‹ La poésie bretonne au XIXe siècleChapitre 26 sur 31 · POÈMES CHEVALERESQUES, HISTORIQUES ET LÉGENDAIRES · texte numérisé non relu

POÈMES CHEVALERESQUES, HISTORIQUES ET LÉGENDAIRES

Dans son grand ouvrage sur les Epopées françaises, après avoir constaté qu'elles sont d'origine germanique et n'ont rien de commun avec les Romans de la Table-Ronde, qui sont d'origine celtique, M. Léon Gautier rend justice aux travaux de M. de la Villemarqué sur ces romans. Il reconnaît que c'est des poésies bardiques, du sixième au dixième siècle, transformées par Nennius et Geoffroy de Monmouth, que Robert Wace a tiré son roman de Brut, écrit en français, où il raconte « les annales réelles ou imaginaires » de l'île de Bretagne et les exploits d'Arthur. Il ne conteste pas non plus le droit des Bretons armo-

ricains de revendiquer en partie l'invention du Cycle de la Table-Ronde, bien qu'incliné à penser que la plus forte part en revient aux Bretons du pays de Galles.

« Avec la même sûreté de principes, avec la même netteté de vue, dit-il, (les Epopées françaises, t. i, p. 315), cet excellent vulgarisateur (M. de la Yillemarqué) nous a fait voir, d'après les textes les plus authentiques, que Perceval le Gallois n'est autre que le Pérédur des anciennes légendes celtiques, que notre Saint-Graal est ce vase merveilleux, ce gradal dont parlent les poètes du sixième au dixième siècle, ce bassin magique qui communiquait tous les dons à son très heureux possesseur ; que la lance conquise par Perceval est originairement cette lance sanglante des anciens Bretons, symbole terrible de la guerre que le peuple celtique devait faire à tous les étrangers, à tous les envahisseurs.

« Et ainsi de tout le reste, a Notre Merlin, c'est le Merd'hyn des poèmes « bardiques ;

« Viviane, c'est la Chayblian ou la Vivlian « de ces anciens poèmes ;

« Lancelot, c'est le Maël des traditions

(( celtiques (Maël, comme Lancelot, signifie « serviteur) ;

« Notre Tristan et notre Iseult, c'est le (( Tristan, c'est la reine Essylt des Triades. »

Le souvenir et l'influence des romans du cycle d'Arthur, œuvre de leurs aïeux, ne se sont point éteints chez les Bretons d'Armorique. Plusieurs de leurs poètes, excités par l'exemple des vieux bardes, ont entrepris de grandes compositions, mais quelques-uns avaient trop présumé de leurs forces.

Alfred Michiels, qui était un critique, moins habile écrivain que Sainte-Beuve, mais plus profond penseur, remarque que les périodes de transition, comme la nôtre, ne sauraient produire de poèmes épiques, « la poésie (( épique embrassant nécessairement trois « termes, Dieu, l'homme et le monde, » sur lesquels les hommes de notre temps n'ont pas d'idées communes. Il résulte de cette division des esprits une impossibilité pour le poète de peindre la « forme réelle et la forme idéale « de son siècle, » but qu'il doit se proposer dans une épopée. (Histoire des Idées littéraires en France, t. ii, p. 110 et suiv.^

C'est à peu près la même idée qu'exprimait Joubert, quand il disait : « Il est nécessaire.

« pour le succès d'un poème épique, que la «. moitié des idées et de la fable soit dans la « tête des lecteurs. » (Pensées, p. 271, 7^ édit. de ses OEuvres, t. ii.j)

En Bretagne, nous trouvons sous l'Empire un poète audacieux, Claude Dorion (1768- 1829), né à Basse-Goulaine (Loire-Inférieure), qui fît, comme Homère, deux épopées, la Bataille ci' Hastings eiPalmyre conquise. Bien qu'ami de Chateaubriand, deux fois candidat à l'Académie française, et ayant obtenu des succès réels dans les salons, c'est un rimeur mortellement ennuyeux. Sa tragédie d'Héromède, ses poèmes épiques, lyriques et idylliques ne supportent guère la lecture. Bernard Jullien, auteur d'une Histoire de la Poésie française à l'époque impériale (Paris, 1844), s'est pourtant donné la peine d'analyser assez longuement la Bataille d'Haslings, (t. i, p. 250 à 258), et d'en discuter la valeur. Il a donné par là une preuve de conscience littéraire qu'on pourrait qualifier presque d'héroïque.

