PREMIERE PARTIE
Classicisme général de l'époque
Avant d*aborder la première partie de notre travail, il faut jeter un coup-d'œil sur l'esprit général de l'époque où vécut notre poète. Il faut commencer par examiner les idées et les sentiments du siècle entier , pour voir quel est le milieu ou ceux de Chéoier devaient se développer.
On aime à présenter le classicisme de ce poète comme un fait isolé dans son temps ; mais ce classicisme prend aussitôt un aspect nouveau , si nous faisons réflexion que tout l'esprit de l'époque en était imprégné. Il est vrai que des faits incontestables semblent contredire cette manière de voir le xviii® siècle. On sait que c'est ie temps où règne le maté-
rialisme avec les sciences exactes , où TEncyclopédie gouverne. On connaît ce temps comme le règne de l'esprit moderne , jadis si faiblement représenté — quoi qu'en dise Paul Albert — par Perrault, et qui inspire cette fois les plus grandes créations de Rousseau et de Voltaire. Cet esprit moderne était entre- — tenu par deux influences d'origine germanique, voire ', anglaise et allemande. On traduisait ou plutôt on : adaptait Shakspeare, on admirait Dryden, dont Diderot est regardé en quelque sorte comme le disciple. Les écrivains moralistes de l'Angleterre produisaient en Marivaux, avant le début même des grandis roman-/ ciers proprement dits, un romancier déjà à l'anglaise,) c'est-à-dire un peintre un peu réaliste de la vie contemporaine. Gellert, Gerstenberg, Gessner, Hadegorn, •Haller, Kleist, Klopstock, Lessing et surtout l'auteur de Werther étaient déjà plusieurs fois et plus ou moins complètement traduits. — Néanmoins le classicisme au lieu d'être discrédité et usé, se renouvelle et se fortifie vers la fin du siècle. Ce qui est plus, on l'observe non seulement dans la poésie, mais dans toute la littérature, dans tout le mouvement intellectuel de l'époque. Egger, un des plus fidèles admirateurs de Chénier, doit avouer que « ne parler que d'André Chénier en ce temps où les souvenirs de la Grèce libre, de ses institutions, de son éloquence se réveillent si bruyamment dans nos assemblées politiques, et sur le théâtre français , semble une sorte d'injustice , surtout si l'on songe que l'œuvre d'André Chénier était alors
presque inédite et ne devait paraître en son juste éclat que trente ans plus tard. y>
Sans doute on néglige trop au commencement du siècle les études classiques, notamment le grec. Vers la moitié du siècle un savant helléniste prédit avec désespoir que trente ans passés personne ne saura lire le grec en France. Sans doute on trouve dans les œuvres de ce temps, y compris TEncyclopédie, trop d'ignorance à l'endroit de l'antiquité. Mais tout cela change peu à peu vers la fin du siècle; on apprend mieux le grec, et même si l'on ne l'apprend pas mieux, ce n'est pas une raison pour qu'on ne s'éprenne point des littératures et des arts antiques, pour qu'on ne les glorifie et ne les étudie point avec une ardeur, une adoration presque incroyables. Des savants français devancent, les théories de Niebuhr, douze ans avant que l'histoire de l'art de Winckelmann soit traduite en français. En 1764, le comte de Gaylus commence déjà à publier son histoire de Tart en sept volumes où l'art grec est étudié avec ferveur. Les académies de Paris ouvrent des concours pour l'étude plus approfondie de l'antiquité. Laharpe commence en 1787 ses leçons sur la littérature grecque et latine. Gondillac publie une compilation telle quelle sur l'histoire et la philosophie des grecs. Un grand nombre d'éditions grecques apparaissent. Pindare, Eschyle, Démosthène, Lysias, Plutarque, Thucydide, Aristote sont étudiés et traduits. Brunck donne en 1772 l'Anthologie des poètes alexandrins selon Constantin Cephalès. Le livre de
Wood sur Homère, dont Bitaubé traduit à ce moment les épopées, est aussitôt publié en français lors de son apparition en 1775. Enfin en 1789 Barthélémy publie son « Anacharsis » où toutes les connaissances du temps relatives à la Grèce antique sont résumées sous forme de roman ; tandis que vers le même temps Guys avec la collaboration de la mère de Chénier cherche à faire connaître à l'Europe la Grèce moderne qui avait attiré l'attention publique par la sédition de 1774 et que Guys met fièrement en parallèle avec la Grèce antique. — Il est curieux aussi de remarquer que d'Holbach et Mably mettent à la mode de publier des œuvres aux idées hardies comme des pseudo-traductions du grec.
Voilà pour l'érudition de l'époque. Cette prédilection renaissante pour l'antique se montre aussi chez les orateurs, artistes et poètes du siècle ; elle se montre même dans la vie sociale. Egger s'écrie étonné : « Chose singulière ! Malgré TafTaiblissement de ces études, jamais les idées grecques n'ont plus vivement préoccupé l'opinion que durant ce siècle ! » En effet cette préoccupation se fait dans toutes les branches de la vie intellectuelle, surtout lorsque ces études commencent à devenir plus fréquentes et plus profondes. Camille Desmoulins dans ses dicours révolutionnaires, affecte une prédilection invincible pour l'antiquité, il se plaît à des allusions et des citations classiques , chose bien curieuse si l'on songe à son public. Il coquette même là-dessus , en faisant semblant de vouloir s'ex-
cuser : « Je n'ignore pas, dit-il, que c'est pédanterie aux yeux de bien des gens ; mais j'ai un faible pour les Grecs et les Romains. « — Les beaux-arts retournent aussi à l'antiquité , en y puisant des sujets et un style nouveau. Grimm écrit déjà en 1763 que les ornements antiques sont à la mode depuis plusieurs années ; « on aime tout à la grecque ; y> la décoration extérieure comme l'intérieur des maisons, les meubles, les étofTes des habits , l'orfèvrerie, tout veut être « à la grecque », tout, de l'architecture jusqu'aux magasins de modes et aux coiffures. — Dans la peinture, à côté de Chardin et Greuze, les réalistespréférés par Diderot, se trouve Vie.n,. le prédécesseur et maître de David, qui continue les traditions du Poussin. Vien lui-même rencontre un rival victorieux dans Vincent. Mentionnons enfin le grand réformateur du siècle, Louis David, dont l'influence vivra encore longtemps, même au siècle suivant, dans la première moitié de notre siècle. Quant à la poésie , le classicisme s'y montre si considérable qu'il mérite une attention particulière.
