vastes et profonds. Précisément parce (ju'il nous est impossible de réaliser jamais complètement l'infini dans un moment donné, et que néanmoins nous en avons le désir naturel, il ne nous reste plus, pour répondre à ce désir autant que notre nature le comporte, qu'à nous approcher éternellement de l'infini, et à le réaliser ainsi dans l'ensemble d'une carrière sans bornes. M. Jules Simon, dans son beau livre du Devoir, a écrit de magnifiques pages que nous citons en les abrégeant, et qui répondent d'une manière victorieuse aux sophismes du philosophe allemand.

^ Qui osera dire que l'absolu, que la perfection ne soit « pas, ou que le monde lui-même soit la perfection « exacte? nous qui la connaissons, nous devons lui appar- € tenir. Quand les vers s'empareront de notre corps, . € notre âme s'élancera vers ce Dieu (jumelle a entrevu, xt qu'elle a rêvé, dont elle a démontré l'existence, par € lequel elle a pensé, par lequel elle a aimé ; vers ce Dieu « qui remplit notre vie de lui-même, et qui ne nous a « pas donné la pensée et l'amour pour que nous rendions « ces trésors à la pourriture et au néant. 0 Pascal ! Tuni- « vers ne peut m'écraser. Qu'il broie mon corps, mais <c mon âme lui échappe.

« 11 faut sonder la bonté de Dieu pour un moment; il

• (( faut s'y perdre. Se peut-il que Dieu soit, et que le mal-

€ heuret l'injustice soicnt?Sijedoisfiniravec mon corps,

« pourcjuoi Dieu m'a-t-il fait libre ? Pourquoi s'est-il ré-

« vêlé à moi dans ma raison? Pourquoi m'a-t-il donné

« un cœur que nul amour humain ne peut assouvi» ? « Cette puissance, cette pensée, ce cœur, m'ont-ils été «donnés pour mon désespoir? Hélas! qu'est-ce donc"'' «que cette vie? une suite de déceptions amères, des « amours purs qu'on trahit, des enthousiasmes dont nous « rions le lendemain, des luttes qui nous épuisent, des « désespoirs qui nous tordent le cœur, des séparations « qui nous frappent dans nos sentiments les plus chers « et le*s plus sacrés. Voilà la vie, si nous devons périr, et « voilà la Providence f

« Périr! eh quoi! n'avez-vous jamais vu la justice « avoir le dessous dans ce monde? Le crime n'a-t-il f jamais triomphé? N'y a-t-il pas des criminels qui sont « morts au milieu de leurs succès, dans l'enivrement « de leurs voluptés impies? Socrate n'a-t-il pas bu la «ciguë? L'histoire elle-même est-elle impartiale? La « postérité, cette ombre que le juste invoque, entendra- « t-elle son dernier cri? Qui soutiendra la pensée qu'un « innocent puisse mourir dans l'opprobre et dans les sup- « plices, et que cette pauvre âme ne soit pas reçue dans « le sein de Dieu ?

«0 dernier mot de la science humaine, ô sainte « croyance, ô douce espérance! pourrait-on, sans vous, ^K le supporter? Une chaîne indissoluble unit ensemble la « Hberté, la loi morale, l'immortalité de l'âme et la Pro- « vidence de Dieu. Pas un de ces dogmes qui puisse périr « sans entraîner la ruine de tous les autres. Nous les em- € brassons tous dans notre foi et dans notre amour. Il n'y « a plus de place au doute dans une âme honnête pro- « fondement convaincue de son immortalité. La douleur « et la mort perdent leur aiguillon, quand nous fixons « le> yeux sur cet avenir sans nuage. Jouons notre rôle

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« de bonne grâce et n'accusons pas la Providence pour < des infortunes prétendues que nous déposerons avecle « masque. Est-ce donc notre âme qui souffre et qui meurt* « Non, non. c'est l'homme extérieur, le personnage Notre « vie à nous est avec Dieu. Il n'y a de pensée réelle « substantielle, que dans l'Éternel. Il n'y a d'action véri- « table que l'accomplissement du devoir. Le devoir seul « est vrai; le mal n'est rien. Homme, de quoi te plains- « tu? De la lutte? c'est la condition de la victoire. D'une « injustice? qu'est cela pour un immortel? De la mort» « c'est la délivrance. »

Nous avons déjà cité l'opinion des philosophes qui pensent qu'on peut bien démontrer la survivance de I âme, mais qui relèguent celle de la personne au rang des probabilités. Nous avons fait voir que le problème amsi posé était un non-sens ou une vérité digne tout au plus de M. de La Palisse. Que l'âme soit immortelle, c'est ce que nul ne nie d'entre les philosophes qui admettent lexistence de l'âme : l'essentiel, l'important à savoir c est SI 1 être persiste dans la vie future, si l'individualité est conservée. La sanction de la loi morale est à ce prix et i exige impérieusement. On a coutume de diviser en trois catégories les preuves de notre immortalité •

1° La preuve métaphysique tirée de l'unité, delà sin. pbcite de l'âme. Nous avons dit plus haut pourquoi nou. rejetons cette preuve; c'est qu'elle ne s'applique pas à la seule difficulté du problème, qui est le salut de la personne; nous n'en tenonsdonc absolumentaucun compte et nous n en parlerons plus. Nous ne retenons de cetti preuve, qui nous paraît vraie, que la possibilité de la survivance personnelle:

2» La preuve psychologique tirée des facultés de l'âme

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qui semblent, pour la plupart, ne pas avoir de destination ici-bas.

3° La preuve morale tirée de la nécessité d'une sanction de la bonté et de la justice divines.

Nous accordons une grande valeur à ces dernières preuves.

Comment se ferait-il, en effet, que, tandis que toutes les créatures ont reçu ici-bas des instincts conformes à leur destination et ne dépassant jamais la limite de la position assignée à chacun dans l'harmonie du monde, l'homme seul, dans l'univers, eût des désirs et des instincts qui ne seraient en aucun temps satisfaits? Pourquoi cette anomalie à l'égard de l'être le plus noble icibas, et à qui l'empire de la terre a été départi? Le but de la création est le progrès de chacun ; la liberté doit tendre de plus en plus vers les perfections du type divin. Ce qu'il y a de plus clair et de mieux en ce genre pour le développement de la preuve morale, ce sont les pages écrites par M. Damiron, dans son Histoire de la philosophie du dix-neuvième siècle, dont nous allons présenter quelques extraits ^

M. Damiron parle d*un homme vertueux se sacrifiant obscurément ou se dévouant avec éclat. D'un dernier acte de sa liberté, il auiad jnné sa vie pour sa famille, son pays ou l'humanité, et au delà il n*y aurait rien, il aurait perdu tout sentiment, toute moralité, tout moyen de continuer à se rendre meilleur! il n'aurait avancé que pour tomber, tomber dans le néant, lui qui avait encore devant les yeux une telle perspective de perfectionnement, et ainsi il lui serait refusé de poursuivre un plus grand bien; il

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