Brizeux, au lieu de s'attaquer à des sujets démodés et sans intérêt, eut l'heureuse idée de peindre les mœurs actuelles de ses compatriotes et il écrivit un chef-d'œuvre; car son

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poème des Bretons doit être considéré ainsi, malgré quelques longueurs.

Mistral, le grand félibre du Midi, marchant sur ses traces, a choisi Mireille et Calendal parmi le peuple de Provence, comme lui Anna et ses conscrits réfractaires parmi les paysans bretons. .

]\|me Penquer fut moins bien inspirée : elle prit Velléda pour héroïne d'un poème en douze chants, sans redouter la comparaison entre la prose de Chateaubriand et ses vers. C'était marcher aveuglément à une défaite. Elle a déployé dans sa tentative un talent incontestable, mais son style ample et élégant sans originalité n'a pu que rarement atteindre la hauteur du sujet et reproduire les scènes grandioses qu'elle avait rêvées.

J'ai vu les sites sauvages décrits par elle, avant et après avoir lu son livre. Il ne m'a point rendu les émotions que j'ai ressenties sur les hautes falaises de la baie des Trépassés, au milieu des roches gigantesques de la pointe du Raz, en face de cet Océan, sillonné de courants terribles, que bornent les lignes basses de l'île de Sein.

Cependant j'apprécie beaucoup certaines de ses descriptions, entre autres celle où elle

nous montre Eudore et Velléda chez un vieux berger :

Ils traversaient alors cette lande sauvage Et triste, que le vent des tempêtes ravage, Depuis les monts rocheux jusques au Raz-de-Sein. La même émotion avait brisé leur sein.

Épuisés par la marche, et Tivresse, et la lutte, Ils entrèrent tous deux dans une pauvre hutte Ombragée à demi par un grand pin marin. L'hôte les accueillit avec cet air serein Et froid, particulier à l'être, solitaire Détaché des liens et des biens de la terre. C'était un vieux berger, un vieux pasteur gaulois, Tranquille, indépendant, libre, fier et sans lois, Farouche et vivant seul dans cette lande inculte. N'ayant que la nature et le désert pour culte. Sa hutte, au toit conique, est étroite; un chien roux La garde. L'air y tombe à peine par des trous Pratiqués dans un mur dont l'argile est brûlante. Mais le berger, malgré la chaleur accablante, Porte un sayon en peau de chèvre épais et lourd. Il soufflait dans cette outre, instrument rauc[ue et sourd Dont le pâtre aime encore aujourd'hui l'harmonie, La sauvage gaîté, la tristesse infinie.

Il en tirait des sons prolongés et vibrants. Parfois joyeux et doux, ou criards ou navrants, Et regardait d'un œil contemplatif et tendre L'étoile remonter, le soleil redescendre ; N'ayant eu jusqu'ici qu'un seul et même amour : Les astres de la nuit, l'astre unique du jour.

Une large chemise, en grosse étoffe à raies,

Retombait pesamment sur ses flottantes braies ;

Et sa barbe, blanchie et rude, s'étalait

Sur les poils du sayon noirâtre et s'y mêlait.

Le berger apporta du lait, des fraises rouges,

Fruits deroi que le bois prodigue aux moindres bouges;

Eudore prit les fruits, Velléda prit le lait.

Déjà le firmament tout entier s'étoilait.

Le pasteur rejoignit ses brebis dans la lande.

Après avoir reçu la généreuse offrande

Du chrétien. Velléda lui fît avec la main

Le geste de l'adieu ; puis prenant le chemin

Qui mène à la forêt, elle quitta son hôte ;

Elle perdit de vue et la mer et la côte,

Et la lande elle-même et le toit isolé.

M"^^ Léocadie Penqiier était née en 1817, au château de Kerouartz en Lannilis.

J'habitais sur la côte un de ces vieux manoirs, Flanqué de hauts remparts, de donjons, de tourelles,

a-t-elle dit dans ses Chants du foyer (1862). Son père s'appelait Vabre-Hersent et sa mère était fille d'un général de l'Empire. Elle se maria deux fois, la première avec M. Burle, la seconde avec un homme qu'elle aimait, le docteur Auguste Penquer, qui fut maire de Brest. Un bonheur constant a été son partage, si j'en crois ses livres et ses amis.