Ija poésie elle-même a aussi son David qui n'est—* pas Chénier, comme l'aurait voulu Saint-Marc GirArdin, puisque Chénier n'a ni la roideur, ni la sécheresse de son ami, le peintre. C'est Lebrun que l'oi^ doit comparer à David, comme l'a fait déjà Sainte-^Beuve. Chez tous les deux le même « retour laborieux vers le simple et le vrai ; d'un côté et de l'autre c'est avant tout une protestation contre le mauvais goût régnant,
une gageure d'échapper aux fades pastorales et aux opéras langoureux, aux amours de Boucher, auxahbés de Watteau, aux descriptions de Saint-Lambert et aux vers musqués de Bernis. »
- Lebrun renouvelle ressuscite la poésie lyrique avec ses genres antiques, si cultivés au xvi*^ siècle, mais si abandonnés au suivant. Parmi ces genres , c'était surtout pour l'ode qu'il se sentait une vocation spéciale ; il a réussi en effet à obtenir le nom de « Pindare français » ; mais il ne négligeait pas non plus les autres genres, par exemple l'élégie. L'élégie obtint à cette époque une faveur prédominante ; ce sont justement les élégiaques les plus distingués qui essayèrent à ce temps une autre espèce de réforme avec l'antiquité, à savoir un classicisme plein de souplesse , de coloris. P^rny , « le premier élégiaque » selon Fontanes, et qui même selon Sainte-Beuve était capable et prêt de devenir « un élégiaque parfait » , fut surnommé de son vivant le Tibulle français. La gloire d'être appelé le Properce français revenait en partage à son ami, ce à l'intéressant et chaleureux Berlin, qui imite avec feu, avec talent et qui, à en croire Sainte- Beuve, car c'est lui qui parle, semble avoir mieux entrevu que Parny un coin de la tâche qu'il a fallu entreprendre, dont le louable, le généreux effort est resté inachevé »
Aspirer aux lauriers de Tibulle et de Properce , ceci est devenu le désir général et constant de cette génération. Parny n'était pas le seul poète satirique
et frivole à cette époque qui avait commencé sa carrière avec des soupirs imités de l'élégie romaine. Piron avait soupiré de même dans sa jeunesse pour les Lysis et les Amaryllis. Le genre de Tidylle qui s'éleva à ce temps au plus haut degré dans la faveur publique , contribua non moins au développement de ce classicisme raffiné selon le goût de Tancien régime. La scène, malgré les critiques véhémentes de Diderot, de Lemercier et malgré la modernité et le réalisme des comédies larmoyantes, continue à vivre des traditions, des imitations classiques. Ducis abandonne pour un moment encore Shakspeare, il retourne à Sophocle, comme aussi Laharpe avec son <k Philoctète », et comme le frère d'André, Joseph Chénier même, dans ses tragédies posthumes. Il est peut-être superflu de dire que c'est la manière de Voltaire qui continue à régner dans toutes ces imitations classiques. On peut prétendre de même que lorsque ce Tlphigénie » de Gluck était représenté, cet opéra devait son intérêt non seulement à la bataille qui allait se livrer entre les gluckistes et les piccinistes , mais aussi au sujet antique.
L'esprit de ce classicisme se manifeste dans toute la vie sociale de cette période. La poésie animée par l'esprit du temps et qui incarne par conséquent les désirs de l'époque souvent trop élevés pour pouvoir être réalisés dans la vie réelle , réagit quelquefois sur cet esprit comme au temps d'Urfé et au temps de notre Balzac où des sociétés entières s'étaient organi-
sées pour jouer les personnages conçus par ces romanciers. C'est un symptôme de cette espèce que nous voyons au xviii® siècle où Ton croyait sérieusement avoir transplanté au Petit Trianon TArcadie antique. Sous rinfluence de TAnacharsis et de Tlphigénie de Gluck. M™® Vigée-Lebrun, la charmante portraitiste, a donné un souper qui est resté bien fameux et qu'elle a eu soin de décrire dans ses mémoires. Les personnes invitées furent vêtues à Tantique, à l'aide des costumes tirés de Tatelier de la maison. Lebrun, le Pindare français, apparut en pourpre, la tête couronnée ; il chanta des odes d'Anacréon. Le marquis de Cubières tenait un lyre d'or, il avait une toge de calicot blanc. Les dames, parmi lesquelles se trouvaient la Camille, et probablement aussi la mère de Chénier, portaient des robes grecques et étaient coiffées « à la grecque ». La salle était arrangée à l'antique avec des tapis, des rideaux et des paravents. On employait des vases étrusques prêtés par le comte de Parois, un riche amateur. Pour introduction on chantait un chœur de « l'Iphigénie ; » pour souper on servait selon le menu indiqué par Barthélémy, de la volaille, des raisins, des figues, du miel et une bouteille de vin de Chypre. Comme on voit, la partie la plus substantielle du menu entier, c'était l'enthousiasme pour l'antiquité. — Cet enthousiasme avait tellement pénétré les Français de ce temps, qu'une famille d'origine grecque, comme celle des Chénier, devait réussir dans le monde parisien. L'origine grecque de M"® Chénier était en effet, pour
nous servir des paroles de M. de Bonnières, « un hasard heureux' i> qui (( devait la faire réussir dans une société éprise de l'antiquité habillée à la mode du jour, et qui, par un goût de simplicité raffinée, voulait se donner les mœurs de Lacédémone et les lois de Minos. »
Ces paroles doivent d'ailleurs être im peu rectifiées. Malgré les Rousseau, les Mably et les autres écrivains politiques du siècle, l'esprit lacédémonien était inconnu encore au grand public à cette époque. Les- Lycui^es n'existaient encore qu'en théorie, ou du moins devaient se tenir encore derrière les coulisses ; ce n'est que plus tard qu'ils pourront entrer en scène. La simplicité antique, pour les contemporains de M"»« Chénier, était encore la simplicité athénienne, ou pour être plus exact , la simplicité trop voulue et factice d'Alexandrie, et de Rome au temps des Césars. La simplicité sans grâce et nue, au reste d'une force virile inconnue jusqu'alors à l'âge du rococo, cette simplicité déjà en effet un peu lacédémonienne, n'entre en vogue que vers l'explosion et dans les premières années de la Révolution. C'était alors que les Français comblaient de leur admiration la ville de Lycurgue ; c'était alors qu'une génération plus robuste que celle de l'ancien régime énervé s'élevait et voulait imiter Sparte ou plutôt Rome républicaine; car il faut avouer que Rome, malgré tout leur hellénisme prétendu, restait toujours mieux connue, mieux goûtée par les gaulois latinisés.
Le classicisme de Chénier.
