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SES INSPIRATEURS AU XIX*^ SIECLE

C'est dans la Poésie que se montre avec le plus d'éclat le génie d'un peuple.

Les définitions qu'on a données de la Poésie sont toutes incomplètes : une des meilleures est celle que je rencontre dans une page d'Alfred Michiels, au second volume de son Histoire des idées littéraires en France. (Édition de 1848, page 280). « La poésie est « l'image idéale de l'univers ; elle nous retrace le « spectacle du monde et celui de la société. Pour « atteindre la perfection, elle doit embellir l'homme « et la nature, sans les rendre méconnaissables. Si « elle ne les embellissait point, elle n'arriverait pas « à l'art ; si elle ne les peignait pas fidèlement, elle

« deviendrait fausse et même incompréhensible en « pure perte, car la beauté ne la dédommagerait « point de la vérité. Elle doit donc nous offrir Fes- « prit et la matière étroitement joints, comme ils le « sont dans les objets réels ; c'est la condition de « l'intérêt et de la vie. Les plus grands poètes pro- « cèdent toujours de la sorte ; Homère et Shakspeare tt voilent perpétuellement les idées sous les faits ; le « monde invisible ne s'aperçoit chez eux qu'à travers « le monde sensible, ou plutôt l'un et Tautre s'iden- « tifîent au sein d'une commune splendeur. »

L'art est utile, parce qu'il élève l'esprit et le cœur de l'homme, mais le but qu'il poursuit avant tout, c'est le Beau.

La poésie des Bretons, suivant l'expression de Lamennais [De VArl el du Beau, p. 259), est généralement « monotone et mélancolique comme les ternes « horizons de ces contrées où ne luit qu'un pâle « soleil, comme les noirs rochers, comme les grèves « nues où la houle écume et se brise. »

Cependant leurs chants populaires sont aussi dramatiques qae lyriques. Ils ont un mouvement extraordinaire.

On y trouve « les imaginations les plus hardies » à côté « du plus vif sentiment de réalité qui fut jamais. » (Félix Frank, Le Génie de la Bretagne. Revue des cours littéraires, novembre 1866). La plupart contiennent le récit de faits historiques et légendaires, car, chez le peuple, la poésie narrative précède l'ode qui se nourrit surtout d'abstractions.

« La poésie populaire des Bretons, disait Ferdi- « nand Wolf, le savant littérateur autrichien, est la

« plus riche, la plus belle, la plus originale de l'Eu- « rope. » C'était aussi le sentiment de Georges Sand qui, dans ses Promenades autour d'un village (p. 206), écrivait :

« Une seule province de France est à la hauteur « dans sa poésie de ce que le génie des plus grands « poètes et celui des nations les plus poétiques ont « jamais produit. Nous voulons parler de la Bre- « tagne. »

M. de la Villemarqué a peut-être arrangé avec infiniment d'art les chants qu'il a publiés et on peut en discuter la valeur historique et scientifique, mais leur beauté poétique est au-dessus de toute contestation. D'ailleurs, à côté du Barzaz-Breiz, il y a les Gwerziou et les Soniou recueillies par M. Luzel, et le savant Guillaume Le Jean qui, dans un article de la Revue celtique paru après sa mort, en 1873, attaqua le plus vivement l'authenticité d'une partie des chants du Barzaz, reconnaît que les Gwerziou reproduites avec une fidélité scrupuleuse prendront place « parmi « les classiques de la poésie populaire chez les races « héroïques de l'Europe, à côté des chants grecs de « Passow et des piesmas serbes de Vouk Stepha- « novich. »

« Quant au nombre des poèmes populaires de la « Bretagne, dit Emile Souvestre {Les derniers Bretons, « T. II, p. 158, édition de 1836), nul ne saurait le « dire. On resterait au-dessous de la réalité en le « portant à huit ou dix mille. »

« Les misères de la race celtique ont été telles, « ses souffrances si accablantes que pour y échapper, « au moins par la pensée, elle a voulu se créer un

« passé selon sa fantaisie et l'a tout peuplé de meru veilleuses et riantes chimères. L'imagination, — « une imagination aussi belle que ses destinées ont « été malheureuses — fut, dans tous les temps, la « faculté dominante chez ce peuple asiatique égaré « au milieu des brouillards de notre Europe, et c'est « à elle qu'il doit ces chants si mélancoliques et si « doux que nos bardes se sont transmis de siècle en « siècle, comme un poétique héritage, depuis Merlin « jusqu'à Chateaubriand. » (J.-M. LeHuërou,/?ec^erches sur les origines celtiques, 1840).

