POÈTES LYRIQUES, ÉLÉGIAQUES ET DESCRIPTIFS
La Révolution française, qui avait fait périr sur l'échafaud André Chénier et Roucher à Paris, ne fut pas plus douce pour les poètes bretons.
Au nombre des vingt-six Administrateurs du Finistère guillotinés à Brest, comme fédéralistes, le 22 mai 1794, se trouvait un poète, Olivier Morvan.
En même temps, un autre, François Duault, pour crime de fédéralisme aussi, était emprisonné à Saint-Malo. Il y était né le 27 novembre 1757 et n'appréciait guère les beautés pittoresques de cette sombre ville, entourée de hautes murailles où viennent se heurter des marées formidables, car il s'écriait un jour :
Ils sont donc loin de moi ces éternels remparts, Où Tennui consuma le printemps de ma vie ; Ces arsenaux, ces ports n'offrent à mes regards Que fer et que granit, que la hache et la scie Et le bois déchiré criant de toutes parts.
Pendant qu'il était prisonnier des Jacobins terroristes, apprenant qu'il allait être envoyé à Paris pour y être exécuté, il se frappa d'un coup de poignard. Le geôlier le trouva évanoui et baigné dans son sang. On arracha le fer de la plaie ; il se guérit et fut sauvé de la guillotine par le 9 Thermidor.
Dans un Testament écrit dans la maison d'arrêt, il avait dit :
Qui ? moi que je me justifie !
Que je force ma bouche à louer des tyrans !
Me rendre indigne de la vie
Pour vivre encor quelques instants !
Non, jamais. Mille fois mourir
Plutôt que de survivre à tant d'ignominie î
L'espoir seul de l'anéantir
Fait endurer la tyrannie !
Il publia, en 1795, un Précis da Proconsulat exercé par Le Carpentier dans la commune de Saint-Malo. Il avait un talent facile et fournissait beaucoup de pièces de vers à
YAlmanach des Muses. Aussi, Rivarol prétendait que leàii Al manach «lui devait la vie. » L'amour est le sujet habituel de ses poésies, qui ont eu plusieurs éditions. Il y a de jolis vers dans son élégie du Village :
0 quand reviendra l'heure où Tombre du hameau
Se prolonge sur la bruyère, Où de ses derniers feux l'astre de la lumière Fait rayonner au loin la vitre du château ! Que de la côte alors la route sinueuse Nous conduise tous deux vers ce bois écarté!...
Et ailleurs :
Une douce fraîcheur vient d'humecter la terre. Le long bourdonnement du moucheron léger S'apaise, et les oiseaux déserteurs du parterre Se disputent déjà les rameaux du verger.
François Duault mourut le 31 décembre 1833, à Paris, où il était chef de bureau dans un ministère.
Jean-Marie de Penguern (1776-1843), quoique très royaliste, traversa plus heureusement la Révolution et n'y perdit point sa gaieté. On l'appelait le Béranger breton. Il avait été, à Brienne, condisciple de Napoléon et de Lucien Bonaparte et servit l'Etat dans
les armées pendant cinq ans, puis dans la magistrature bretonne jusqu'en 1839. Ses chansons se trouvent dispersées dans les journaux. Il en avait préparé un recueil, intitulé les Fleurs de lys, qui n'a jamais été publié. Né au Faou (Finistère), il est mort à Lannion, le 8 janvier 1843.
Peu avant lui, avait quitté ce monde, (le 17 février 1836), un autre spirituel chansonnier, Théophile-Marie Laënnec (né à Kerlouarnec près Douarnenez, le 16 juillet 1747), père du célèbre médecin auquel la ville de Quimper a élevé une statue. Il était de ce coin de la Bretagne peuplé d'amis des Lettres que M.
Edouard de Pompery nous a fait aimer, en publiant la charmante correspondance de sa grand'mère, M"^^ Audouyn de Pompery. (Paris, Lemerre, 1884, 2 volumes).
Quand on lit le discours prononcé par Tissot, de l'Académie française, sur la tombe de Madame Dufrénoy (Adélaïde Billet), et son éloge par A. Jay, autre académicien, sous le titre d'Observations sur sa vie et ses ouvrages, on voit ce que valent les réputations littéraires. A entendre ces deux écrivains, on la croirait une femme de génie, comme Corinne ou Sapho. En réalité, c'était un poète ému et harmonieux.
mais inférieur à son élève, M^^ Tastu. Son noble caractère, son âme vaillante, qui avait eu à lutter contre la misère et les terribles épreuves de la Révolution, après avoir connu toutes les jouissances de la richesse, méritaient plus d'admiration que son talent.