Le classicisme de l'époque devait avoir sans doute son influence sur Chénier. Il servait à fortifier les penchants individuels du poète, chez qui ces penchants étaient en quelque sorte un héritage, une tradition de famille. Cette tradition avait sa représentation vivante dans la personne de sa mère. Généralement on idéalise beaucoup les mères des poètes, et la Grecque spirituelle et savante des salons parisiens qui avait elle-même son salon à elle où s'assembla^ient les poètes , les artistes et les savants du temps , ne fut pas moins glorifiée que n'importe quelle autre mère. On avait fini presque par lui attribuer tout le mérite du génie de son fils. Aujourd'hui par une réaction , on se montre au contraire trop injuste pour elle. M. Becq de Fouquières exprime des doutes sur son talent littéraire, et M. Moland se hasarde déjà à tenir le propos suivant : « Guys lui servait de secrétaire pour les Lettres sur la Danse et les Enterrements, et cependant il n'est pas douteux qu'elle n'ait apporté quelque chose d'elle-même dans ces lettres. » Tout cela à cause de la mauvaise orthographe de ses lettres, quoiqu'on sache que Diderot et Beaumarchais n'écrivaient pas moins incorrectement, et qu'une telle faute
était toujours plus permise à une dame, surtout à une dame étrangère, et à une époque où le premier devoir féminin était plus que jamais de savoir causer spirituellement. Mais que M"® Ghénier ait eu des talents littéraires véritables ou non, elle a pu néanmoins bien instruire son fils dans le grec. En effet il n'est pas vraisemblable que Ghénier, qui montre déjà dans sa première jeunesse une habileté surprenante dans la connaissance des poètes antiques en les traduisant et imitant dès le collège, ait acquis cette connaissance à l'aide de l'instruction publique de son époque où l'étude du grec était si négligée. Lorsqu'il «—. . entrait au collège, il était probablement muni déjà d'études préalables faites dans le cercle de sa famille. |f p^ Nous savons que sa mère a fait exécuter par le maître de ^ Q*'— ^"^ dessin de ses enfants toute une série de tableaux tirés ^ [^ d'Homère, et qu'elle avait une belle collection de [% / médailles antiques qui a eu réellement une certaine influence sur la poésie de Ghénier, comme nous le verrons. Ce qui est encore aussi incontestable, c'est que son âme juvénile fut remplie de bonne heure de l'orgueil de son origine grecque, à ce point que Ghénier, qui abandonnait plus tard dans son âge mûr et vers le commencement de la révolution les prétentions de sa famille à une noblesse un peu douteuse, n'abdiqua jamais la fierté qu'il ressentait de cette autre noblesse tout intellectuelle qui était son origine hellénique. Il se nomme souvent le ce Grec de Byzance 2». Lors même de sa retraite à Versailles où il était
(( animo et corpore aeger, mœrens, dolens, » il signe : « Andréas C. Byzantinus. » On voit bien qu'il « hérita des nostalgies maternelles » comme le dit délicatement M. de Bonnières.
Justement à Versailles il nous avertit qu'il s'est livré à ses goûts qu'il a « toujours eus », à « l'étude approfondie des lettres et des langues antiques. » Les traces de ces prédilections se montrent durant toute sa vie. Partout on voit la sincérité et la grandeur de l'enthousiasme pour la littérature antique, spécialement pour celle de la Grèce. « Quoique les pays du Nord, écrit-il, aient eu de très beaux génies, les Muses ont mieux aimé les peuples du Midi. y> Il est plus que vraisemblable que c'était à l'Hellas antique et tout au plus aux vieux Romains qu'il pensait en écrivant ces lignes. Il trouvait dans la p oésie antiq ue^la plus parfaite expression de la beauté idéale, et c'était pour cela qu'il la vantait aux dépens de la poésie moderne comme « plus pure et plus féconde. » Il exaltait la poésie antique surtout par opposition avec celle des Anglais: son instinct juste semble avoir pressenti qu'il avait affaire ici avec la seule rivale vraiment digne de l'antiquité, et c'est pour cela qu'il Fa condamnée avec tant de sévérité jalouse. Il condamnait « la pesante ivresse de ce faux et bruyant Pernesse que du Nord boivent les durs chanteurs; » tandis qu'il ne trouvait pas assez d'éloges pour exprimer son ravissement pour la Grèce antique, pour « cette antique et naïve beauté » qui se rajeunit d'âge en âge et
brille « de force et de douceur, de grâce et de fierté. y> On rencontre à chaque pas les exclamations d'une âme qui ne peut contenir les transports de ses extases. — « C'est là que j'imiterai cette admirable et unique scène de Cassandre dans VAgamemnon d'Eschyle » se propose-t-il quelque part. -^ «Plût à Dieu que je pusse trouver quelque occasion d'imiter aussi cette tragédie des Perses ! » — Les poètes antiques , voilà pour lui les modèles qui doivent être étudiés de tout poète ayant une certaine ambition. « Même quand nous traçons des tableaux et des caractères modernes, c'est d'Homère, de Virgile, de Plutarque, de Tacite,* de Sophocle, de Salluste, d'Eschyle qu'il nous faut apprendre à les peindre. y>
On dirait , en lisant ce pêle-mêle des modèles , l'éblouissement causé par l'embarras des richesses. < Je voudrais imaginer, nous avoue-t-il, des actions et des épisodes tragiques et grandes et prouvant degrandes choses morales qui pussent être citées et vivre dans la mémoire des hommes comme ce qui nous est resté des anciens.» On ne pouvait aller plus loin dans l'adoration naïve, dans le culte illimité de l'antique. Dans ses odes politiques, comme il le dit dans une lettre d'envoi adressée à Lebrun, c'était non moins à la poésie antique qu'il visait. Il s'efforçait « de se rapprocher un peu de cette belle poésie grecque » en cherchant à l'imiter € même dans la forme des strophes.)) Dans ses ïambes il se nomme « Citoyen Archiloque , Mastigophore , Fils d' Archiloque , fier André » , tout en se croyant
3â LA POÉSIE D'ANDRÉ CHÉNIER
d'ailleurs moralement supérieur au poète grec qui se vengeait de ses ennemis personnels, tandis que c'est la patrie même qu'il venge. C'est de même la « scène athénienne » qu'il espérait ressusciter par ses comédies en y faisant « pétiller le sel d'Aristophane, si injustement dénigré par Voltaire qui en possédait d'ailleurs à un haut degré l'esprit, la verve , la finesse.» — Voltaire lui-même l'intéresse surtout comme le disciple des anciens, et la gloire des grands génies du XVII® siècle c'est, comme il s'exprime, d'avoir fait « revivre aux yeux des Français le théâtre d'Athènes.» Il envisage toute la poésie française par rapport avec celle de l'antiquité, et c'est selon la valeur de ces rapports qu'il l'estime.
