LE PAYSAN
Des ombres de la nuit la campagne est voilée. Nul astre aux cieux. Le vent d'automne dans les bois Passe, souffle et murmure, et remplit la vallée De sifflements pareils à de lugubres voix.
Malheur au vagabond qui, malade et sans gîte, Par ce temps lamentable erre loin des hameaux ! Malheur au sein pensif où la douleur s'agite. Et qui veille, écoutant la plainte des rameaux!
L'ombre s'étend profonde. En vain le cri sonore Du coq, ardent guetteur de nuit, prédit le jour ; Au brumeux Orient aucun rayon encore ; Le monde est ténébreux comme un cœur sans amour.
Mais que font les clameurs du vent et la nuit sombre Au rude défricheur du sol, au paysan ? Le paysan sommeille, enveloppé par l'ombre, Dans la sécurité dont il est l'artisan.
L'ombre lui dit : « Je suis la paix, la récompense Des devoirs accomplis et de Tâpre labeur ; L'oubli des maux passés, c'est moi qui le dispense. » Le grave paysan de l'ombre n'a point peur.
Voyez ! avant le jour le voilà qui s'éveille.
Il va vers le foyer où, sous la cendre, dort
Le reste d'un tison recouvert de la veille.
De la cendre, à son souffle, un jet de flamme sort.
La flamme éclate et brille, et l'âtre s'illumine ; Et lui, près du foyer crépitant et joyeux, Recueilli, vers le monde inconnu qu'il devine, Il élève en priant son cœur religieux.
Il prie : en doux espoirs abonde sa prière. « Si j'ai faibli, dit-il, mon Dieu, pardonne-moi. >> Et Dieu se communique à son esprit sincère. 0 paysan, mon cœur ému prie avec toi !
La prière a rendu pure son âme forte ; D'un morceau de pain noir il a fait son repas ; De l'antique logis ouvrant l'étroite porte, A présent vers l'étable il dirige ses pas.
Les grands bœufs, à genoux au milieu de la crèche,] Mêlent aux bruits de l'air leur long mugissem
Il pose devant eux l'herbe tendre et Tean fraîche, Puis il lie à leur Iront le joug solidement.
Il les conduit alors à la dure journée,
Et pendant qu'il chemine, il chante un gai refrain ;
Et la charrue, avant que Taube ne soit née,
A plongé dans le sol son éperon d'airain.
Le pauvre paysan poursuit sa tâche austère
Sous les pleurs du matin et sous le froid brouillard ;
Mais qu'importe ; le soc aigu fouille la terre
Où la blonde moisson ondulera plus tard.
Charles Robinot-Berlrand était un critique littéraire et artistique d'un goût très exercé. Il a écrit dans le Phare de la Loire des études qu'il est regrettable de voir ignorées, comme presque tous les articles des journaux quotidiens.
Son roman les Songères, où se rencontrent des pages exquises, manque malheureusement d'invention et d'intérêt.
Après avoir été avocat, puis juge de paix à Vertou, il fut quelque temps conseiller de préfecture à Nantes. Ses opinions républicaines ne l'empêchaient pas d'être lié intimement avec un autre poète nantais, ardent royaliste, Emile Grimaud.
Emile Grimaud n'a pas eu les loisirs de Robinot-Bertrand ; il a beaucoup travaillé et produit. Il n'est pas né en Bretagne, mais il habite Nantes depuis sa jeunesse. Comme secrétaire de la Revue de Bretagne et de Vendée, et comme miprimeur habile, il a eu une action si considérable sur le mouvement littéraire breton qu'il mérite bien une place parmi les poètes armoricains.
Son œuvre est trop vaste pour que je puisse l'analyser ici K Dans ses Figures de mon pays, M. Dominique Caillé a écrit sur lui une notice très bien faite que l'on pourra consulter.
Né à Luçon, le 10 avril 1831, Jules-Emile Grimaud, fils d'un négociant en grains, publia en 1855 un premier recueil. Fleurs de Vendée, dont la fraîcheur et l'élégance frappèrent tous les connaisseurs.
En 1858, parurent les Vendéens, qui eurent plusieurs éditions. La dernière est illustrée de belles eaux-fortes, par Octave de Rochebrune.
Victor de Laprade, dans le Correspondant,!
1. Voici la liste de ses recueils : Fleurs de Vendée (1855)| les Vendéens (1858), Scènes poétiques (1860,) Chants du Bc cage vendéen, avec 7 eaux-fortes, par Octave de Roche brune (1869), Petits Drames vendéens (1875), Fleurs de Bre tagne (1878), Dieu et le Roi (1887).