^me Riom, dans son livre sur les Femmes poètes bretonnes (1892), dit qu'elle est née à Nantes, le 3 décembre 1765. Au contraire, Jay, au cours de la notice insérée à la fin du second volume de ses OEuvres en 1826, l'année qui a suivi sa mort, prétend qu'elle naquit à Paris, « dans l'une des maisons de la rue de Harlay, près de celles où furent élevés Boileau et ]\fme Roland. )) Or, pour écrire cette notice, Jay a eu des renseignements de sa famille et des Noies manuscrites sur sa jeunesse, laissées par elle-même.
Mes recherches personnelles dans les registres des paroisses de Nantes conservés à l'hôtel-de-ville, n'ont abouti à aucun résultat. Je crois donc, jusqu'à preuve contraire, que ]\|me Dufrénoy ne peut être revendiquée par la Bretagne, malgré tous les dictionnaires biographiques sur lesquels s'appuie M""^ Riom et malgré l'autorité de Camille Melliaet, qui, dans sa préface des Poésies d'Elisa Mercœar
(1827), dit que c'est «a juste titre» q.ue Nantes « réclame l'honneur de l'avoir vu naître. »
M™^ Desroches (Marie-Anne Bougourd, 1777- 1811), M™^ Desormery (Louise Galliot-Desperrières, 1784-1868), M®"^Dudrezène,pseudonyme de Me"e Sophie Ulliac-Trémadeure (1794-1862), auteur d'une ode enflammée Aux Muses de la Patrie, pour célébrer la victoire du peuple en juillet 1830, ont déployé des qualités estimables ; mais dans le groupe de femmes lettrées nées à la fin du dernier siècle, la plus en vue fut M"^« Mélanie Waldor.
Son père, Villenave, avait, pendant la Révolution, pris une part bruyante aux événements politiques à Nantes, et lutté énergiquement contre Carrier. Elle avait une vive intelligence, un esprit fécond. Ses nombreux romans, les Moulins en deuil, la Coupe de corail, etc., trouvent encore des lecteurs. Ses vers (Poésies du cœur, 1835) sans être très beaux, sont remplis de sentiments passionnés, exprimés dans une langue souple et brillante. Sa pièce i Orpheline a des strophes gracieuses, comme celle-ci :
J'écoutais s'affaiblir les derniers bruits du soir, Et sur les bleus vitraux je regardais encore
Si le jour qui fuyait me laisserait y voir, Près de mon saint patron, la Vierge que j'adore ; Mais elle et tous les saints ne s'apercevaient plus, Et sur un rideau noir, on eût dit que, dans l'ombre
De cette nuit plus sombre, Ils étaient tour à tour à jamais disparus.
Et dans sa poésie sur Y Automne, je lis ces stances :
Les feuilles sont encor par le vent emportées, La lune brille encor d'un éclat aussi pur: Mais rien ne vous ramène, heures tant regrettées, Que son amour avait parmi mes jours jetées. Et qu'il couvre d'un voile obscur...
Adieu, pâle soleil, et vous, roses d'automne, Au parfum plus divin que les roses de mai ! Adieu, je vous ai dû, lorsque tout m'abandonne. Un souvenir qu'ici rien du moins n'empoisonne... Seul reste de ce que j'aimai.
Elle a dit, en parlant de la mort :
La mort qu'en s'endormant tous les soirs on essaie. Sans qu'on y pense alors et sans qu'on s'en effraie, Car le sommeil est doux, et sa pente conduit Vers un monde idéal que l'homme n'eût peut-être Sans lui jamais compris ; mais Dieu, qui lui dit d'être, Veut qu'il soit à la mort ce qu'est l'ombre à la nuit.
Le salon de M"^® Waldor, à Paris, sous le second Empire, fut très fréquenté par les artistes et les littérateurs. Elle mourut le 14 octobre 1871.
Elle était née, ainsi que beaucoup d'autres poètes, à Nantes, la vraie capitale de Bretagne, qu'on est habitué à considérer comme une ville essentiellement industrielle et qui pourtant avait au moyen âge une grande célébrité poétique.
(( Le roi Arthur, dans la tradition armori- (( caine, dit M. A. Bossert (La Littérature (( allemande au moyen âge,ip. 191), convoque « sa cour à Nantes. C'est là qu'il réside dans (( le poème d'Erec, de Chrestien de Troyes, « et dans le Perceval allemand. »
Sous les derniers ducs bretons, qui y demeuraient, les lettres et les arts y étaient en grand honneur. Anne de Bretagne, qui écrivit des Mémoires, malheureusement perdus, y avait puisé son goût pour les poètes et les artistes. Plus tard, pendant les dix années de la Ligue, le duc et la duchesse de Mercœur, la belle Marie de Luxembourg, tinrent à Nantes une cour brillante où ils attiraient les savants. Mercœur, dit Pierre Biré, sieur de la Douci-
nière, (Alliances généalogiques de la Maison de Lorraine, p. 246), a se plaist ordinairement « à la poésie et y exerce quelquefois ses « esprits, lorsqu'il peut prendre le loisir et la (( commodité d'y vacquer. Je le scay pour « avoir eu l'honneur de veoir plusieurs belles (( odes, sonnets, stances de sa composi- « tion. »
Ce n'était point un prince vulgaire que celui qui emportait toujours dans ses voyages Homère et Ronsard, et dont saint François de Sales voulut faire le panégyrique.
