PRÉFACE
Cette étude , récemment publiée en hongrois par TAcadémie Hongroise de Budapest , fut écrite il y a plusieurs années. M, Edmond Scherer qui a bien voulu la lire dans la traduction de V auteur^ jugeait qu' « il serait à désirer » que ces recherches « fussent portées à la connaissance du public français », puisqu'elles feraient faire « un pas considérable à la critique du poète. y>
Si Chénier avait raison en prétendant qu' « un bon livre n*est pas celui qui dit tout, mais qui fait beaucoup penser , y> ce livre ne sera pas peut-être sans aucune valeur, même ne dût-il servir qu'à inspirer de meilleures idées qu'il n'en contient.
Il me sera permis d'exprimer ici ma très vive reconnaissance à mon ami, M, Emile Faguet , qui a eu la bienveillance de faire la révision très scrupuleuse de ma traduction française.
Paris, le 4 Mai i890.
Jules HARASZTL
La place de Ghénier dans Thistoire de la littérature.
Point de vue nouveau.
Il arrive souvent que les hommes de génie n'obtiennent qu'après la mort la gloire due à leur mérite. Chénier est dans ce cas. De son vivant il n'était connu que comme écrivain politique et sa petite renommée ne lui servait qu'à le mener à l'échafaud. Mais après sa mort il eut toutes les chances heureuses pour sa mémoire. La découverte d'un grand poète , surtout d'un poète d'origine grecque aurait , à quelque moment que ce fût, flattée la France. Elle l'a enchantée au temps de la Restauration où l'on ne demandait pas mieux que de glorifier les victimes de la révolution exécrée; au temps du romantisme, dont les partisans révolutionnaires n'étaient pas assez radicaux pour ne pas acclamer avec enthousiasme un poète qu'ils pouvaient vanter avec quelque raison , comme leur prédécesseur, et qui était ainsi comme leur justification. De plus , le grand maître de la critique moderne , Sainte-Beuve, qui, lui-même , appartenait d'abord au
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nière neuve de la sentir et de la rendre. » Mais, ce que Ton n'aurait pas attendu de l'historien de la littérature du XVIII® siècle, c'est aussi avec lui que commence le dédain absolu pour la poésie du même temps. Villemain ne croit pas assez relever les talents de Chénier, s'il ne méprise pas tout le xviii» siècle comme le règne du faux goût et de Félègance fade. Il n'y trouve la naïveté, la simplicité, ces qualités essentiellement antiques, que dans Bernardin de Saint- Pierre qui les possédait d'ailleurs aussi peu que n'importe lequel des contemporains. — Sainte-Beuve oppose Chénier à son temps d'une manière plus roide encore : il voit en lui un réformateur véritable dont les efforts peuvent être ainsi résumés : « une régéné-' ration du xviii® siècle par l'étude approfondie de l'antique, un embellissement ferme et gracieux de la langue et une peinture naïve des passions et des faiblesses du cœur humain dans des cadres nouveaux. » Même il risque une comparaison entre ce poète et le grand siècle , comparaison que nous verrons plus tard étrangement défigurée par les disciples. « Chénier , dit-il , se reprend aux anciens plus, haut qu'on n'avait fait sous Racine et Boileau , il y revient comme un jet d'eau à sa source, et par delà le Louis XIV ; sans trop s'en douter , et avec plus de goût, il tente de nouveau l'œuvre de Ronsard. » — Le critique le plus délicat et le plus savant parmi les contemporains de Sainte-Beuve n'a fait qu'appuyer ces opinions de sa propre autorité. Ces poésies sem-
INTRODUCTION i l
blaient à Saint-Marc Girardin de véritables poésies antiques « retrouvées dans les cendres de Porapéï ou dans un manuscrit palimpseste. » Par une erreur incroyable, il ne trouvait dans Chénier absolument rien qui sentit la poésie romantique , qui fut inspiré de Shakspeare ou du génie germanique. — « Il est grec » répète-t-il, et ne veut savoir de Texistence d'autres poètes contemporains que Dorât et Florian, dont il ne parle que pour exalter Chénier d'autant plus. — Girardin rachète d'ailleurs ses erreurs par des vues bien ingénieuses; mais avec Nisard, cet historien spirituel et ce fin connaisseur de la poésie française et latine , nous retombons irrévocablement dans la banalité des lieux communs. Pour lui, Chénier est un païen, ou du moins l'enfant pos-. thume du xviie siècle , n'ayant rien de commun avec son époque, si ce n'est quelques expressions prosaïques, des tours forcés, des rimes faibles. — En lisant Nisard, on se sent mieux disposé à pardonner à ce fantaisiste capricieux qui ne prétend pas d'ailleurs à être pris trop au sérieux lorsqu'il veut nous faire croire , dans cette fameuse histoire du M^ fauteuil , que « les Muses ont endormi Chénier d'un sommeil de deux mille ans ; il s'est réveillé parmi nous sans avoir traversé l'église mystique ; tout esl grec , tout est païen, tout est antique dans A. Chénier. ^