Il me semble que ses poésies lyriq'ues, les Chants du foyer et les Révélations poétiques (1865) ont une valeur au moins égale à Velléda (1868), qu'elle regardait, peut-être à tort, comme son œuvre maîtresse.

Elle est morte à Brest, en janvier 1890.

Ainsi que son amie M""® Penquer, allant demander son héroïne à Chateaubriand, M"^^ Riom s'est adressée à jM. de la Villemarqué pour lui emprunter son Merlin.

Ce n'est pas le Merlin réel qui fait le sujet de ses chants, c'est le Merlin légendaire, le Merlin de Brocéliande, dit M. A. de la Breure (Revue de Rretagne et de Vendée, 1872), « dont (( l'anneau magique entraîne à sa suite les « rochers et les dolmens, l'amant de Viviane (( qui se laisse enchaîner ici-bas par l'amour, « et, je ne sais par quel mystère, trouve dans « sa chute le principe d'une glorieuse résur- « rection. »

Il y a dans ce poème des pages brillamment colorées, où se réfléchit l'âme ardente de M"^^ Riom ; mais elle sait toute la vanité des affections humaines et fait résonner aux oreilles de Merlin délaissé par Viviane une voix qui lui crie :

Vois la mousse couvrant de son épaisse touffe Ce jeune arbre où la sève aspire et monte encor : La plante parasite y grandit et Fétouffe. La fatigue atteindra les ailes du condor.

Sur la neige d'un lis la chenille est éclose ; On voit naître la ride au front de la beauté, Le nuage au ciel pur, la pâleur sur la rose. Les ombres sur le jour, l'automne sur l'été.

C'est la loi du Destin : tout se meurt et s'efface, Et l'oubli sur l'amour doit naître avant l'adieu. Avec le môme orgueil, avec la même audace. Que la cendre vient naître et croître sur le feu.

De Merlin l'Enchanteur passons aux héros de l'Arioste.

Hippolyte de Lorgeril, l'imitateur du grand poète italien, naquit à Trébeden (Côtes-du- Nord) en 1811. 11 est mort sénateur, le 6 juillet 1888.

Ecrivain très fécond, trop fécond même, car il ne savait pas contenir sa verve intarissable, il avait de l'invention, de l'esprit, mais une certaine dureté, une sécheresse de touche qui enlève l'agrément à ses tableaux. Il manque à son style le moelleux, la fraîcheur, ce qu'est la rosée aux fleurs, le duvet à la pêche.

Son principal poème est la Conquête du

Charme, mais le Charme, il n'a jamais pu lui-même le conquérir.

M. Arthur de la Borderie l'a étudié dans un article de la Revue de Bretagne et de Vendée en 1872 :

« Hippolyte de Lorgeril, dit-il, a voulu « rajeunir ou plutôt acclimater en France — « car les insipides essais de Creuzé de Lesser (( ne comptent pas — ce curieux produit litté- « raire né sous le ciel d'Italie et qu'on appelle (( le poème chevaleresque, tissu étrange a d'aventures, de mœurs et de prodiges fan- « tastiques, que le poète presque toujours « est le premier à ne pas prendre au sérieux.»

Le héros de ce poème est un jeune prince nommé Othon, amoureux de la bergère Fleardes-bois.

(c La Conquête du Charme, ajoute M. de la 0 Borderie, rappelle beaucoup ces vieilles « tapisseries où nos aïeules brodèrent, d'une « aiguille patiente, en soie de vives couleurs, « les plus célèbres héros, les plus fameuses « aventures de ces interminables romans de « chevalerie en prose, si souvent reproduits 0 à la fin du XV^ siècle par l'imprimerie nais- « santé. A la mine fantasque des personnages, € à leurs gestes bizarres, à leurs vêtements

« qui ne sont d'aucun temps, on sent bien que « tout ce monde-là n'a jamais été réel ; pour- « tant il y a du mouvement, de la couleur, de « la vie ; l'œil est attiré, saisi, et, si vous « restez quelques instants devant cette mêlée « d'étranges figures, voilà votre imagination « qui quitte terre et monte à tire-d'aile au « pays des rêves. »