Il est naturel que la poésie française contemporaine tout autant que la poésie germanique trouve un juge sévère dans cet adorateur de l'antiquité. Il y a chez lui une antipathie très prononcée, même une hostilité contre le faux goût de son pays et de son temps. Il y a même plus que cela. Dans le plan d'un poème sur Marseille, cette « Athène gauloise, » Chénier raconte qu'une belle indigène s'était écriée à la vue d'un jeune Grec : « que cet étranger est beau I II n'a point l'air sauvage de nos Gaulois. » — Cette façon de louer les Grecs aux dépens des Gaulois est plus caractéristique de notre poète qu'on ne le croirait au premier abord. Il n'aimait pas le gaulois, il n'avait pas l'esprit gaulois. Sans doute il estimait beaucoup Molière, le seul poète ce chez les modernes, qui ait un véritable génie
IDÉES ET SENTDIEKIS S
comique et qui ait ¥u la comédie en gnnd.» — Ce qû est plus, dans ces fragments de comédies sadîrîijiKs. il montre une raillerie amère, mordante, un strie familier, un langage presque Tulg-iiie. Mais cetSe colère est trop violente, ce sarcasme est trjp LîlJe^s. les expressions sont trop grossîèfes : on T*>It <pe Tesprit gaulois a tenté Cliâiier, et Ton rcrît ansî -T^t le résultat de ces tentations îrréâstîbles n'a rΣ£: de vraiment gaulois. C'est pn^boUement le c:jiA^:ae àe ce sens si essentiellement français qui a exché YuMpathie de Béranger, à ce pmnt qo'O se plaisait k^Ar dans la publication des poésies de Chénier uL^ecspe^cse de mystification. L'aimable chansumier q-jl élaiit peut-être Tunique représentant de cet esprit naL>>nal au milieu du mouvement romantique, aiiLaît â nommer Latouche < Tinventeur de Chénier, dan^ les œuvres duquel il est au moins pour moitié. >
C'est ce même manque du sens gaul'>is qui ne Cadsait voir à Chénier dans Lafontaine rien de plus qu'un « rêveur charmant » plein « d'utiles leçons. > Il est curieux de comparer chez Chénier le Conte ou lafable traduite d'Horace, à Lafontaine. Qu'e<t devenu dans ces imitations le stvle naïf et familier du grand conteur, si bref , si plein de verve, de bonho' mie et de grâce nonchalante, d'ironie délicate ? Chénier parait ici pompeux et lourd. C'est de même le manque de ce sens qui le rendait si sévère pour la poésie de son pays qu'il aurait désiré qu'elle ne fût que le pastiche parfait de la poésie antique. Quinault malgré
les louanges de Voltaire, n'était pour lui qu'un « rimeur glacé, sans verve, sans génie, sans couleur, d*u7ie molle et rampante harmonie, » Il adresse les mêmes reproches aux « immortels » de la tragédie française , quoique d'une manière moins directe , lorsqu'à propos du Brutus de son frère il fustige le goût énervé et fade des contemporains pour qui « cet ardent amour de la liberté est une passion chimérique, une vertu de roman, qui ne cherchent que l'amour ou plutôt la galanterie, aiment et idolâtrent d'un cothurne indolent la rampante mollesse , et qui semblent ne pardonner à Corneille, à Racine, à Voltaire les sublimes chefs-d'œuvre qu'ils ont produits qu'en faveur des scènes où ils ont été assez faibles pour se prêter à ce mauvais goût. »
Et l'on peut être bien sûr que ce n'était pas au nom de l'esprit gaulois qu'il élevait sa voix contre la comédie à la Diderot, lorsqu'il attaquait cette « froide , insipide étourdie, qui ne dit rien et qui sépare aujourd'hui de mots fardés, de grimace, d'ennui, de plats sermons.» — C'étaient surtout les poètes lyriques ou contemporains qui remplissaient son âme d'un mépris souverain. 11 détestait ces beaux esprits qui commençaient leur carrière avec un quatrain dans le Mercure et devenaient ensuite les idoles des salons à cause de leurs c< hébétés calembours », de leur « recueil ambré de chansons à la glace.» Il ne fait mention qu'avec dédain de ses contemporains en les comparant aux antiques : « Cette élégie, dit-il d'une pièce de Tibulle, est un
des plus beaux poèmes de l'antiquité; il est plein d'âme, d'esprit, d'érudition et de philosophie, car les erotiques anciens ne sont pas des Dorats. i> La Muse de la poésie contemporaine est selon lui une Muse ambrée et fardée, elle est ce citadine }» factice. Il oppose avec une ironie hautaine l'esprit grec de ses propres poésies aux frivoles esprits parisiens, dans une note où l'on voit qu'il se propose de faire une idylle intitulée le Lavoir, en imitant l'épisode de Nausicaa et le premier chœur d'Hyppolite. On y lit cette indication : € De jeunes filles lavant leurs habits et ceux de leurs frères, afin que les beaux esprits parisiens aient de quoi rire. Ils les appelleront des blanchisseuses qui viennent laver leurs chemises, et beaucoup d* autres gentillesses. j>
Remarquons encore en passant que Chénier qui s'occupait beaucoup des beaux-arts, ayant eu lui-même du talent pour le dessin, juge la peinture de son époque du même point de vue, et l'estime en tant qu'elle ressemble à l'art antique. Ses critiques sur la peinture protestent contre l'opinion qui veut que Vincent soit regardé comme un rival digne de David. « Ces vierges grecques, demande-t-il, ont-elles rien de ces formes grecques que les médailles, les sculptures, les peintures antiques nous ont transmises avec certitude ? Ont-elles dans leurs attitudes, dans leurs draperies cette simplicité naïve qui plaît et attache?» — Mais écoutons surtout l'éloge de David, l'ami personnel de Chénier. « Elevé par M, Vien qui avait conservé
â6 LA POÉSIE D'ANDRÉ CHÉNIER
un goût sage et pur au milieu des extravagances de Boucher et de ses contemporains, il a mûri, il a nourri ce que la nature lui avait donné de grands talents , par Tétude constante des chefs-d'œuvre d'Italie^ et surtout de ces magnifiques restes de sculpture antique échappés, je ne sais comment, au temps, aux barbares et aux fureurs du christianisme, pour venir former Le Poussin et l'Ecole Romaine. » — Le culte de l'idéal grec va chez lui jusqu'au dédain de la peinture d'un Rubens. « Ne me parlez jamais, s'écriet-il quelque part, de ces figures rouges, paysannes, ignobles ; parlez-moi de ces beautés qui ressemblent à des statues antiques ou aux femmes du Guide ! i> Néanmoins malgré toutes ces prétentions à un hellénisme tout pur, malgré toute cette adoration pour les grands génies de l'antiquité comme malgré ce sévère dédain pour les contemporains, Chénier est là où est toute son époque. Ce culte de l'antiquité n'était même pour Chénier qu'une autre forme de la modernité. Malgré tout son mépris contre le faux goût de son siècle, il n'a pas su devenir un pur antique, exempt du goût rococo : même au contraire il a cherché, goûté et imité dans la poésie antique principalement tout ce qui a été en harmonie, en relation avec l'esprit de l'époque. Il savait très bien, car c'est lui qui nous le fait remarquer, que « le beau siècle des Grecs n'est pas celui d'Alexandre ; leurs triomphes dans les lettres sont du même temps que leurs victoires pour la liberté. » On voit à chaque pas que son
âme portait son admiration absolue aux poètes vraiment classiques de l'antiquité, aux Homères, aux Sophocles et aux Eschyles. Mais c'était principalement chez les poètes alexandrins qu'il retrouvait l'écho des sentiments , des idées , du goût qui étaient les siens et ceux de son siècle. Gomme il trouvait l'expression la plus idéale de la beauté féminine dans une école de peinture décadente, dans l'école bolonaise, chez Guide , de même c'est la poésie des âges décadents qui a eu le plus grand charme, la plus grande influence sur lui. Personne ne pourrait mieux caractériser Ghénier à cet égard que Sainte-Beuve ne l'a fait dans ces lignes : « Ge rejeton imprévu, le dernier et non pas le moins désirable des alexandrins, ou encore, si l'on veut, un délicieux poète qui a su marier le xvui® siècle de la Grèce au xviii® siècle de notre France, et qui a trouvé en cette greffe savante de singuliers et d'heureux effets de rajeunissement. » Sainte-Beuve aimait dans ses articles, comme Patin dans ses leçons , à comparer le rôle de Ghénier à celui d'Horace. Gette comparaison répétée de nos jours jours par M. Becq de Fouquières, est en effet très juste en tant qu'Horace, comme la poésie romaine en général, prenait pour modèle la poésie alexandrine. Mais c'est dire peu. Sainte-Beuve et les autres auraient dû ajouter que Ghénier ne se contente pas même de l'imitation des alexandrins. Il les imite à travers les romains ou, pour parler encore plus justement, il imite surtout et avant tout, malgré son édu-
cation hellénique et malgré les phrases de M. Brandes, la poésie romaine , qui elle-même est une imitation amollie et énervée de la poésie alexandrine. H est vrai qu'avec la pia fraus des poètes, il voudrait nous tromper et prétend que ses él^es lui sont inspirées par « la lyre de la Grèce, » que la Muse de ses idylles est grecque et simple ; mais dans ces prétentions à l'hellénisme pur il va jusqu'à se rendre suspect et jusqu'à se trahir soi-même. Dans une él^e il dit que ce sont n les mânes de Callimaque , l'omhre de Philétas :» qui le guident dans les sentiers de la poésie : aveu difficile à accepter ; car si Chénier a connu, étudié, même imité les fragments rares de Callimaque grâce aux commentaires d'un Spanheim ou d'un Walckenaer, on n'imagine pas ce qu'il aurait pu connaître de Philétas, poète entièrement perdu. Il est évident que la phrase hautaine de Chénier n'est pas pour être prise à la lettre ; elle n'est que l'écho d'un poète romain, de Properce , qui avait ses raisons, son droit de se nommer disciple non seulement du (n prince des élégiaques }> comme Quintilien appelle Callimaque, mais même de Philétas, à son époque encore assez connu. — De même si Chénier ose se nommer « nouveau pontife, mêlant des chants français dans les chœurs de la Grèce, » cette assertion entièrement injuste à l'égard des prédécesseurs, les Pamys, les Bertins, les Lebruns, n'est à son tour qu'empruntée à Properce. Voici les paroles de Properce , un peu prétentieuses aussi, mais d'ailleurs plus explicables :
Primus ego ingredior, puro de fonte sacerdos, Italia per Graios orgia ferre choos.