Emile Grlmaud
appréciait ainsi le poète qui avait osé choisir ce sujet redoutable :
« A défaut de l'art exquis et de la fibre « grecque de Brizeux, il possède, avec un vrai (( talent de poète, la vraie foi de la Vendée et « s'inspire des souvenirs qui font la grandeur « de ce nom héroïque. Il fait plus qu'une œuvre « d'art en nous peignant les héros bretons et « vendéens, il fait une œuvre de conviction « et d'amour. On le sent à la chaleur communi- « cative, à l'émotion de ses récits. Il est juste « pour tout le monde et parle noblement de « l'héroïsme républicain; mais il est franchece ment du côté des persécutés et des vaincus.»
Ses Petits Drames vendéens ont eu un succès mérité. « Ce qu'on y doit remarquer surtout, « disait M. de Pontmartin, c'est la justesse du « ton. Voyez le Sifflet cl argent, la Messe sans « prêtre, la Hache, le Pater, la Dernière lutte. (( Toute l'originalité de ces scènes violentes, « le contraste de cette foi robuste avec ces « cruautés implacables, les revanches de ces « âmes intrépides en face de leurs persécuteurs (( et de leurs bourreaux, pouvaient sans trop c( de dissonnances prêter à la déclamation et (( à l'emphase. Non, la simplicité des moyens « ajoute à la puissance des effets. »
Voici un sonnet qui semble taillé dans le granit :
MADAME DE CHANTREAU
Je n"ai point vu de femme ayant sa haute taille. Elle me faisait peur, quand j'étais tout petit : Elle marchait d'un pas que Vàge ralentit, Mais droite comme un preux en sa cotte de maille.
Elle avait, sabre au poing, suivi mainte bataille, Orpheline à vingt ans !.. Charette s'attendrit, Et lui tint lieu de père, et quand Travot le prit. Elle reçut au crâne une effroyable entaille.
Elle avait tant souffert et tant de nuits erré, Sur les maux du pays elle avait tant pleuré. Qu'en ses yeux la lumière, hélas ! s'était éteinte.
Luçon en fut témoin, sa main sans cesse allait Du tricot pour le pauvre aux grains du chapelet : C'était une Romaine et c'était une sainte.
Prenons maintenant un grand tableau pathétique, comme en a beaucoup tracé Emile Grimaud : la fuite des Vendéens vers la Loire, après leur défaite à Cholet :
Vers Saint-Florent-le- Vieil une innombrable foule S'agite dans la nuit comme un fleuve qui houle.
Une clameur immense en sort à tous moments : Bruit de pas, bruit de voix, cris et mugissements. Nulle étoile ne brille, et le ciel est si sombre Que Ton ne verrait pas à se guider dans Fombre ; Mais sur les bois, au loin, des flammes ont monté Prêtant aux Vendéens leur rougeâtre clarté.
Le jour se lève enfin, le jour livide et morne, Et tel qu'il convenait à ce malheur sans borne.
Quel funèbre convoi ! — Dès la veille, aux fuyards Par milliers s'étaient joints des femmes, des vieillards; Fermes, hameaux, tout brûle ; ils n'ont plus de retraites. Quelques-uns du désastre ont sauvé leurs charettes, Qui portent tout leur bien — du pain, des vêtements. Des vases où cuiront leurs pauvres aliments. Malades et blessés s'y pressent pêle-mêle. Et les mères tenant leurs fils à la mamelle. Mais tous n'ont pas de bœufs pour traîner leurs fardeaux Que de femmes s'en vont, leurs enfants sur le dos ! Que de filles, pieds nus, soutenant leur vieux père, Ou leur frère qui pleure et qui se désespère !
Sans ordre les soldats s'avancent, dispersés, Et les rangs sont partout de fusils hérissés.
Pourquoi s'amassent-ils près de cette voiture ? Blessé d'un coup mortel, c'est là que gît Lescure... Plus loin, sur un brancard, objet de soins touchants, Pâle comme un linceul, est étendu Bonchamps...
Emile Grimaud a un sentiment très vif des beautés de la campagne. Pour les rendre, il trouve parfois des expressions d'une justesse frappante. Quelles épithètes pourraient remplacer celles qu'il emploie , quand il veut 1 peindre les arbres de son pays ?
Le tremble, dont le bruit ressemble au bruit de l'eau,
Les sveltes peupliers et la parure blanche
Dont le vert châtaignier se brode à chaque branche.
M. Caillé, rappelant un mot de Victor de 1 Laprade, a bien raison de dire qu'Emile * Grimaud peut dédaigner les critiques « des amateurs d'orfèvrerie et de chinoiserie poétiques. »
De tout ce qui précède je crois pouvoir conclure que le XIX^ siècle a donné à la Bretagne une riche moisson de poésie.
Ses chants populaires, qui ne vivaient que dans la mémoire des paysans, ont été fixés par l'écriture, sauvés à jamais de l'oubli et montrés au grand jour avec un éclat qui a ébloui les lettrés de toute l'Europe.
Des écrivains de génie, dont la prose vaut les plus beaux vers, Chateaubriand, Lamennais, Renan, tout en agitant les plus hautes questions qui intéressent l'humanité , ont semé leurs écrits de pages où la terre, la race, l'histoire bretonnes sont peintes en traits incomparables.