Comme pendant à sa Conquête du Charme, Hippolyte de Lorgeril a écrit le Banquet de la Famine, autre grand poème, où il peint la décadence romaine, le siège de Rome par Alaric et les Goths en 409. Faustus Gastérion, patricien, conseiller de l'empereur Honorius, en est le personnage principal. C'est un bel esprit, qui ne croit qu'aux plaisirs des sens et surtout à ceux du ventre, d'où son nom de Gastérion. M. de la Borderie compare ce poème au tableau de Couture ; pour moi, j'aime mieux le tableau.

M. de Lorgerfl ne s'est pas contenté de ces longs ouvrages ; il en a fait beaucoup d'autres: Une Etincelle (1836), la Chaumière incendiée (1839), Geoffroy, Carloné, le vieux Marinier, la Légende d'Olivier, le Chant du frère lai, Aline, le Soir d'été à la ferme, etc. Son poème le Gardien débute par un prologue

écrit d'un style solide et plein de \^erve ; malheureusement, la suite n'y répond pas. Les satires qu'il a publiées dans le journal V Univers, ont de bons morceaux, mais sont très inégales et trop violentes.

Des milliers de vers sortis de sa plume j'avoue que ceux que je préfère sont les strophes qui ouvrent son volume de Récits el ballades, imprimés en 1840. Il était jeune alors et le feu de la jeunesse leur donne la beauté du diable :

Je suis un de ces fils de l'aride Bretagne, Qui naissent sur la lande aux dolmens de granit, Respirant l'air des flots et lair de la montagne, Et baisant les degrés du calvaire bénit ;

Qui, loin de la cité, de leur château sauvage, Font trembler sous les pins les accents de leurs cors ; A qui le choc des mers, les cent voix de Torage, Les cris du goéland, semblent de doux accords.

Comme eux tous j"ai lancé mon cheval sur la voie Et des loups au poil fauve et des fiers sangliers ; Comme eux j'ai tressailli de bonheur et de joie. Quand le sang ruisselait sous la dent des limiers.

Mais peut-être plus qu'eux j'ai foulé les ruines Des vieux cloîtres assis sur le bord de la mer, Et gravi le sentier des rougeâtres collines Où planent les clochers avec leurs croix de fer.

Car ces mers, ces forêts et leurs vastes clairières, Ces monts où le renard vient glapir chaque soir, Et la clochette bleue et les hautes bruyères, L'essaim noir des corbeaux fuyant vers le bois noir ;

Tout cela m'inspira d'étranges rêveries...

Il faut reconnaître que ces vers sont beaux, vibrants et pittoresques. En les lisant, je crois Tevoir la forte encolure, le teint coloré, la barbe fauve du poète chasseur. Si Hippolyte de Lorgeril avait mieux suivi quelques-uns des conseils de Boileau, qui en donnait parfois de bons, il aurait laissé beaucoup d'autres vers pareils à ceux-là ; car il avait un riche fonds poétique, dont il n'a pas su tirer parti avec assez de goût.

Les fées du Morbihan avaient mis le don de la grâce dans le berceau de Jules de Francheville (1814-1866). Son \o\ume Foi et Patrie, publié en 1850, contient des poèmes remplis d'idées charmantes, mais revêtues d'un style souvent mou et flottant. « Ils sont nés, dit-il, « sur le bord des mers, dont ils reflètent les « aspects, comme ces algues marines qui ne se « détachent du rivage que pour s'engloutir. »

A cette modestie on reconnaît le'compagnon d'Ozanam et l'ami des pauvres. û

Son poème la Rose de Sainl-Jacques est l'histoire d'un moine breton, Guenaël, qui, pendant la Terreur, ne voulut pas quitter la presqu'île de Rhuys et se consolait de ses souffrances de proscrit en contemplant dans la vieille chapelle de Saint-Jacques l'éblouissante rosace d'un vitrail gothique :

Exprimant des élus la vision ardente, La rose était semblable à la rose du Dante... Là sur un fond d'azur les élus figurés Brillaient de tout l'éclat des corps transfigurés. On voyait Madeleine, avec toute son âme, Verser sur le Sauveur le parfum du cinname...