On pourrait à la fin expliquer et excuser les prétentions elles-mêmes de Ghénier en allégant qu'il pouvait se regarder avec raison comme uu initiateur à cause de la fidélité de ses imitations plus grande chez lui que chez ses prédécesseurs. Mais ce qui nous importe ici c'est le fait que ce poète qui se vantait d'être grec , empruntait l'expression même de cet orgueil à un poète romain. Maintenant notre lecteur ne pourra plus être surpris si nous constatons, qu'à part l'imitation des inscriptions et des épigrammes élégiaques de l'Anthologie, Ghénier n'est pas plus
Tgrec dans ses élégies que Bertin et Pamy, puisque ce sont Tibulle, Properce et Ovide qu'il imite presque exclusivement. Quant à ses idylles , quoique leur Muse prétende être grecque, Ghénier avoue ailleurs plus sincèrement que c'est à travers Virgile qu'il imite Théocrite, ou pour employer ses expressions métaphoriques , c'est la Muse de Mantoue qui lui chante des vers syracusains. Il n'hésite pas à répéter les paroles de Virgile : « Necerubuitsylvas habitarenostra Thalia, :» en prétendant que sa Muse pastorale « osait ne point rougir d'habiter les forêts :» : paroles justes et vraies chez l'initiateur de l'idylle romaine, mais qui perdent toute leur importance, toute leur signification aussi bien que les avaient perdues les paroles de Properce sur les lèvres de Ghénier. La chose est incontestale : ce poète si glorifié pour
la pureté de son hellénisme, n'a imité que les poètes de la décadence grecque, ou même plutôt les imitateurs romains de la poésie alexandrine. Le xvu* siècle, quoique plus mâle et plus hardi dans ses inspirations, n'a pas fait autrement, et c'était à peu près le travail de ce grand siècle que Chénier renouvelait et continuait, tout en s'inspirant de son propre temps, sur le terrain des genres lyriques si négligés par les grands génies de l'époque de Louis XIV, malgré les penchants lyriques si prononcés d'un Racine et d'un Lafontaine. Dans les autres genres devenus plus à la mode que jamais, dans l'idylle, la poésie didactique, même dans l'épopée, où Voltaire n'avait pas réussi, c'était de même de la poésie latine qu'il s'inspirait. Aussi bien ne pouvait-il pas faire autrement. En se replongeant dans l'antiquité, il trouvait à Alexandrie et à Rome les maîtres vers lesquels il se sentait invinciblement attiré. Nous ne savons pas — ce qui est au reste parfaitement invraisemblable, — si Chénier a jugé ces trois décadences à Paris, 'k Rome et à Alexandrie, avec la pénétration d'un historien moderne qui doit être bien étonné de la multitude des ressemblances. Partout la même indifférence envers les affaires publiques , le même désir égoïste de jouir et de vivre le plus possible , — la même prédominance des courtisanes , des salons où régnent des grandes dames souvent assez pareilles aux courtisananes, des coteries d'où \eprofanum vulgus est dédaigneusement exclus. — Partout la même dissolution des
idées morales, surtout dans les choses d'amour, — la même prodigalité excessive dans les classes privilégiées et la même misère extrême chez le peuple, — le même penchant pour la superstition et la magie à côté d'un scepticisme frivole, d'un matérialisme absolu, etc. — Chénier , répétons-le , n'a pas vu , on peut le croire, si clairement ces ressemblances ; mais il en pouvait néanmoins pressentir plusieurs. Il devait sentir l'affinité de l'esprit de cette poésie avec celui de son époque. Et c'est surtout vers les Romains qu'il devait se sentir attiré, puisque ceux-ci n'étaient point avant tout des savants, comme les Alexandrins, mais des hommes de lettres semblables aux écrivains de l'ancien régime. C'étaient des viveurs, dont l'inspiration , comme l'a remarqué avec tant de justesse l'excellent connaisseur de leur temps, était a la poésie d'un âge de loisir social, où l'art des vers mêlé aux plaisirs et aux vices des Romains, parure de leur luxe et de leur corruption, occupait avec un peuple d'amateurs une fort nombreuse élite d'écrivains distingués. » — N'est-ce pas la peinture du temps de Louis XV et de Louis XVI ? En effet ces paroles de Patin pourraient parfaitement s'ajuster aux contemporains de Chénier, et à Chénier lui-même.
Après avoir ainsi démontré le caractère du classicisme de Chénier en général, passons à des faits plus détaillés, plus particuliers. Voyons quels sont les éléments de ces poésies décadentes de l'antiquité, qui répondaient si bien au goût du xviii* siècle; et com-
ment Chénier, tout en imitant les antiques, se plonge inconsciemment dans le goût de son temps et transforme tous ses emprunts à l'antiquité selon ce goût. Mais avant d'entrer dans l'examen des sentiments, de leurs formes et leurs genres les plus saillants, regardons un peu de plus près. Voyons si cette modernité dont nous venons de parler, n'était pas elle-même un parti pris chez Ghénier, une tendance prononcée ? Examinons en un mot d'abord la modernité des principes, des idées, chez notre auteur.
Modernité des idées. Poésie seientificnie, chrétieiine
et patrioticpie.
