DISTRIBUTION
conditions particulières de sou péché, c'est-à-dire différentes aussi de toutes les autres. Tel est le principe de l'inégalité parmi les hommes. C'est donc dans l'histoire de l'univers qu'il faut chercher les racines de cette inégalité. Pour être cachées à nos yeux dans les profondeurs du passé, elles n'en sont pas moins réelles, et c'est par elles que suhsistent toutes les particularités qu'il nous est actuellement donné d'apercevoir. La manière dont chacun de nous pose le pied sur la terre, à l'instant où il y aborde, n'est qu'une suite de la façon dont il marchait précédemment dans l'univers. Nos naissances ne sont en quelque sorte que les extrémités auxquelles sont venues aboutir les routes que, dans notre indépendance, il nous a plu de choisir; et loin de nous obliger fatalement, sans aucune initiative de notre part, elles ne font que nous mettre en mesure de continuer de nous-mêmes ce que nous avons précédemment commencé. Leur système, au lieu d'être l'œuvre du hasard, est donc réglé par une ordonnance non moins juste et non moins admirable que celle qui préside à toutes les autres administrations de l'univers. La diversité qui s'y observe ne pouvait manquer de s'y développer si, mettant en exercice notre droit de personnalité, nous nous sommes effectivement jetés après notre création dans la voie que chacun de nous a voulue; et il faut se garder d'en faire une preuve de l'autorité du destin, quand elle en est une au contraire de notre absolue liberté. Si, parmi nous, les uns viennent au monde dans de meilleures dispositions que les autres relativement aux commodités de la vie, aux facilités de l'intelligence, â la vertu, ce n'est point à un arrêt aveugle qu'ils doivent leur avantage, non plus que les autres leur misère. Heureux ou malheureux dans sa naissance, chacun doit ù lui-même son sort, et il ne le peut maudire
sans se maudire implicitement lui-même ; car les biens qu'il voit chez ses voisins ne sont pas un privilège à exciter son envie, mais un héritage qu'il possédait comme eux, qu'il pouvait conserver comme eux, et que, dans sa folie, il a mieux aimé dissiper. C'est lui-même qui s'est fait ce qu'il est devenu dans son être intérieur; c'est lui-même qui, par suite, a préparé son berceau; c'est lui-même qui, en définitive, a déterminé toutes les données fondamentales de la vie qu'il est appelé à poursuivre pendant son séjour sur la terre. Par ce simple coup d'œil jeté sur l'univers au delà des portes de la naissance, la justice de Dieu reparaissant dans tout son jour, la paix redescend dans les âmes, la piété s'y rallume, et la société menacée un instant par la logique des désespérés, entretenue maintenant par les saintes ambitions qui se développent, reprend sa force, corrige autant qu'elle le peut toutes ces infirmités dans lesquelles elle ne voit que le résultat fatal du péché, et devient, grâce aux progrès de chacun, de plus eu plus secourable à tous ses membres.
En définitive, c'est au principe de la justice de Dieu que Ton peut rapporter toute l'argumentation d'Origène. C'est pourquoi, prise dans les termes les plus généraux qu'on puisse lui concevoir, sa conclusion est irrécusable. La distribution des conditions de naissance est un véritable système de peines et de récompenses; il faut donc nécessairement, puisque Dieu est juste et tout-puissant, que cette distribution soit déterminée par des mérites et des démérites; voilà le solide. Mais d'ajouter, comme Origène, que toutes les naissances sans exception sont des peines, et de n'admettre par conséquent dans les précédents de la population terrestre que des démérites, c'est ce que les principes n'assurent pas avec la môme certitude. Ils l'assurent
DISTRIDUTION.
encore moins, si l'on entend que ces naissances ne sont pas de simples expiations correctives, mais des dégradations de nature, et surtout si l'on va jusqu'à prétendre que la grandeur des démérites doit être mesurée par la dislance qui sépare l'état suprême de perfection de l'état d'infériorité dans lequel nous sommes.
Comment supposer que Dieu, qui est l'auteur de notre libre arbitre comme du fond même de notre être, nous le veuille jamais ôter? Pourtant, comme cette faculté est si «ssenliellement inhérente à notre nature, qu'il ne dépend pas plus de nous de l'en arracher que de nous anéantir, c'est à Dieu lui-même qu'il faudrait rapporter la détérioration.