Devant cette verrière, oii étincelaient La pourpre du rubis et Teau du diamant,

Guenaël restait en extase et le peuple croyait qu'il y retrouvait l'image de quelque femme, aimée par lui dans sa jeunesse. Il mourut à l'autel, de saisissement, le jour où, l'antique chapelle ayant été rendue au culte, son clocher, ébranlé parle mouvement joyeux des cloches, s'écroula sur elle et brisa la rose merveilleuse.

Le début du poème le Reliquaire présente une scène historique pittoresque :

Je contemplais, un jour, un de ces ossuaires Que nos pieux Bretons appellent reliquaires... Sous des volubilis là gisaient, enlacés, Deux squelettes d'enfants se tenant enbrassés ; On eût dit que la mort, sous cette froide pierre, A l'heure du sommeil avait clos leur paupière. Sur cet aspect étrange interrogeant, surpris, Les gens de Muzillac, voici ce que j'appris : En attendant les Bleus pour leur livrer bataille, Préparant leurs pen-bas pour vaincre la mitraille. Les chouans étaient campés dans un landier voisin. Aux lueurs du bivouac, dans le fond du ravin. L'on voyait circuler, sous leurs mâles allures, De vieux Bretons, la race aux longues chevelures. Là, des hommes d'Elven, autour d'un tertre vert, Priaient agenouillés et le front découvert ; Se riant des combats comme de la tempête, Les marins de Rhuys, avec un air de fête, Dansaient, et du biniou faisaient vibrer les sons. Mêlant de cris joyeux leurs joyeuses chansons. Sous des chefs paysans, des soldats gentilshommes Étaient là pour montrer qu'au pays où nous sommes, Où les cœurs sont égaux, règne l'égalité...

Parmi ces chouans se trouvaient des écoliers, et c'étaient les squelettes de deux d'entre eux, tués dans le combat, que voyait le poète.

Ce doux rêveur mourut en 1866, à son manoir de Truscat, près de Sarzeau, où il vivait très retiré.

Emile Péhant, qui devait chanter les guerres sanglantes du XIV°, siècle terminées par le traité de Guérande, était né dans cette petite ville, le 19 janvier 1813. Ses yeux d'enfant furent vivement frappés par les vieilles tours, les douves verdâtres, les rues silencieuses et cette église collégiale de Saint- Aubin, aux vitraux éclatants, aux sombres murailles de granit, où, pour conserver sa mémoire, on voit aujourd'hui, gravé sur le marbre blanc, un de ses sonnets à la Vierge.

Il était fils d'un médecin, amateur de poésie. L'ayant perdu très jeune, il partit pour Paris, avec l'espoir d'y trouver la gloire et la fortune. Il n'y rencontra qu'une affreuse misère, dont il a parlé en termes poignants, dans un volume de Sonnets publiés en 1835. Ses amis Alfred de Vigny et Villemain l'en tirèrent, en l'envoyant comme professeur au collège de Vienne, où il se lia intimement avec Ponsard, puis au collège de Tarascon, où il eut pour élève Joseph Roumanille. Ce dernier a raconté, dans des

Emile Péhant

lettres rendues publiques, que ce fut sur les conseils de son maître Emile Péhant qu'il se mit à composer des vers en langue provençale. Le poète breton se trouve ainsi avoir une part d'initiateur dans la brillante Renaissance poétique du Midi.

En 1848, il fut nommé conservateur de la Bibliothèque publique de Nantes; mais, dégoûté des vers par l'indifférence qui accueillait les siens, il avait cessé d'en faire pour se consacrer à un catalogue de sa Bibliothèque, œuvre immense, qui lui coûta plus de vingt années de travail. Mais, s'il ne faisait plus de vers, il les aimait toujours, et son cabinet de bibliothécaire était le rendez-vous des jeunes poètes nantais, auxquels il donnait ses avis avec une complaisance presque paternelle. Un jour enfin, excité par eux, il se décida à faire de nouveau appel à la Muse, et alors on vit cet homme, âgé de soixante ans, produire en quelques mois de vastes poèmes, semblables à des fresques où se déroulent des scènes terribles et superbes.

