IMMORTALITÉ
toutefois le secret d'uue tradition primilivcmcnt universelle était moins fondé sur l'intérêt général, que sur le besoin d'une prudence individuelle. Il n'en était pas de même du second enseignement, auquel j'arrive maintenant. La mort existait avant l'homrae. Si l'on révoquait en doute celte vérité, les témoignages en pourraient êlre recueillis de toutes parts. Les débris fossilifères en fournissent la preuve irrécusable. Mais pour les autres êtres, la mort n'est pas un mal, c'est une loi de renouvellement et de mutation. La mort n'est un chùliment que pour rbomme, et voilà pourquoi le christianisme enseigne qu'elle est le fruit du péché. L'animal ne la prévoit pas, ne s'en effraye pas. L'homme sait qu'il doit mourir. Ce qui rend la mort un mal pour l'homme, c'est donc Ja terreur qu'elle lui inspire.
Celte terreur est nécessaire dans l'harmonie de ia création.
La terre est le siège de l'ex(,iation et de l'épreuve. Elle doit être rangée dans la catégorie des mondes inférieurs. Si dans ce séjour de douleurs et de larmes, le trépas eût etu sans horreur, combien n'aurait-on pas vu de malheureux sortir volontairement par le suicide d'une position qu'ils ne pouvaient plus supporter? Or, quJest-ce qui donne à la mort sa terreur? C'est le redoutable inconnu de la vie future, c'est le « peut-être » d'Hamlet, c'est l'incertitude de l'avenir.
Il est aisé de comprendre maintenant pourquoi la doctrinc de l'immortalité de l'âme, si antique pourtant et si évidente, dut être cachée au vulgaire"; pourquoi il eût été
I. Bossuel a Uil que l'àme des H.!breux avait éié jogk Irop gros- «èr^c pour que le dogme de fton.or.ali.é leur fù. cnscigué ouve.le-
lUMORTALITÉ.
dangereux de la divulguer; pourquoi les initiés n*étaient appelés à la connaissance de cette vérité qu'après de longues épreuves ; pourquoi l'enseignement ne leur était donné que sous la promesse formelle du secret. Quand des philosophes voulurent publiquement proclamer le dogme de la vie future, Ptolémée Philadelphe ordonna la fermeture de leurs écoles, de peur que ses États ne fussent bientôt dépeuplés. Après une leçon d'Hégésias sur l'immortalité, ses disciples se tuent, à Cyrène, pour échapper à la vie terrestre et entrer dans celle que leur maître leur promet. Cléombrote gravit le sommet d'une tour et s'en précipite pour jouir plus vite de l'avenir qui lui a été annoncé. Caton se tue après avoir lu le Phédon. Les exemples ne manqueraient pas ^
1 . Charles Fourier pense de même que.Ia doctrine d'une vie ftilure n'élait pas sans danger dans les temps d'esclavage et de malheur. « Nous n'avions eu jusqu'à ce jour, dit-il, sur la vie future que des notions si v^igues, des peintures si effrayantes, que l'immortahé était plutôt un sujet de terreur que de consolation. Aussi la croy'uice élailelle bien faible, et il n'était pas à souhaiter qu'elle devînt plus ferme. Dieu ne permet pas que les globes acquièrent pendant l'ordre incohérent des notions certaines sur la destinée future des âmes; si l'on était convaincu, les plus pauvres des civilisés se suicideraient dès l'instant où ils seraient assurés d'une autre vie, qui ne pourrait être pire que celle-ci l'est pour eux. Dieu à dii nous laisser longlemps dans une profonde ignorance au sujet de l'immortalité. » {Théorie des quatre mouvements, p. 133 et 134. 1'^ édition.)
Lucain exprime la même idée dans les vers suivants (lib. IV) : '
Victurosque Dei celant, ut vivere durent, Félix esse mori.
« Afin que ceux qui ont encore à vivre supportent l'existence, Jadilinilé leur cache qu'il est heureux de mourir. »
Quand l'incertitude de l'immortalité domine chez un peuple, la mort est un mal^ la vie est un bien. C'est ainsi que le Hoûagz-Fan (su-