Passons maintenant aux élèves les plus remarquables qui représentent l'état actuel de la critique à l'égard de Chénier, tout en exagérant les pensées de leurs
maîtres. Le plus distingué d'entre eux, M. Becq de Fouquières lui-même, a fait école, pour ainsi dire, en outrant ce qu'avaient dit Villemain et Sainte- Beuve. C'est Chénier , dit-il , qui a importé dans la poésie française «c les qualités inhérentes à la poésie grecque », à savoir le lyrisme , la gi^âce , la vérité, la liberté. Villemain n'avait parlé que de simplicité et de naïveté ; à entendre M. Becq de Fouqpiières , la poésie française n'aurait connu nullement la grâce , la vérité, jusqu'à la découverte de Chénier. « Le xvi« siècle avait vu la Grèce à travers l'afféterie italienne , lisons-nous ailleurs, le xvii® à travers le faste de Louis XIV, tandis que A. Chénier a, dans l'âme même de sa mère , respiré la Grèce tout entière. » Voilà les idées de Sainte-Beuve, poussées jusqu'à une fausseté absolue, puisque nous verrons que notre poète regardait à son tour l'antiquité à travers le gessnérisme de son temps. On doit reconnaître que M. Becq de Fouquières a d'autres idées bien fines en même temps qu'il montre une érudition étonnante dont nous-mêmes profiterons avec reconnaissance dans cette étude-ci ; malheureusement son école à lui n'imite, ne répète que ses exagérations sur lesquelles elle renchérit encore. Ainsi, par exemple, M. Brandes, le spirituel danois qui d'ailleurs ne fait cette fois qu'imiter un disciple allemand du savant français, M. Born, vantait Chénier comme l'artiste qui a produit des statues de marbre , tandis qu'au xvii^ siècle on ne savait faire que des imitations en plâtre.
M. Brandes , à son tour , prétend que le temps de Louis XIV n'a regardé Tantiquité qu'à travers la poudre des perruques. H affirme aussi que Ghénier est le seul écrivain français qui n'ait pas vu l'antique Hellas à travers des lunettes latines, ce qui est très peu conforme à la vérité, pour le dire en passant. C'est aussi faux que de comparer, à la manière de Brandes, l'influence exercée par la découverte de Ghénier à celle qu'avait jadis l'exhumation des statues antiques. Sainte- Beuve et de nos jours , M. Edmond Scherer , ont bien raison de nier catégoriquement toute espèce d'influence telle.
Comme on voit, la critique dévote à Ghénier, après avoir commencé par mépriser le siècle du poète, finit par dédaigner le xvii^ siècle même. Gette erreur était inévitable à cause de la fausseté du point de départ. Au lieu d'opposer Ghénier à son temps , on aurait dû plutôt le regarder replacé dans son milieu naturel. En goûtant le parfum exquis, les couleurs fraîches de ces fleurs délicieuses, on a perdu de vue une loi bien simple et naturelle , celle qui veut que l'homme soit rattaché à son époque. Même le génie le plus novateur y est enraciné, et tout en inaugurant quelque chose de nouveau, est en même temps l'héritier, la suite de quelque chose qu'il continue et qu'il développe. Un écrivain doit toujours plus ou moins à ses contemporains dont il apprend toujours plus ou moins, il doit avoir ses prédécesseurs et ses maîtres dans son époque; il ne peut jamais complètement renier son temps. Ce
sont là des faits psychologiques. Par conséquent quand on étudie un poète dans le cadre de son siècle, on est toujours plus sûr de ne pas surfaire ses mérites, de les apprécier avec plus de justesse, et surtout, on a plus de chances de ne pas devenir injuste pour les contemporains dont l'étude doit être toujours instructive et sert à nous faire comprendre et voir des côtés qui nous échapperaient peut-être autrement. Voilà ce que Ton aurait dû faire aussi pour Ghénier, et voilà ce que nous tenterons dans cette étude.