Jeanne de Belleville (1868) et Jeanne-la- Flamme (1872) sont des chansons de geste qui me paraissent supérieures à la Henriade et aux autres poèmes français modernes pré-

tendus épiques. Elles ne le cèdent peut-être qu'à la Légende des Siècles et à Pernette. Il est regrettable qu'elles aient été écrites si hâtivement. Le style aurait besoin de retouches; de larges coupures auraient été nécessaires ; mais on y voit des tableaux dignes des grands poètes. Péhant n'est pas « le beau diseur, à la langue souple et affilée, pesant chaque mot » dont parle Aristophane dans les Grenouilles; c'est plutôt « le géant qui lance des vers soli- « dément liés comme la charpente d'un na- « vire. » Lisez, dans Jeanne de Belleville, la dégradation, à Paris, du père d'Olivier de Clisson, injustement accusé de trahison par le roi de France :

Les vingt juges restaient cloués sur leur estrade ; Leur chef balbutia tout bas : « Ou"on le dégrade ! > Et dans l'affreux silence on entendit alors Les prêtres qui chantaient les vigiles des morts. Sous ce soleil ardent, sous ce ciel bleu sans ombre^ Leur voix effrayait plus que dans l'église sombre. L'épouvante glaça tous les cœurs quand ces chants Remplirent l'air de sons lugubres et traînants. Le chœur fît une pause après le premier psaume. Le héraut, se haussant, dépouille de son heaume Le condamné muet qui ne se défend pas. Son front nu reste haut ; ceux des juges sont bas, Et leur chef seul emprunte à l'audace son masque.

Le héraut montre à tous, par son cimier, le casque,

Et crie à pleine voix : « Peuple loyal et bon,

« Ce casque, c'est celui d'un chevalier félon,

« Le casque d'un soldat lâche et traître à son maître. »

Sur la place des voix crièrent : « Honte au traître ! »

Les juges à ces cris levèrent leurs regards,

Mais leurs yeux effrayés demeurèrent hagards ;

Ils avaient espéré voir enfin, sous sa honte.

Le condamné rougir ; mais rien, rien ne le dompte :

Sous ses beaux cheveux gris son grand front détesté

Se dresse toujours calme et plein de majesté.

Alors sous le marteau l'on fit briser le heaume ;

Et le lugubre chœur chanta le second psaume.

Un silence se fit, dès qu'il fut terminé.

Le héraut, s'avançant, enlève au condamné,

Muet sous le dédain qui gonfle sa narine,

Le riche collier d'or flottant sur sa poitrine,

Puis crie à toute voix : « Vous voyez ce collier ?

« C'est celui d'un félon et mauvais chevalier,

« Le collier d'un soldat lâche et traître à son maître.»

Quelques voix seulement crièrent : « Mort au traître! »

Cependant sous le chant monotone et lugubre La dégradation lentement se poursuit...

Le héraut a sonné par trois fois de sa trompe, Puis marchant lentement vers le pal abhorré Où pend, la pointe en haut, l'écu déshonoré, Remet la pointe en bas, puis à deux bras l'enlève Et, faisant un effort, sur sa tête l'élève. Cet écu qu'aux combats portait le chevalier Serait pour le héraut un trop lourd bouclier. Car ses deux mains ont peine à le soutenir seules.

Le grand lion d'argent s'y dresse en champde gueules

De triomphe et d"orgueil tout palpitant encor,

Langue ardente, ongle aigu, le front couronné d'or.

Le soleil sur l'écu reluit comme un symbole,

Et de sa gloire antique on croit voir l'auréole.

Le héraut crie à tous : « Peuple loyal et bon,

a Cet écu, c'est celui d'un chevalier félon,

« C'est l'écu d'un baron lâche et traître à son maître.

« Puisse être châtié comme lui chaque traître ! »

Alors faisant le tour du sinistre échafaud,

Et ployant sous le poids de l'écu qu'il tient haut,

A tous les spectateurs lentement il le montre.

Tout à coup il pâlit. C'est que son œil rencontre,

Immobile et fixé sur lui l'ardent regard

Du condamné qui s'est redressé tout hagard...

Ce tableau, dont l'étendue ne me permet de donner ici que quelques parties, n'est-il pas d'un maître ?

