ACTE I, SCÈNE V 4f
Écoute : en voici une autre. Germaine et moi sommes heureux comme nous sommes. Je regarde autour de moi, parmi les unions officiellement consacrées. Je n'en vois pas beaucoup qui aient la franchise morale, le désintéressement, la noblesse de la nôtre. Germaine a tout quitté pour moi. Mais moi, je me suis donné tout entier à elle. Aucune loi ne nous contraint, nous n'avons pas d'armes l'un contre l'autre. C'est la volonté de chaque instant qui nous unit. Rien de plus secret que cette union. La société, qui nous ignore, ne nous juge pas... Tout ce bonheur intime, discret, le mariage d'un coup le bouleversera. Ma vie, chez moi, se partageait entre le travail et la tendresse; il faudra l'ouvrir aux faux amis que j'oublie aujourd'hui en poussant ma porte! Nous-serons un ménage régularisé, pareil aux autres. Le monde, passablement frelaté, où je vais seul maintenant, et le moins possible, entrera chez nous — dans la vie de Germaine. Qu'y gagnerons-nous, grand Dieu? Qu'y gagnera-t-elle? Cela vaut-il de risquer la paix du foyer, la sécurité de l'amour?... Tu ne répliques
40 LAPLUSFAIBLE
plus, tu ne m'accuses plus?... Parle donc! Dis encore que je ne pense qu'à profiter du dévouement d'autrui. Dis que je suis un égoïste!
GOURD
Tu es un égoïste éloquent et qui raisonne bien, voilà tout.
JACQUES
Je suppose que tu ne présentes pas cette réplique comme un argument?
Non. Je n'ai pas de bons arguments à te donner. Je suis battu, c'est entendu. Seulement c'est toi qui as tort! Raisonne un peu moins et écoute mieux ton cœur. Il te parlera comme moi.
JACQUES
Mon cœur me dit exactement la même chose que ma raison.
GOURD
C'est le cas de tous les égoïstes heureux! Ton cœur a besoin de la souffrance pour s'affranchir de ta raison.