Il serait d'ailleurs bien injuste de ne pas reconnaître que la critique a touché plusieurs fois ce point de vue, le seul où il convienne de se placer pour considérer la poésie de Ghénier. On sait que le savant philologue, Frémy, excité par le culte démesuré pour la prétendue antiquité de Ghénier, fit entendre une voix bien réactionnaire. Il reprochait à Ghénier de s'attacher à la superficie, aux couleurs plutôt qu'à l'esprit des poètes antiques dont il altère même les nuances en y mêlant les faux tons de son siècle, des expressions toutes modernes, des badinages galants au milieu de ses tristesses, etc. G'est dommage que Frémy se soit montré trop irrévérencieux pour le talent du poète, car, alors, ses adversaires auraient été moins véhéments pour crier haro sur lui, et il aurait eu plus d'influence. Sainte-Beuve lui-même était contraint d'avouer, qu'au fond, Frémy avait raison, et il pressentait très bien que cette manière de penser pouvait donner aux esprits une direction différente de celle qu'il avait
donnée lui-même. « Si M. Frémy, avouait-il, s'était borné à faire remarquer qu'André Chénier malgré tout était de son temps, à indiquer en quoi il composait avec le goût d'alentour , comment dans tel sujet transporté, dans tel cadre de couleur grecque se glisse un coin, un arrière-fonds peut-être de mœurs et d'intérêt modernes, on n'aurait qu'à le suivre dans ses analyses. » — Hélas, personne ne l'y suivit; ces restrictions furent indiquées en vain. Sainte-Beuve lui-même restait dans les phrases générales tout en reconnaissant bien souvent et bien haut « la modernité des idées et des sentiments y> dans Chénier. Saint-Marc Girardin a prononcé ces paroles excessivement hardies : « Rien n'est pris entièrement de l'antiquité dans Chénier ; en se faisant le disciple des grecs, il est cependant plus moderne qu'il ne veut l'être ou qu'on croit qu'il ne l'est. » Cependant il se contenta de toucher tout au plus à ces cordes de la lyre de Chénier qui font de ce poète le représentant d'une période intermédiaire entre le siècle dernier et le nôtre. M. Becq de Fouquièrès en examinant avec soin ces poésies, est souvent obligé d'avouer que leur auteur « ne fut pas toujours à l'abri des contagions 2) de la poésie contemporaine et que des défauts ce communs à tous les hommes de son siècle se sont insinués parfois jusque dans ses inspirations les plus poétiques. >> — Mais ces aveux faits par contrainte et à propos de quelques expressions maniérées n'avaient aucunement pour but d'encourager à étudier le poète dans
son milieu intellectuel . Il fallait attendre que l'excellent héritier du sceptre de Sainte-Beuve, M. E. Scherer s'occupât de Chénier, pour pouvoir enfin entendre une voix révélant le vrai chemin que la critique devait suivre. M. Scherer osa enfin rapprocher du moins en partie la poésie de Chénier de celle de son temps ; il osa comparer ses élégies à celle d'un Parny et d'un Bertin ; il osa même prétendre que « si nous n'avions d'André Chénier que ses élégies, il ne se distinguerait pas notablement de ses prédécesseurs et de ses contemporains. » — Il est regrettable qu'il n'ait traité cette question dans toute l'étendue qu'elle aurait méritée au lieu d'avoir insisté sur l'hellénisme des idylles; on voit encore dans M. Scherer un reste des traditions pieuses ; il s'est hâté par les louanges de la poésie bucolique, d'apaiser les mânes peut-être irrités du poète. Mais celui qui se vantait de fouler de ses pieds toutes les traditions , Paul Albert , a-t-il fait autrement ? N'est-il pas resté lui-même sous l'influence de ces traditions , et d'une manière bien moins indépendante que M. Scherer ? Paul Albert semble arborer un drapeau révolutionnaire sur lequel ces mots sont inscrits : « Replacer Chénier dans son milieu naturel, c'est le droit, c'est le devoir de la critique ! » Mais n'oublions pas qu'il se contenta de dresser ce programme, et que, par une énorme faute de logique, il proclame en même temps le principe le plus contraire à ce programme en disant : « Rendonsle au xviu® siècle, mais isolons-le dans le xviu« siè-
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cle ! » Après avoir démontré les différences entre Chénier et le romantisme avec lequel on aimait à le confondre, à l'identifier, Paul Albert a répété lui-même la vieille phrase rabâchée : m André Chénier est un pur païen. :»
Voilà le <;ercle vicieux où se meut la critique de Chénier. Essayons d'en sortir sans être pour cela paradoxal à notre tour , et sans devenir surtout injuste pour le plus grand poète français du xviii® siècle, tout en faisant un peu de réaction littéraire contre des traditions surannées. Notre étude examinera donc avant tout l'influence du xviii« sur la poésie de Chénier , principalement en ce qui regarde les idées et les sentiments, sans laisser de faire attention au degré de développement de tous les éléments modernes qui se retrouvent dans Chénier aussi bien que dans ses contemporains. Elle examinera ensuite de la même manière l'art de Chénier, pour voir la part qui est due à l'influence antique, à l'influence contemporaine , comme aussi la part des innovations propres à Chénier lui-même.