A la société française bouleversée par la Révolution il fallait une nouvelle littérature. C'est de l'Armorique que partit le mouvement rénovateur. C'est dans le donjon de Combourg que s'est éveillé le génie de Chateaubriand. « C'est dans les bois de <c Combourg que je suis devenu ce que je suis », a-t-il dit. (Mémoires d'Outre- Tombe, T. i, p. 267). Aussi, quand M. de la Villemarqué écrit (La Bretagne contemporaine) : « On ne trouve dans les ouu vrages de Chateaubriand que des échappées de vue « sur son pays natal ; ni mœurs, ni coutumes, ni « usages, ni souvenirs nationaux », il ne faut pas prendre cette assertion au pied de la lettre.

Feuilletez René, les Martyrs, les Mémoires d'Outre- Tombe, vous y verrez bien des pages où il peint la nature bretonne , comme font les maîtres , en quelques traits. C'est lui peut-être qui a écrit les plus belles descriptions de la Bretagne. Il y en a qui sont trop célèbres pour que je les reproduise ici,

Chateaubriand

RO

USSE. — POÉSIE BRETONNE. — 2

et que Michelet, Maurice de Guérin, Pierre Loti n'ont point égalées.

En voici une moins connue ; elle me semble charmante : « Le printemps en Bretagne est plus doux (' qu'aux environs de Paris, et fleurit trois semaines « plus tôt. Les cinq oiseaux qui l'annoncent, l'hironu délie, le loriot, le coucou, la caille et le rossignol, « arrivent avec des brises qui hébergent dans les « golfes de la péninsule armoricaine. La terre se « couvre de marguerites, de pensées, de jonquilles, « de narcisses, d'hyacinthes, de renoncules, d'ané- « mones, comme les espaces abandonnés qui envice ronnent Saint-Jean-de-Latran et Sainte-Croix de « Jérusalem à Rome.

« Des clairières se panachent d'élégantes et hautes « fougères ; des champs de genêts et d'ajoncs res- « plendissent de leurs fleurs qu'on prendrait pour « des papillons d'or. Les haies au long desquelles « abondent la fraise, la framboise et la violette, sont « décorées d'aubépines, de chèvrefeuilles, de ronces u dont les rejets bruns et courbés portent des feuilles u et des fruits magnifiques. Tout fourmille d'abeilles « et d'oiseaux ; les essaims et les nids arrêtent les <( enfants à chaque pas. Dans certains abris, le myrte « et le laurier-rose croissent en pleine terre, comme « en Grèce ; la figue mûrit, comme en Provence ; « chaque pommier, avec ses fleurs carminées, res- « semble à un gros bouquet de fiancée de village... »

Le pays, « entrecoupé de fossés boisés, a de loin « l'air d'une forêt et rappelle l'Angleterre... Des val- « Ions étroits sont arrosés par de petites rivières « non navigables. Ces vallons sont séparés par des

« landes et par des futaies à cépées de houx. Sur les « côtes se succèdent phares, vigies, dolmens, cons- « tructions romaines, ruines de châteaux du moyen « âge, clochers de la Renaissance : la mer borde le « tout. Pline dit de la Bretagne : péninsule speclalrice « de V Océan. ^^ [Mémoires d'Oulre-Tombe, t. i.)

Chateaubriand, qui se sentait un grand poète, croyait avoir reçu pour chanter « les deux instru- « ments », la prose et les vers, mais à part les très jolis couplets « Combien fai douce souvenance », quelques pièces élégantes, comme la Forêl et des strophes sur la mort d'une jeune fille, ses vers sont médiocres, tandis que sa prose est admirable. Abandonné à ses passions pendant presque toute sa vie, il n'était pas un homme véritablement religieux ; pourtant il était attaché de cœur et d'âme au catholicisme, le plus poétique de tous les cultes.

