POÉSIE ÉLÉGIAQUE LYRIQUE ET DESCRIPTIVE
Julien-Auguste-Pélage Brizeux était né à Lorient le 26 fructidor an XI (12 septembre 1803). De son acte de naissance, publié par M. René Kerviler dans son excellent Répertoire général de Bio-bibliographie bretonne, il résulte qu'il était fils de « Pélage-JuIien « Brizeux, officier de santé marin, et de « Françoise-Souveraine Hoguet. »
Le même auteur nous dit qu'il fut clerc d'avoué à Lorient, commença son droit à
Paris, « partit pour l'Italie avec Auguste « Barbier, qui lui dédia son Campo-Santo, « succéda à Ampère dans un cours de poésie « française à Marseille, retourna en Italie et « partagea son existence mélancolique entre y(. cette terre classique de Fart, Paris et la « Bretagne. »
Des voyages furent donc les seuls événements extérieurs notables de la vie de Brizeux.
Le portrait le plus vrai qu'on ait fait de lui est celui qu'a tracé son ami Alfred de Courcy dans la Bévue de Bretagne et de Vendée, en 1872. Il mérite d'être cité.
« Brizeux était une figure très originale ; « comme le dit une locution expressive, il « était quetquLin, et même quelqu'un en deux « personnes, dont l'une ressemblait infini- « ment à ses vers, dont l'autre en était le « contraste. Assurément nul n'était plus « sincère que lui dans le culte qu'il rendait à « toutes les réminiscences du presbytère « d'Arzanno. Ses délicieuses idylles étaient « composées avec tout son cœur. Il les avait a écrites les yeux baignés de larmes, il en « pleurait encore en nous les récitant d'une « voix attendrie ; le poète était bien, devant
Brizeux
« nous, ému, pénétré, fervent, faisant vibrer « la harpe éolienne, nous communiquant le « feu qui le dévorait. Une dissonnance éclatait « tout à coup, une carafe glacée était versée « sur la flamme : nous étions en présence « d'un habitué d'estaminet, amer, ennuyé, « irascible, lecteur et diseur de choses « vulgaires. L'amant passionné de la Bretagne « passait des années entières sans la revoir, « fréquentant le foyer d'un petit théâtre, « vivant, sous son manteau râpé, d'une sorte « de vie de Bohême. Il désirait vivement « être de l'Académie française, à cause de « la pension, ajoutait-il, en affectant d'en « dédaigner l'honneur ; sa fierté paresseuse « ne savait pas se plier aux démarches « nécessaires. Je me souviens que je lui offris *t de l'introduire dans un salon de beaux- < esprits où l'on patronnait très utilement * des candidats. Il s'y refusa, se contentant « d'alléguer qu'il n'avait pas d'habit, et je « crois qu'il disait vrai. Par moments il « imaginait de déserter la muse, où il excellait, « pour faire de la philosophie, où il n'enten- « dait rien, ou de la linguistique, à quoi il ne « s'entendait guère davantage, et il martelait « des vers bretons qui ne valaient pas ceux
« des rhapsodes de village. Puis il ressaisissait « sa véritable lyre, celle de l'idylle française, « où nul peut-être ne l'a égalé, pas même « André Chénier, et il en tirait des accords « d'une suavité exquise, que nous applau- « dissions avec transport. »
Auguste Barbier, l'auteur des ïambes, qui avait fait la connaissance de Brizeux dans l'atelier du peintre Ziegler en 1828 et qui fut son compagnon le plus intime jusqu'à sa mort, dit, dans ses Beliquiœ, qu'avec « sa « taille élancée, son teint frais et ses cheveux « blonds, il avait l'air d'un jeune Anglais. » C'est sous cet aspect que l'a représenté le sculpteur Pierre Ogé dans son élégante statue de marbre placée au milieu d'un jardin public, à l'entrée du port de Lorient.
On a contesté l'existence de la jeune paysanne immortalisée sous le nom de Marie et qu'il a aimée pendant son enfance à Arzannô ; mais, comme le frère du poète (voir les Poètes français d'Eugène Crépet, T. iv, p. 323), Barbier l'affirme. Elle s'appelait, d'après lui, a Marianne Pelann, (Marie Fleur « de blé mûr) » ; M. de la Villemarqué la nomme Marianna Pellann et prétend que ses compagnes l'avaient surnommée il/a/'/e Dilik.
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« Elle n'était pas plus jolie qu'une « autre », « mais elle plaisait à Brizeux, « qui cherchait « toujours à l'embrasser » , a raconté l'une d'elles. (La Bretagne Contemporaine. — Renaissance bretonne).
Un écrivain lyonnais, M. Alexandre Tisseur (Pèlerinage au pays de Brizeux, 1879) dit qu'à Naples, le poète breton « aimait à « fréquenter le salon du comte Schouvalof, « attiré par la grâce de sa fille Hélène », et qu'un sentiment d'une nature plus vive paraît avoir marqué l'un de ses séjours à Florence.