Au nombre des poètes nantais, mais parmi les minores, il faut compter Urbain Le Bouvierdes-Mortiers (1739-1827), le biographe de Charette, et François Blanchard de la Musse (1752-1837), tous deux rimeurs aimables et spirituels, Charles de Commequiers, très épris des idées romantiques ; Adolphe AUonneau, auteur d'un curieux volume, intitulé Pastiche ; Ernest Fouinet, romancier délicat, (1799-1845), à qui Sainte-Beuve a dédié une de ses Consolations ; Edouard Mennechet (1794-1845), historien et critique ingénieux, qui fît des poésies lyriques, des tragédies, des comédies et des contes anecdotiques. Tout cela est écrit avec élégance, souvent intéressant, mais
de ce style un peu fade et terne habituel aux poètes secondaires de l'Empire et de la Restauration.
Petit-neveu de Lapeyrouse et fils d'un capitaine de vaisseau, a qui fut massacré dans les (( prisons de Saint-Domingue », Mennechet avaitété lecteur de Louis XVIII et de CharlesX; il resta toujours fidèle aux Bourbons de la branche aînée et lutta pour leur cause avec sa plume de journaliste. L'Académie française couronna plusieurs fois ses ouvrages. On peut lire sur lui des notices intéressantes de MM. Edmond Biré et Emile Grimaud. dans leur livre Les Poètes lauréats. Il chanta la Renaissance des lettres et des arts sous François i^^, dans une ode, dont voici quelques vers, qui feront juger sa manière :
Dis moi, Rome, où sont tes conquêtes ? Où sont tes faisceaux triomphants Et ces rois qui courbaient leurs têtes Devant tes orgueilleux enfants ?
Des cités tu n"es plus la reine ; Mais de ta grandeur souveraine Si nul débris ne t'est resté.
Ne crains pas que ton nom s'efface, Les chants de Virgile et dHorace T'assurent l'immortalité !
Son conte intitulé Colardeau offre un joli portrait de ce poète modeste et généreux, qui ressemble bien à Mennechet lui-même :
Sa gloire le surprit, mais ne l'éblouit pas.
Il n'avait point l'orgueil de se croire un génie.
Ses vers, pleins d'abandon, de grâce et d'harmonie,
S'échappaient de son cœur en sons doux et touchants.
Il aimait la nature et lui voua ses chants...
On ne le vit jamais, courant de loge en loge,
Mendier bassement un insipide éloge,
Ni, trahissant sa gloire et le beau nom d'auteur,
Payer l'encens grossier d'un feuilleton menteur...
Les triomphes d'autrui ne troublaient point sa vie :
Quoique envié souvent, il ignora l'envie ;
Il ne lança jamais un trait envenimé :
Il aima ses rivaux et même en fut aimé.
Ces vers sont agréables, mais quand on en a lu beaucoup d'autres pareils, on sent toute la justesse de ces lignes de Voltaire, dans son Discours aux Velches : « Ignorez-vous « qu'il est plus aisé de faire dix tomes de « prose passable que dix bons vers dans « votre langue embarrassée d'articles, dépour- « vue d'inversions, pauvre en termes poé- « tiques, stérile en tours hardis, asservie à « l'éternelle monotonie de la rime et man-
« quant pourtant de rimes dans les sujets « nobles ? »
Mennechet n'aimait pas les avocats ; on le voit dans son anecdote littéraire qui a pour titre : Lecture d'une tragédie. Les vers suivants ont une certaine vivacité qui lui fait souvent défaut :
Un avocat s'avance, offrant de partager Le poids d'un dévouement dont il sent le danger. Mais tout cède en son cœur au désir d'être utile. C'est de nos avocats le langage et le style. Faut-il de nos soldats discipliner Tardeur, Faut-il être préfet, ou bien ambassadeur, Ministre ou député, pair ou garde-champêtre, Dès qu'il est avocat, un Français peut tout être.
Ces poètes avaient pour ami et souvent pour inspirateur un homme qui a joué à Nantes un rôle important par son esprit d'initiative et ses travaux historiques, Camille Mellinet, imprimeur, membre d'une famille glorieuse.