Comme l'a dit Joubert, dans sa lettre célèbre datée de Villeneuve-le-Roi, 21 octobre 1803, a il avait toutes « ses facultés en dehors ; il ne s'interrogeait jamais, a à moins que ce ne fût pour savoir si la partie exce térieure de son âme, (c'est-à-dire) son goût et son (( imagination, étaient contents.» (OEuvres de J. Joubert, T. I, p. 107, 7^ édition, 1880.)

Son désenchantement, son dédain des joies que peut donner la vie humaine tiennent de la race celtique, altérée de merveilleux et d'infini. Bien qu'il ait vécu loin de la Bretagne depuis son mariage, sa pensée était souvent tournée vers elle, et il a voulu y jouir de l'éternel repos sur son écueil isolé des hommes, mais qui appelle les regards du monde entier.

Pas plus que Chateaubriand, dit encore M. de la Villemarqué, « Lamennais n'a peint la nature celtique. » Je fais à ce sujet les mêmes réserves.

Qui ne connaît la touchante élégie sur la jeune fille surprise par la marée et qui avait noué ses longs cheveux aux algues, u sans doute pour n'être pas a emportée par la houle, pour reposer dans la terre « bénite, près des siens? » Cette élégie commence par un délicieux tableau :

« L'automne n'a point de plus belles journées. La « mer scintillait au soleil ; chaque goutte d'eau reflé- « tait, comme une pointe de diamant, une lumière « blanche et pure que l'œil supportait à peine. Du vil- « lage déserté, hommes, femmes, enfants, arrivaient « en foule sur les dunes, où, mêlé au thym, l'œillet « sauvage, aux fleurs violettes, exhalait son parfum « de girofle. » (Une Voix de prison.)

Et quel sentiment profond de la campagne bretonne, dans le tableau qui suit ! quelle légèreté de touche ! quelle fraîcheur de teintes !

« Il avait allumé près du talus, au coin du bois, « un feu de bruyères, et assis sur la mousse, le pauvre « enfant, il réchauffait ses mains à la flamme pétil- « lante.

« La fumée, jaunie par de fauves rayons qui glis- « saient entre les nuages, montait dans l'air pesant. M II la regardait onduler comme un serpent qui « gonfle et déroule ses anneaux, puis s'épandre en « nappes brunes, puis s'évanouir dans l'épaisse atu mosphère.

« Plus de chants dans les buissons, plus d'insectes « ailés étincelants d'or, d'émeraude, d'azur, prome-

« nant de fleur en fleur leurs amours aériens : partout « le silence, un morne repos, partout une teinte uni- « forme et triste. Les longues herbes flétries blan- « chissaient, penchées sur leur tige ; on eût dit le « linceul de la nature ensevelie. » (Une Voix de prison.)

Ce recueil, Une Voix de prison, d"où ces lignes sont extraites, est, à mon goût, le chef-d'œuvre de Lamennais; je le préfère aux Paroles d'un croyant, dont le style est parfois emphatique et trop tendu.

Pauvre Lamennais ! il était bien Breton ; il avait le dévouement entêté aux causes désespérées. Il aimait la vérité d'un amour austère et violent. S'il était né cinquante ans plus tard, il assisterait au triomphe de ses idées les plus chères. Ses ossements doivent tressaillir, dans la fosse des pauvres où il a voulu être jeté, en entendant les paroles qui sortent du Vatican pour diriger la marche de Thumanité vers un avenir moins cruel aux faibles et aux petits.

L'influence de Chateaubriand et de Lamennais, qui a été si grande sur la littérature française en général, fut encore plus sensible sur celle de la Bretagne où ils inspiraient à leurs compatriotes des sentiments plus vifs qu'aux étrangers.

Tandis qu'ils remuaient le monde, attentif à leurs grandes voix, dans un bourg du Finistère, à Arzannô, un bon vieux prêtre élevait le poète national de la Bretagne.

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