Voici en quels termes M. Edmond Biré résume son opinion sur Jeanne de Belleville : « Très digne de louange dans sa conception « générale, l'œuvre de M. Péhant ne l'est pas « moins dans l'exécution... Elle renferme plu- « sieurs scènes d'une grande beauté. Je citerai « particulièrement, dans le premier volume, « Une Leçon de loyauté, la Culture d'une âme, « la Dégradation, le Psaume des malédic- « lions, Une Arme à deux tranchants, et, dans

«. le second, le Serment que Jeanne de Belle- « ville fait prêter à ses lils, devant la tète « coupée de leur père, la Malédiction qu'elle « lance contre les juges de son mari, la des- « cente de la comtesse à Penmarc'h, où elle « aborde avec ses vaisseaux pour ravager le « pays, et la Procession devant laquelle elle « incline sa vengeance et fait taire sa haine. » (Revue de Bretagne et de Vendée, 1868).

Le second poème d'Emile Péhant, Jeannela-Flamme, n'est pas inférieur au premier. Il a pour sujet la lutte de Jean de Montfort contre Charles de Blois. Je ne connais guère de plus belle scène que celle où Montfort comparaît devant le roi de France, au Louvre. Le poète rivalise avec Van Eyck et Memling, quand il nous montre.

Assis sur des bahuts aux coussins de damas,

Les pairs laïcs à droite, à gauche les prélats,

La plupart en surcots fourrés de zibeline

Et portant leurs blasons brodés sur leur poitrine ;

Au fond sur un fauteuil au dais armorié

Et dont deux lions d'or semblent garder le pié.

Le Roi, le sceptre en main, le front sous la couronne...

Ainsi, ce poète, qui dans sa jeunesse avait écrit tout un volume de Sonnets très sobres

de couleur, parce que systématiquement il en avait éloigné les métaphores, était arrivé, à force d'art et de précision dans les détails, à donner à ses tableaux des teintes aussi riches que celles des peintres flamands.

Une autre scène, d'une horreur tragique, est celle qui se passe à Nantes, sur la place Saint-Pierre, devant la cathédrale.

Les Français, alliés de Charles de Blois, assiègent la ville. Un matin on entend sonner tous leurs clairons, et, croyant qu'ils vont tenter un assaut, la garnison se prépare à les repousser ; mais ils se contentent de rester rangés devantles fossés, à côté de leurs batistes et de

Deux grands coffres qu'on croit pleins de boulets de pierre.

Cependant la population émue s'est rassemblée sur la grande place et attend. Tout à coup, dès que le soleil

De son premier rayon rougit la croix dorée Qui planait dans le ciel sur Saint-Pierre arborée. Voici que, par-dessus les hauts remparts, on voit Quelque chose de noir dans l'air monter tout droit, Puis, décrivant soudain sa courbe dans l'espace, La suspendre... et tombei' au milieu de la place.

Rien comme l'imprévu pour grossir un danger ; Chacun sous les auvents s'empresse à se ranger, Et qui n'a pu trouver d'abri court et s'effare. C'est sans doute un boulet de pierre qui s'égare... D'où vient donc qu'en tombant, ce boulet a produit Un son mat et confus, qui n'est pas même un bruit? Il rebondit trois fois, mais faiblement et roule En traçant un cordon noir et visqueux... La foule N'approchait qu'en tremblant quand un jeune étourdi S'élance et vers la pierre étend un bras hardi... Horreur ! il tombe et pousse un grand cri d'épouvante: C'est une tête d'homme, écrasée et sanglante !

Et de quart d'heure en quart d'heure,

Une nouvelle tête au môme endroit toml^ait.

Et la foule tremblante, Quand tomba la dernière, en avait compté trente.

C'étaient les têtes de trente chevaliers bretons faits prisonniers par les Français, quelques jours auparavant, dans un combat. Le poète, dans ce récit, n'a fait que suivre l'Histoire.

Comme poète lyrique, Emile Péhant est encore un artiste puissant. Son ode à M. de Salvandy a quelque chose de grandiose. Ses

strophes semblent entraînées par un courant impétueux :

Quand le Rhône se perd sous le sol qui s'entrouvre, Le voyageur le croit englouti pour toujours ; Mais bientôt il échappe à la nuit qui le couvre, Et là-bas, au soleil, le regard le découvre, Comme un long serpent bleu, précipitant son cours.