Si l'on ne savait pas que le classicisme n'est chez Ghénier qu'une autre forme de sa modernité , on serait surpris de trouver chez lui des prétentions bien prononcées à une modernité absolue. Cette tendance peut être observée déjà dans sa jeunesse. A propos d'une saillie médiocre de Malherbe, il s'était écrié : c Image moderne , riche, belle et poétique ; cela donne à nos beaux poèmes une physionomie française, ils n'ont plus Vair de traductions des anciens, ^ Cette exclamation prouve qu'il n'a pas toujours voulu écrire des choses qui pussent être regardées comme des traductions de l'antique. De plus, personne, depuis Perrault jusqu'à Lamotte, n'argumente mieux en faveur de la modernité que ne fait Chénier un peu plus tard : d Les hommes ont toujours les mêmes passions; mais chaque siècle a ses mœurs et dans chaque siècle les mêmes passions ont une nouvelle manière de se montrer. » Note qui rappelle cette autre, dont le sens est à peu près le
même : « Il faut refiiiie des comédies à la manière antique ; plusieun personnes s'imagineraient que je veux dire par là qu^il faut y peindre les mœurs antiques, je veux dire précisément le contraire, > — Voilà des aveux dont la clarté ne laisse rien à désirer. Mais ailleurs Chénier s'explique encore mieux, il développe encore plus ses pensées anti-antiquesj même
^ dans ses vers. Ainsi, dans le poème sur YInventiony
' quelle protestation animée contre les poètes qui veulent être à tout prix antiques ! c Tout a changé pour nous, y lit-on, mœurs, sciences, costumes ; pourquoi donc nous faut-il par un pénible soin, sans rien voir près de nous, vivant dans le passé, sans penser, écrivant d'après d'autres qui pensent, retraçant un tableau que nos yeux n'ont point vu, dire et redire cent fois ce que nous avons lu ? ]» — S'il désire que les poètes antiques soient imités, il ne désire pas moins que le poète moderne fasse (l en s'éloignant d'eux avec un soin jaloux, ce qu'eux-mêmes ils feraient s'ils vivaient parmi nous. :» — Tout le monde connaît ces vers aussi
,.^ célèbres dans leur style lapidaire que les préceptes les plus cités de Boileau : e: Pour peindre notre idéCy empruntons leurs couleurs; sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. » — Reste à voir, si ce poète qui s'est montré cette fois un partisan si chaleureux de la modernité, réalise en effet dans la pratique ces principes théoriques?
i^ Il le fait en effet. Ainsi nous trouvons en lui un poète scientifique à la façon du xviii® siècle; un poète
chrétien sortant déjà un peu de son époque et se rapprochant de la nôtre ; comme aussi un poète patriotique, voira même politique.
Chénier nous apparaît comme le vrai contemporain du règne des sciences. Il est vraiment un poète dans le goût et dans l'esprit de l'Encyclopédie. C'est ici que nous devons rendre hommage à la mémoire de Sainte- Beuve. Sur ce point de la modernité des idées de Chénier il a presque tout dit, comme pour dédommager de la réserve qu'il a gardée en ce qui regarde les sentiments. Qu'on nous permette de respecter ici dans toute son étendue ce qu'il a écrit en rendant la première fois compte des poèmes didactiques de Chénier, alors récemment publiés. « André, par l'ensemble de ses poésies connues, nous apparaît avant 89 comme le poète surtout de l'art pur et des plaisirs, comme de la Grèce antique et de l'élégie. Il semblerait qu'avant ce moment d'explosion publique et de danger où il se jeta si généreusement à la lutte , il vécut un peu en dehors des idées et des prédications favorites de son temps, et que, tout en les partageant peut-être pour les les résultats et les habitudes, il ne s'en occupât point avec ardeur et préméditation. Ce serait pourtant se tromper beaucoup que de le juger un artiste si désintéressé, et VHermè% nous le montre aussi pleinement et aussi chaudement de son siècle, à sa manière, '^ue pourraient l'être Raynal et Diderot. La doctrine du xviii* siècle était, au fond, le matérialisme, ou le panthéisme, ou encore le naturalisme comme on
voudra Tappeler. Elle a eu ses philosophes et même ses poètes en prose, Boulanger, Buifon. Elle devait provoquer son Lucrèce. Cela est si vrai et c'était tellement le mouvement et la pente d'alors de solliciter un tel poète , que vers 4780 et dans les années qui suivent nous trouvons trois talents occupés du même sujet et visant chacun à la gloire difficile d'un poème sur la nature des choses. Le Brun tentait l'œuvre après Buffon. Fontanes dans sa première jeunesse s'y essayait sérieusement. André Ghénier s'y poussa plus avant qu'aucun et par la vigueur de ses talents comme par celle du pinceau , il était bien digne de produire un grand poème didactique dans le grand sens. »
Qu'on nous pardonne cette citation de longue haleine; mais, outre qu'elle prouve que le grand critiè[ue ne perdait pas sa perspicacité même au milieu de ses plus grandes prédilections et préventions, elle montre mieux que nous ne l'aurions pu faire, quel est dans Chénier le rôle que joue le genre peut-être le plus important de ]a poésie contemporaine, le genre didactique ou pour mieux dire scientifique , et quels sont les rapports de ce genre avec le classicisme prétendu du siècle et avec celui de notre poète. Ces rapports sont si intimes qu'ils ont conduit M. Scherer à y voir justement une preuve irréfutable de l'esprit antique de Chénier. L'Hermès prouve, pour l'éminent critique de nos jours, que Chénier « par toute sa nature et sa culture était plutôt un ancien, appartenait proprement au paganisme. y> — Chénier lui-même semble affirmer
IBÉES ET SENTIMENTS 47
cette opinion lorsque dans son épître à Bailly , où il « voulait parler sur l'astrologie et sur d'autres thèmes tout à fait modernes comme le magnétisme et le somnambulisme, il prétend être contraint à chercher de l'inspiration chez les poètes antiques. Il en donne cette raison : c Les poètes de nos jours n'ont aucune *teinture d'astronomie , d'histoire naturelle , de sciences ; les anciens étaient plus savants. » Néanmoins nous croyons que c'est Sainte-Beuve qui a cette fois raison, et que Chénier lui-même était plus juste envers son époque dans d'autres occasions, qui ne laissaient pas d'être fréquentes.