MaisDieu, on doitledire sans crainte, annihilcraitplutôtl'univers que de consentir à la méchanceté de la dernière des créatures. Il se peut que nous cessions, par l'effet de nos péchés, d'être dignes de recevoir ses grâces, mais nous ne cessons jamais d'en être capables ; de même qu'il ne cesse pas non plus, dans sa miséricorde infinie, de vouloir que nous revenions tôt ou tard à les accepter. C'est comme si, par notre nonchalance, nos paupières prenaient l'habitude de retomber sur nos yeux, et nous interceptaient ainsi la lumière : nos yeux subsisteraient cependant, et Dieu n'attendrait pour nous les rouvrir que le moment où cette réparation nous serait détinilivement profitable. Telle est l'image des pécheurs. Comme on en voit sur h, terre, et des plus grands et des plus endurcis, fatigués des tortures de leur existence, dégoûtés du crime par l'excès même de leurs crimes, se prêter de nouveau à Dieu, céder, tantôt petit à petit, tantôt coup à coup, à ses insinuations, et rentrer enfin pleinement dans la jouissance de ses grûces, il se fait aussi de pareilles conversions dans l'enfer. Le spectacle de nos méchants nous donne ici même le spectacle de toutes
hAb
CHATIMENTS
les sociétés de damnés. Que ce soit dans un monde ou dans un autre, les procédés de la Providence, à l'égard de ceux qu'elle corrige, ne peuvent manquer d'être les mômes, et les divers mondes sont apparemment liés les uns aux autres pour cet objet : le crime commis en l'un d'eux ne s'expie souvent que dans un autre, pour ne se remettre totalement peut-être que dans un suivant. Si la justice divine exige que toujours les criminels soient punis, la bonté qui est inséparable de cette justice veut que la punition serve à les amender et à préparer leur réconciliation. Dieu est si hon que les peines mêmes auxquelles il soumet les créatures deviennent pour elles de nouveaux motifs de reconnaissance. Il ne les châtie qu'afin de les avertir et de les redresser, et ce châtiment, en fournissant une satisfaction pour le péché, achève d'en effacer toutes les suites. On peut donc dire, en empruntant le langage symbolique du moyeu âge, que des flammes mêmes de l'enfer il s'échappe une lumière divine qui finit par éclairer les damnés et les aider à retrouver le chemin du ciel. Pour mieux dire, il n'y a pas d'enfer, s'il faut prendre ce mot dans le sens inhumain de saint Augustin et de la scolastique : il n'y a dans Tunivers, pour y faire la part de la pénalité à côté de l'immensité des récompenses, que les corrections salutaires du purgatoire. Tel est, au fond, le sentiment d'Origène, et il s'ensuit que, pour lui, les régions occupées par le mal n'ayant aucun caractère absolu ne sauraient opposer aucun obstacle à la restauration générale de la création.
Quelqu'un demandant à Selon si les lois qu'il avait donnée aux Athéniens étaient les meilleures possibles, le législateur répondit qu'elles étaient les meilleures pour eux. « L'instituteur de la religion chrétienne, dit à ce propos Origène avec une grande profondeur, pourrait répondre de
CHATIMENTS
la même manière : Pai donné le meilleur système qu'ait pu recevoir la multitude pour Tamélioration de ses mœurs; j*ai fixé une règle; j'ai menacé les coupables de peines et de supplices.. Ces supplices ne sont point imaginaires, mais certains, et leur ostentation était nécessaire pour corriger les obstinés. Toutefois ceux-ci ne sont en état de comprendre ni rintention de Celui qui les châtie, ni le fruit qui doit résulter pour eux du chûtimcnt^ » C'est là, en effet, ce que le théologien doit viser à entendre plus savamment que le vulgaire. Mais ce Dieu, que les peuples, lui faisant injure, se représentent communément en bourreau, le devoir du théologien est aussi d'amener tout le monde, même les plus humbles, à savoir le bénir dans ses répressions comme un héroïque médecin. C'est ce qu'Origùnc n'a peut-être pas assez dit; car, possesseur de la richesse, il n'a cependant pas toujours eu suffisamment la vraie libéralité, c'est-à-dire la prédication pour ses inférieurs. « Bien des choses nous sont cachées, dit-il encore ailleurs dans le même esprit, qui sont reconnues de Celui qui est le médecin de nos ôraes. Si, pour rétablir la santé de nos corps et remédier aux infirmités que nous avons contractées par le dérèglement de nos boissons et de notre nourriture, nous avons besoin de temps en temps d'un médicament ferme et mordant; quelquefois, si la force du mal le demande, de la rigueur du fer et de l'àpreté des sections ; et même, si en dernier lieu, lorsque la maladie résiste à ces moyens, on a recours à l'application du feu, combien n'y a-t-il pas plus de raisons de penser que notre divin médecin, voulant remédier aux infirmités spirituelles que nous avons contractée? par la multiplicité de nos péchés et