Qu'il aille ! son destin a subi son épreuve. Car ses flots oubliés grossissaient leurs trésors : Ce n'était qu'un torrent, désormais c'est un fleuve, Et plus d'une cité, qui sans lui serait veuve, De feux reconnaissants couronnera ses bords...

Si le fleuve en hiver s'engourdit sous la glace, Comme un homme plongé dans un profond sommeil, Dès que le soleil vient amollir sa surface, Il s'éveille, s'élance, et, dévorant l'espace, | Emporte dans ses flots l'image du soleil.

Ce poète, l'un des plus vigoureux qu'ait produits la Bretagne et qui avait pour voiler son exquise bonté un peu de l'aspect rugueux de la terre de granit, mourut à Nantes, le 6 mars 1876. Son nom a été donné à l'une des rues de cette ville.

Il avait pour ami inséparable Olivier Biou (né à Rennes, le P"" juillet 1814), magistrat distingué et homme excellent, qui n'a publié

que peu de vers, mais qui était doué d'un sens critique très fin. Tous deux aidaient de leurs conseils un poète plus jeune qu'eux, Charles- Edouard Robinot-Bertrand , né à la Basse- Indre (Loire-Inférieure), le 27 mai 1833.

Chez celui-là la passion de l'Art était poussée jusqu'à l'angoisse maladive. Aussi est-il mort (le 24 octobre 1885) dans une maison de santé de Nantes, après y avoir langui trois ans privé de sa raison.

Il se préoccupait souvent des questions philosophiques et sociales et appartenait au parti démocratique. Son poème des Casseurs de pierres indiqua de bonne heure cette tendance.

Ayant une fortune qui le rendait indépendant, il entreprit, lui aussi, une grande œuvre et il fît sa Légende rustique (1867).

C'est le roman en vers d'un jeune paysan qui veut arriver à la gloire littéraire pour épouser la fille d'une châtelaine et qui, ayant échoué» revient mourir de chagrin dans son bourg, près d'un frère resté laboureur, mais heureux et marié avec une femme qu'il aime.

Comme l'a dit M. Alfred Lallié, dans une étude sur ce livre, la Légende rustique est bien composée : « L'intrigue, si peu qu'il y en (( ait, ne languit pas, elle marche au dénoû-

« ment; les scènes se -succèdent avec ordre, (( les descriptions sont à leur place, les com- (( paraisons et les images naissent tout natu- « Tellement et l'on rencontre çà et là des ta- (( bleaux qui brillent de toutes les splendeurs (( de la poésie. Si certains caractères pris dans (( leur ensemble manquent de vérité, on n'en « saurait dire autant d'une foule de détails, (( qui sont rendus avec une rare perfection. » Jamais on ne peindra d'une façon plus saisissante l'arrivée d'un train de chemin de fer, le soir, dans une gare de village :

Bientôt deux rouges feux, le long de la rivière, Teignirent bois et prés d'une étrange lumière ; Comme des yeux ardents d"où jaillirait l'eflroi, Ils flamboyaient au front sinistre du convoi, Et lui, pareil au corps d'un animal énorme, Tramait les noirs tronçons de sa taille difforme. Il était loin encore et, dans l'éloignement, On Fentendait souffler et gronder bruyamment ; Mais le monstre irrité, la poitrine enflammée. Lançant au ciel ses lourds tourbillons de fumée, Son haleine brûlante, et parfois insensé. Cherchant à fuir d'un bond hors du chemin tracé. Aussi prompt que le trait qui plonge dans l'espac Ou que l'éclair c|ui sort de la nue et qui passe, Accourt, se précipite et sur les rails déserts Vole : un long sifflement a déchiré les airs.

Rodinot-Bertrand

On voit par ce fragment et par la pièce de Boulay-Paty sur le Câble Iransallanlique que les poètes bretons ont su utiliser pour la poésie les découvertes de la science moderne.

Dans la Légende rustique l'effort de l'auteur est quelquefois trop sensible. Son second volume, Au bord du fleuve, formé de morceaux détachés, se distingue par une plus grande souplesse de style.

Plusieurs pièces, V Idole de Cérès, Pourquoi veux-tu que je m'éveille ? Le Paysan, portent les marques d'une pensée très haute. Le lecteur va juger de la dernière:

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