Quoi qu'il en soit, Brizeux eut une vie triste et solitaire.
D'après Barbier, il aurait pris le fusil en 1830 avec les libéraux de l'école du Globe.
]\pno Desbordes- Valmore dans ses lettres, Victor de Laprade et Joseph Autran ont parlé de la gêne où il a vécu.
Si l'on en croit H. Blaze de Bury (Revue des Deux Mondes, du 15 octobre 1882), Lamartine en 1848 avait fait augmenter de quinze cents francs la pension de deux mille quatre cents qu'il touchait des ministères de l'instruction publique et de l'intérieur, pension qui formait sa seule ressource vers la fm de sa vie.
Sainte-Beuve l'accusait de n'aimer le « cour-
« lil et le moustoir qu'en vers» ; maisM..Luzel, qui l'a beaucoup vu, m'a dit à moi-même en 1885, à Quimper, qu'il se plaisait parmi les paysans, était connu dans toutes les fermes des environs de Scaër et que, avant d'entrer dans une métairie, il ôtait toujours son chapeau, « par respect pour le laboureur. » M. Louis Tiercelin dans la Revue de Bretagne (1894) a donné sur son séjour à Scaër des détails très précis et très curieux.
Le chef-d'œuvre de Brizeux, Marie, parut, sans nom d'auteur, le 12 septembre 1831, quoique l'édition originale porte la date de 1832. C'est un poème à part dans la littérature française. Nulle idylle ne saurait lui être comparée pour l'originalité et la fraîcheur. Sainte-Beuve n'en a pas senti tout le prix, bien que, dans les Portraits contemporains publiés en 1847, il reconnaisse que ses élégies « unissent à une forme parfaite et limpide une « sensibilité douce, élevée, saine, qui émeut « sans troubler et qui fait mieux luire le ciel « dans une larme. » En 1854, agacé, dit-on, par le succès de Marie, que les artistes trouvaient, à juste titre, bien supérieure aux Consolations et aux Pensées d'Août, il ne craignit pas de mettre, à son étude sur
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Malherbe et son école, une note où il disait que la poésie de Brizeux est « toute caillouce teuse. » La forme, autrefois parfaite et limpide^ n'en avait pourtant pas changé, mais c'était le critique qui, d'ami, était devenu un rival ombrageux et malveillant.
Heureusement^ comme le dit Elisabeth Browning, dans Aiirora Leigh, « les lis sont « toujours des lis, bien que des mains tachées « de noir les aient souillés. »
L'idylle du Pont-Kerlo n'a pas besoin d'être citée comme un modèle de limpidité et de grâce, mais je vais mettre sous les yeux du lecteur le Départ du Conscrit, et il verra que ces vers n'ont rien de caillouteux :
Il faut partir aussi, Daniel, adieu ta ferme,
Qu'un fossé large et creux contre les loups enferme,
Ton hameau recouvert d'un bois de châtaignier
Et tes beaux champs de seigle ; adieu, jeune fermier 1
Lorsqu'au lever du jour, joyeux, plein de courage.
Monté sur tes chevaux tu sortais pour l'ouvrage,
Avec toutes ses voix l'harmonieux matin
S'éveillait en chantant à l'horizon lointain :
Le noir Elle d'abord ou le Scorff à ta droite
Roulant ses claires eaux dans sa vallée étroite.
Et tel qu'un doux parfum, le chant de mille oiseaux
S'élevant du vallon avec le bruit des eaux ;
La brise dans les joncs qui siffle et les caresse, Puis l'appel matinal de la première messe, Répété tour à tour comme un salut chrétien, Du clocher de Cléguer à celui de Kérien. Adieu, Daniel ! adieu le bourg, l'église blanche. Adieu ton beau pays ! Après vêpres, dimanche, Tes amis te verront pour la dernière fois Et tu cacheras mal tes larmes sous tes doigts, Car pour nous rien ne vaut notre vieille patrie Et notre ciel brumeux et la lande fleurie !
M. Julien Duchesne a très bien dit, (Etude sur Auguste Brizeux, Rennes, 1879) que Marie « est l'histoire pathétique du cœur du « poète depuis son berceau ; c'est sa profes- « sion de foi artistique, chrétienne, humani- « taire, avec ses doutes discrets et pleins de « larmes. » On y voit s'épanouir la ileur de son génie, mais son œuvre la plus vigoureuse est le poème des Bretons. Les critiques étrangers à la Bretagne ne peuvent juger à quel point les couleurs en sont justes, les caractères saisis sur le vif. Dans le chant des Lutteurs et dans celui où il décrit le Marché de Quimper, il y a un souflle, une force vraiment épiques. Tennyson n'a point écrit de descriptions plus fines et plus fraîches que celles qui remplissent le second chant, intitulé
Les Quêteurs. Parmi les pages empreintes d'une mélancolie douce, il n'en est guère de plus aimables que la chanson de Jean Le Guenn, l'aveugle de Tréguier (chant xxii) :
Ma maison est bâtie au bord de la rivière ; Si son toit est en paille, elle a des murs en pierre. Comme cet ancien barde, harmonieux maçon, Chanteur, avec mes chants j'ai construit ma maison.