En même temps, des poètes se succédaient, créant une nouvelle littérature qui réunit les qualités les plus variées : la pureté grecque et
la finesse italienne chez Brizeux, la verve chez Prosper Proux et Luzel, le sentiment profond de la nature chez J.-M. Le Jean, l'émotion intense chez Hippolyte de la Morvonnais et Elisa Mercœur, la douceur mélancolique chez Turquety et Violeau, l'esprit chez Alexandre Duval et Monselet, la fierté chez du Pontavice, le large souffle chez Péhant et Lud. Jan^ la flamme enthousiaste chez M°^® Riom et Emile Grimaud, l'art raffiné chez Boulay-Paty et Villiers de l'Isle-Adam.
Il y a dans ces poètes une originalité réelle ; car l'originalité n'est, suivant le mot de Théophile Gautier, que « la note personnelle ajoutée au fonds commun préparé par les contemporains ou les prédécesseurs immédiats. »
Les faits politiques ont eu sur eux une influence assez limitée. Ils ont pu modifier passagèrement leurs opinions; mais, chez la plupart, l'essence des âmes n'a pas été atteinte ; elles sont restées mystiques et bien bretonnes.
Tous les écrivains dont j'ai parlé sont morts ou ont dépassé l'âge de soixante ans ; ce qui veut dire que leur œuvre est à peu près terminée et qu'on peut la juger dans son ensemble.
Derrière eux, s'est levée une génération de
poètes si nombreux que jamais la Bretagne n'en a tant vu à la fois.
Les mieux doués, à l'heure présente, écrivent en français, mais les poètes celtiques montrent aussi que les vieux bardes ont laissé des héritiers; « Gomme la fleur de genêt dans nos (( champs, sur la terre de Breiz, poussent des « églises, des croix de pierre, des sônes et « des gwerz. » (Luzel, Bepred Breizad.)
A la tête des poètes s'est placé M. Louis Tiercelin par sa passion éclairée des lettres et des arts, son amour de la terre natale, son talent plein de verve et d'éclat, son habileté à réveiller, encourager et grouper les artistes épars. La publication du Parnasse breton contemporain, qu'il a faite en 1889, avec le concours de M. Guy Ropartz, sera une date dans l'histoire littéraire de la Bretagne. Ge livre a réuni près de cent poètes vivants. Aucune province de France ne saurait présenter un faisceau de talents si divers. Les Bretons pourraient être tentés de dire, avec M. Renan : « Le cor qui ne résonne que touché « par des lèvres pures, le hanap magique (( qui n'est plein que pour l'amant fidèle, « n'appartiennent vraiment qu'à nous. (Sou- (( venir s d'enfance et de jeunesse, p. 78.) »
Ces poètes se divisent en plusieurs groupes, dont les principaux sont à Nantes, à Rennes et à Ouimper. Ils trouvent de solides appuis dans les Sociétés savantes de ces villes, les journaux et les revues, notamment la Revue de Bretagne, sous la direction de ^IM. de la Borderie et de GourcufT ; l Hermine, sous celle de M. Tiercelin; les Annales de Bretagne, publiées par la Faculté des Lettres de Rennes ; la Revue illustrée des Provinces de l Ouest, fondée par M. Léon Séché, un poète vaillant, qui a pris à tâche de faire élever des monuments aux hommes illustres de son pays et en a déjà orné Pontivy, Vannes, Lorient et Ancenis.
Si les événements politiques amenaient la reconstitution des provinces et, en même temps, la création à Nantes ou à Rennes d'une grande Université, il est probable que les Lettres et les Arts, profitant du mouvement qu'engendrerait autour d'elle une Assemblée provinciale puissante, prendraient un développement considérable. Ce qui autorise à le penser, c'est l'influence heureuse exercée depuis vingt ans par Y Association bretonne, que préside avec beaucoup d'éloquence et d'aménité M. Vincent Audren de Kerdrel.
En écrivant ce volume, consacré presque entièrement aux morts, j'ai eu pour but la gloire de la Bretagne.
Bien des poètes de valeur resteraient ignorés, s'il ne se trouvait personne pour tirer de l'ombre leurs meilleures productions, quand ils ont disparu.
Mon désir est que ce livre conserve leur souvenir et soit comme cette petite lampe qu'on allumait autrefois, la nuit, au milieu des cimetières, dans une tourelle appelée la Lanterne des Morls * .
1. Dans ce tableau de la Poésie bretonne au xix® siècle, je n'ai parlé que des poètes qui m'ont paru les plus remarquables ou ayant une originalité bien dessinée; mais il en est d'autres d'un talent réel. En 1879, la Société des Bibliophiles bretons a publié, dans son Bulletin, une liste des poètes bretons-français du xix*" siècle ; elle comprend plus de deux cents noms et n'est pas complète.
TABLE DES MATIERES
Préface.