Il fonda, en 1823, avec Edouard Richer, écrivain encyclopédique et âme ardente, Miorcec de Kerdanet, Adolphe Trébuchet, Lubin Impost, Ludovic Chapplain, conservateur de la Bibliothèque de la Ville, uner«vue,le Lycée armoricain, quia duré jusqu'en 1831 et donné
l'essor à bien des talents. Eugène et Victor Hugo, parents de Trébuchet par leur mère, y ont collaboré.
Mellinet fut le protecteur d'une jeune fille charmante, Elisa Mercœur. On peut dire qu'elle eut un grain de génie, tant elle était possédée par la passion de l'art. Elle dut son nom à la rue de Nantes oii elle est née, le 24 juin 1809. Dans son portrait par Achille Devéria, avec son cou de cygne et ses belles épaules tombantes, elle laisse l'impression d'une âme radieuse, prête à s'envoler vers la gloire. Ce portrait a été fait après sa mort et suivant un croquis esquissé par Elisa ellemême, dit sa mère. Il en existe un autre, moins gracieux, à cause du costume, mais plus exact, plus serré, qui a été dessiné à Nantes par le peintre Mulnier, en 1827, et qui se trouve en tête de la première édition de ses œuvres. Son visage y est animé d'une expression plus vive. Les yeux reflètent à ce moment une joie intime.
C'était l'heure de l'espérance. Sa confiance dans l'avenir fut vite détruite et son bonheur brisé.
C'est assez d'un printemps ; je ne veux pas d'hiver.
disait-elle. Son souhait fut rempli; mais son printemps ressembla aux jours de mars et d'avril où les perce-neiges fleurissent au milieu des ouragans et des gelées, traversés de quelques rayons, plutôt qu'aux tièdes journées de juin, toutes parfumées de jacinthes et de roses.
Dans une ode à V Illusion ^ elle avait écrit ces vers :
L'homme te doit ce qu'il éprouve ;
Même sous la neige d'hiver
Son souvenir plonge et retrouve
Aujourd'hui ce qui fut hier.
Illusion, ta voix fidèle
Doucement toujours lui rappelle
Et ses pensers et ses amours.
Son cœur encore est plein de flamme,
Et la jeunesse de son âme
Lui semble celle de ses jours.
Ainsi, comme un ami fidèle
Qui veille auprès de son ami,
Tu soutiens, alors qu'il chancelle.
Le courage, hélas ! endormi.
C'est toi qui sur l'homme prononces ;
Couronné de fleurs ou de ronces,
Il est l'esclave de ta loi ;
Si la voix de la mort l'appelle.
Élisa Mercceur
Tu conduis encor sous ton aile Son âme qui fuit avec toi.
C'est la perte de ses illusions qui causa sa mort. En 1830, les ministres de Louis-Philippe n'eurent pas honte de supprimer la modeste pension de douze cents francs que lui faisaient ceux de Charles X. Plus tard, Casimir Delavigne obtint qu'on lui en donnât une, mais la générosité du nouveau gouvernement ne put s'élever au-dessus de la somme de neuf cents francs. M. Taylor, directeur de la Comédie française, ayant refusé sa tragédie deBoabdil, où elle avait mis tout son espoir, le chagrin s'empara d'elle, et elle s'éteignit le 7 janvier 1835. La mort fut sa libératrice; car, ainsi qu'elle l'avait dit :
Ah ! qui pourrait pleurer son rêve, Quand le poids que la mort soulève Laisse enfin respirei- le cœur !
Parmi ses poèmes, il en est qui ont vieilli ; ses titres à une renommée durable sont quelques odes et élégies pleines d'un souffle frais et de ce charme qui vient d'une âme vraiment émue.
Je salue, en passant, la mémoire d'une autre noble femme, M^^^ Elisa Morin, qui n'est pas née
en Bretagne, mais vécut à Nantes sa longue existence (1803-1885), éprouvée par le malheur et toute consacrée au travail et à la poésie.
En 1833, parut à Rennes une revue littéraire ayant pour titre la Revue de Bretagne, où se réunirent autour d'Armand de la Durantais * des jeunes gens animés d'un vif patriotisme breton. C'étaient Emile Souvestre, Charles Sigoyer, Hippolyte Lucas, Louis Dufilhol, Maximilien Raoul, Evariste Boulay-Paty, Edouard Corbière, Eugène Guieysse, Edouard Turquety, Charles Hello, dont le fils, Ernest, est devenu un penseur original et profond. L'auteur de Marie, déjà célèbre, Brizeux leur donna son concours, et son ami Auguste Barbier leur envoya de beaux vers, ainsi que M"^® Desbordes-Valmore et Jules Lefèvre- Deumier.
Dans cette revue, qui ne vécut que peu d'années, on trouve des poésies remarquables, et parmi des études littéraires et artistiques je me souviens d'un article d'Eugène Devéria sur le Musée de Rennes, qui donne une idée lamentable de l'incurie des autorités de l'époque au sujet des œuvres d'art.