Il parle quelque part sur le ton d'une bien franche irritation contre tous les poètes qui vont ce de Virgile et d'Homère épier tous les pas. » La nature, dit-il , était encore trop voilée aux yeux de l'antiquité. La science moderne est plus haut , par conséquent la / poésie moderne doit atteindre à un degré de plus. « Toricelli, Newton, Keppler, Galilée à tout nouveau , Virgile ont ouvert des trésors. » — Il cite les noms de j BufTon, de Bailly, de Cassini, en affirmant qu'il veut ' travailler dans (c ces grands objets réservés à nos âges » qui s'attachent aux noms de ces grands hommes et que n'ignoreraient ni Virgile, ni Homère « s'ils renaissaient aujourd'hui.» — Il oppose avec orgueil c nos travaux savants , nos calculs studieux j> aux c mensonges futiles » de la poésie antique ; il voudrait défendre aux poètes modernes de parler le langage conventionnel de la mythologie ; il veut ce que
-- la nature seule, en ses vastes miracles, soit leur fable et leurs dieux. » — On le voit, c'est le programme j d'une poésie nouvelle , scientifique ; c'est un chapitre de poétique sur le merveilleux dans la poésie conforme^ à l'esprit du siècle, et du débrouillement intellectuel .j Dans le prologue de son Hermès il mentionne de nouveau son modèle favori , Homère , mais en compagnie d'auteurs qui ne laissent aucun dou qu'il ne soit resté bien fidèle aux principes que nous venons d'indiquer. C'est Homère , à l'entendre , qui c guide et éclaire son vol armé des ailes de BufTon :» et franchissant c avec Lucrèce '» l'univers « éclairé pa Newton. i& L'auteur du Natura Rerum est, à côté d celui du Georgicon , le poète qui lui sert de modèle dans ses poésies scientifiques, de même qu'à tout son temps. — Il est évident qu'il trouvait dans Lucrèce avec toute son époque — comme le dit M. Martha — « un allié, un auxiliaire excellent , d'autant plus utile que la puissance ecclésiastique ou séculière ne pouvait rien contre lui et que ses témérités ne tombaient pas sous le coup des parlements. » — C'est ici que nous pouvons remarquer queCbénier lui-même a plusieurs fois suivi la mode de son temps, cette mesure préventive qui consistait à attribuer ses propres idées à quelque écrivain antique. Ainsi dans ses comédies aristophanesques où il flétrissait les vices du temps et qu'il attribuait à Cratinus et à Eupolis, poètes mentionnés par Horace en compagnie d'Aristophane , mais que Chénier ne pouvait guère connaître. De
même dans VHennèSy dont le titre est emprunté à un poète alexandrin, à Eratosthène, il prétend que < l'homme antique, errant dans ses routes premières, fait revivre à nos yeux l'empreinte de ses pas. »
Il est temps déjà de parler plus explicitement de ce poème que nous venons de mentionner de nouveau. C'est un poème si actuel dans son fond que Ghénier attendait l'éclat des c cris > et des c tempêtes » de son apparition, à Paris. Le Brun lui-même espérait que par ce poème Ghénier atteindrait <[ la palme à Voltaire échappée. » C'est une vaste encyclopédie poétique en trois chants. Il a aussi un prologue où il est parlé de la gravitation comme dans l'épître de Voltaire sur le système de Newton, et où le poète prétend selon c la devise un peu fastueuse de la philosophie du XVIII® siècle. » n'être inspiré que par « l'amour des humains et de la vérité. » — Le premier chant devait contenir le développement de ce qui suit : « Système de la terre, et non du monde. Les saisons. Naissance des animaux. L'âme. Les animaux se partagent la terre. L'un de çà , l'autre de là. L'homme^ seul peut vivre partout. Mais n'anticipons point. Prenons-le au commencement et tous ses miracles vont passer en revue. :» Quoique ce chant comme les autres soit resté à l'état d'ébauche , on peut bien voir que c'est le xvin® siècle qu'accusent les idées qui peuvent être démêlées ou même qui se trouvent assez développées dans ces fragments à l'aide desquels il n'est pas tont à fait impossible de reconstruire un
peu la philosophie de l'auteur. C'est ainsi que l'on retrouve ici les idées de Buffon, celles de la Seconde vue de la nature et de Vlntroductian de Vhistoire ^^ des minéraux. On est frappé comme d'un écho lointain des pensées de Diderot , en entendant parler de l'identité du bien et du mal , et de ce que c l'homme ne juge les choses que dans le rapport qu'elles ont avec lui. > Une autre fois le poète affirme que le bien seul doit exister. Sainte-Beuve a remarqué à propos de ce mot , que c Chénier rentrerait ici dans dans lew.^^ système de l'optimisme de Pope, s'il faisait intervenir Dieu, mais comme il s'en abstient absolument, il faut convenir que cette morale va plutôt à l'éthique de Spinoza, de même que sa physiologie corpusculaire allait à la philosophie zoologique de Lamarck. ]» Puisque nous parlons ici de systèmes philosophiques , signalons encore le panthéisme profond qui est renfermé dans l'épître à Bailly où il est parlé du moiP^^ rant qui ce exhale et rejoint à l'âme universelle cette portion qui lui en était échue en partage et que son corps emprisonnait. » — On peut être sûr que même lorsqu'il voulait décrire dans ce premier chant d'après Lucrèce et Virgile l'accroissement des espèces animales per Veneris res, au printemps, sur quoi il aurait eu soin de noter « tous les phénomèmes physiques qui arrivent à cette époque » ; on peut être sûr que même cette fois il n'en serait pas moins resté dans les sphères de la philosophie contemporaine, et que ce n'étaient que des idées actuelles qu'il voulait chercher chez les
prédécesseurs antiques de la philosophie du xviii» siècle. — Le deuxième chant aurait montré « l'homme depuis le commencement de son état sauvage jusqu'à la naissance de sociétés >, particulièrement et pour ainsi dire dans des chapitres indépendants : les sens, l'explication de leur mécanisme et de leurs connexions mutuelles, l'explication des diversités des hommages par l'influence des divers climats (à la Montesquieu ) — les passions , leurs combinaisons , leur maintien dans l'équilibre grâce à la raison, — l'identité et l'origine commune du vice et de la vertu y — la bonté réelle des passions et les devoirs des législateurs à leur égard. Ensuite: Ja formation des langues, les causes des religions, l'histoire des fausses croyances, des superstitions. Il était l'ennemi des superstitions non moins énei^iquement que Voltaire lui-même, il projetait encore tout un autre poème sur le même sujet , et c'est la môme haine généreuse qui lui fît élever la voix dans ce chant de VHermès contre les prétendus e: jugements de Dieu , » contre « cette manie de croire que les dieux avaient l'œil sur toutes nos petites disputes, et qu'aux plus frivoles occasions un miracle viendrait violer les lois de la nature. y> Relever chacun de ces points et reconnaître à propos de chacun d'eux combien a raison Sainte-Beuve lorsqu'il dit que dans toutes ses opinions Chénier ne fait ici que reproduire Lamarck et Cabanis, Boulanger et d'Holbach, Locke et et Ck>ndillac, cela nous mènerait trop loin. Si jamais
on peut le faire , cette fois-ci on peut jurer sur la foi du maître^ dont l'impartialité est hors de tout doute. — ^Voici plutôt, pour finir, les principaux sujets du ti*oi- «ème chant: sociétés, agriculture, morale^ l^s- Iiation , politique , invention des sciences , système u monde. — Le plan de cette Encyclopédie en ers semble être donc avec raison un peu confus. On voit que le poète avait infiniment beaucoup à dire. H en avait tant que souvent, ne pouvant pas faire entrer son sujet dans le cadre de Y Hermès, il en faisait des poèmes à part. Ainsi dans l'épttre à Bailly il se prescrivait de « faire un petit précis de l'histoire de l'astronomie au moins moderne », il remarque que c'est dans Hermès qu'il en fera l'histoire ..universelle. C'était surtout Tabondance des détails / géographiques et géologiques qui l'avait contraint peu I à peu à faire un grand ouvrage indépendant , un I «c poème bizarre ou vaste épopée aux sentiers confus ]» comme l'auteur le qualifie lui-même. Cette épopée, dont le titre est V Amérique, est déjà un poème moins abstrait , moins métaphysique ; elle devait avoir une certaine matière épique, notamment plusieurs épisodes, mais il n'en devait pas être moins scientifique. Au contraire. Voici ce qu'il aurait contenu selon l'intention du poète : « toute la géographie du globe aujourd'hui connu, toute l'histoire du monde, des morceaux astronomiques, l'histoire physique du tonnerre, etc., etc. » L'auteur nous avertit lui-même que pour écrire cet ouvrage, il amasse une quantité de notes sur <^ les
IDÉES ET SKNTIMEXTS 53
peuples, ks prodactions, le sol, le climat, la rdigion, la culture et toute l'histoire naturdle, les mœurs, les usages , l'histoire , la topograj^e de tous les pays du globe. > L'explosion de la révolution a înteirompu tous ces projets qui étaient d'ailleurs trop gigantesques pour u'aToir pas dû rester à T^at de fragments aussi bien que les autres grands poèmes didactiques du siècle ; mais même à l'état de fragments ces projets sont les monuments les plus majestueux de la poésie scientifique du xviii* siècle. ;
Cependant Chénier n'est pas le contemporain seulement de l'Encyclopédie ; il est aussi celui d'un Rousseau. Il n'est pas seulement un poète scientifique , il est en même temps un poète, sinon déistej du moins chrétien. C'est une assertion bien hardie et qui mérite d'autant plus d'être discutée un peu plus particulier | rement.