Tout près est un courtil où vient jaser l'abeille ; A ses bourdonnements en été je sommeille ; J'y trouve, (c'est assez) des légumes, du lin : Il y manque un pommier, l'arbre cher à Merlin.
Hélas ! ce n'est pas moi dont la main le cultive ! Mais au temps des moissons, lorque l'aveugle arrive, Quand, les pieds tout poudreux, il rentre de bien loin, De son petit enclos ses amis ont pris soin.
Oh ! venez, venez voir la belle forêt verte. Les grands pins résonnants dont ma hutte est couverte, Si mesyeuxnevoientpas leurs rameaux toujours verts! Au murmure des pins je murmure des vers.
Enfin, chère maison, pour ton dernier éloge,
La mer baigne tes pieds ; elle nous sert d'horloge ;
J'écoute son départ, j'écoute son retour :
Le flux et le reflux nous mesurent le jour.
Ma chaumière, il est vrai, n'a pas une fenêtre : Sans doute elle a voulu ressembler à son maître, Elle est aveugle aussi, notre sort est pareil; Comme moi ma maison est fermée au soleil.
Les pièces qui composent le recueil de la Fleur d'or sont élégantes et d'un art raffiné ; elles ont pourtant un peu de sécheresse. Primel et Nota, les Histoires poétiques et la Poétique nouvelle renferment de très belles inspirations, mais, en général, sont moins bien venues que Marie et les Bretons. Le vers y est quelquefois dur, et c'est ce défaut que Sainte-Beuve a malicieusement exagéré. On craindrait un affaiblissement du talent de l'auteur, si YÊlégie de la Bretagne, écrite dans les derniers temps de sa vie, n'était un des chefs-d'œuvre de notre littérature.
La poésie celtique était laissée au peuple en Bretagne, quand Brizeux vint lui rendre faveur auprès des lettrés et suscita une renaissance qui lui donne des droits à l'hommage de ses compatriotes, comme l'éclat qu'il a répandu sur la poésie bretonne en langue française. « C'est de 1834 que date ce mou- « vement, dit M. de la Villemarqué dans une a étude sur « la poésie bretonne contempo-
« raine » publiée par la Revue de VArmoriqae « en 1843. Quatre poètes, de force et de valeur « diverses, mais hors de ligne, qui ont écrit « chacun dans un de nos quatre dialectes, « M. Brizeux dans celui de Léon, M. Prosper « Proux dans celui de Tréguier, M. de Goës- « briand dans celui de Gornouaille, M. Le « Joubioux dans celui de Vannes, y sont a entrés avec éclat. »
Brizeux pense plus en français qu'en breton, et ses œuvres celtiques, qui ont pour titre Télen Arvor% la Harpe dArmoriqae, ne valent pas les autres, mais il n'en fut pas moins un initiateur. Quelques-unes sont devenues populaires, surtout le bardit Ni zô bepred Bretoned, composé sur le joli air national de la chanson Ann hani goz, qu'on entend chanter dans tous les bourgs, dès qu'on met le pied en Basse-Bretagne. La guerz des Conscrits de Plomeur eut aussi un grand succès. « J'ai vu, dit M. de la Villemarqué, <f (Bévue de VArmorique , 1843, page 107) « des paysans pleurer en entendant chanter « les Conscrits, dont l'histoire authentique, « rapportée, sous la Restauration, à la tribune « de la Chambre des députés par M. de Mon- « tesquiou, rappelle celle des assiégés de
« Saragosse célébrant leurs funérailles avant « de s'ensevelir sous les ruines de leur ville.» Brizeux, atteint d'une maladie de poitrine, espéra trouver un peu de soulagement à Montpellier; mais, trois semaines après son arrivée, il y mourut, le 3 mai 1858. La maison qu'il habitait est située près du Peyrou, cette promenade si poétique avec ses beaux arbres, ses grands lauriers-roses, sa statue équestre de Louis XIV et son château-d'eau entouré d'une colonnade, d'où l'on aperçoit, sous un ciel d'une pureté idéale, d'un côté les premiers contreforts des Cévennes, de l'autre les ruines de Maguelonne au bord de la mer de Provence. Le corps du poète, ramené dans sa ville natale, y repose sous un monument sculpté par Etex, à l'ombre d'un jeune chêne qui grandit chaque jour comme sa gloire.