Dire avec Saint-Marc Girardin que l'antiquité seule le charmait, c'est méconnaître profondément le caractère de ce poète qui nous rappelle un peu le Polyphile du XVII" siècle. Comme Lafontaine, il est aussi une abeille qui tire son miel des fleurs (l de tous les climats, chaque ciel lui ofifre quelque dépouille utile et précieuse. ^ Il avait le sens assez large pour apprécier les beautés sans égard à leurs provenances , à leyr nationalité , à leur temps. Il admirait et imitait les poètes byzantins ; il goûtait beaucoup la bibliothèque orientale et il estimait la poésie de l'Orient digne d'être comparée à celle de la Grèce antique. Il vante Shampa
54 LA POÉSIE D*ANDnÉ CHENIÊa
comme une autre Sapho et il trouve , dans une vieille anthologie chinoise, « ces petites chansons que les .Grecs appellent axoXia». On sait qu'il projetait tout un groupe d'élégies orientales. Mais ce qui le ravissait le plus dans toute la poésie orientale, c'était la Bible. Elle était son livre favori dès sa première jeunesse. Il aimait à rêver de cette vie dans l'Eden, de « l'épouse de Booz , chaste et belle indigente, :s> de Joseph et de ses frères , de Rachel « objet sans prix , » de toute l'histoire des aïeux des juifs ce aux champs de Babylone.» Il projetait même un grand poème épique tiré de l'Ancien Testament, racontant l'histoire de Suzanne ; il cherchait des inspirations dans le Cantique des Cantiques et désirait intercaler toutes sortes d'épisodes tirés de la Bible. Ainsi la servante de Suzanne devait lire à sa maîtresse , « dans le volume sacré , Joseph vendu et devenu grand , Moïse sauvé des eaux et d'autres exemples ; y> les murs de la chambre auraient été couverts de « tapisseries chargées de belles histoires juives. » C'est de même qu'il avait l'intention, dans V Amérique, de traduire le bel endroit de Jérémie sur le massacre de Rama ; » il y voulait décrire les fêtes de l'Eglise, raconter « plusieurs histoires du Nouveau-Testament , » il voulait « dans un tableau pathétique et sombre , mettre un homme dans une circonstance où il pût traduire Job. » Il défend même la Bible contre les esprits forts de son temps comme il avait défendu Homère à propos de l'imitation de Nausicaa : employer , se prescrit-il dans une note ,
< quelqu'un de ces signes extérieurs à l'antique, comme le vase brisé par Jérémie , dont plusieurs se moquent et ont tort de se moquer, » — Il est curieux de voir que ce poète que Ton croit être exclusivement classique, un intransigeant dans l'idolâtrie de l'antiquité n'hésite pas à placer la Bible tout à fait à côté d'Homère, c'est à dire à côté du représentant le plus célèbre de l'idéal classique^ Il fait cet aveu : « Quoi qu'on dise, toutes ces tables ont leur prix sans valoir peut-être celles d'Homère. Encore ce dernier point peut-il être contesté. » Il est vrai qu'un Diderot avait fait cette comparaison plus catégoriquement, mais la forme du doute demi-afGrmatif chez Ghénier, vaut toujours l'afQrmation la plus chaleureuse de ce rhéteur fougueux si profond dans ses convictions.
On peut être sûr que ce n'était pas — comme chez Diderot — exclusivement le point de vue esthétique qui inspirait à Ghénier sa prédilection pour la Bible. Il était toujours plus religieux, voire plus chrétien dans le fond de son âme que le fameux philosophe du naturalisme, même que la plupart de ses contemporains. On s'obstine encore toujours à ne voir dans Ghénier qu'un homme qui était (l athée avec délices. y> M. Garo a écrit à ce propos une page remarquable, une variation brillante sur ce thème qui mérite par sa beauté d'être répétée le plus souvent possible.
« Elève des Grecs en poésie el pour le reste disciple du xvii^ siècle, si le nom de Dieu se présentait sous sa plume^ c'était comme le synonyme de la nature ou
comme la plus pâle des abstractions. Son jeune bonheur, tout au ravissement d'aimer, à la joie des beaux vers, à Tenchantement des découvertes de la science et des idées nouvelles qui devaient transformer la terre, n'avait garde de s'égarer dans un autre monde, dans l'autre monde. Mais voici que tout est brisé. . . Dans cet écroulement d'un monde... voici qu'un grand sentiment qui vivait obscur au fond de l'âme du poète, s'élève tout à coup avec éclat, s'élance au jour : c'est la foi à quelque chose de supérieur qui plane invisible sur cet amas de décombres. »
Nous avons cité cette belle page pour dédommager un peu le lecteur de l'aridité de notre propre style, mais du reste nous ne croyons pas que ce sentiment religieux ait vécu tellement obscur au fond de l'âme du poète jusqu'à l'explosion de la Révolution, jusqu'au jour où il a élevé sa voix contre cette fête arrangée pour le rétablissement de l'Être Suprême sur son trône , fête stupide, et flétrie par Chénier avec autant d'ardeur religieuse que d'amertume patriotique. On trouve des traces assez fréquentes d'un esprit religieux dans toutes ses poésies sérieuses bien avant le règne de la Terreur. Ce poète qui est réputé païen, va, dans son Am^ngwe, jusqu'à faire acte de foi en excusant les licences de son langage poétique qui pourraient avoir l'air antireligieux, puisqu'elles le contraignent à parler des âmes des héros et des anges comme de (n dieux :i>, quoiqu'il soit convaincu dans ^'son âme qu' « il n'est qu'un Dieu suprême, créateur
et conservateur éternel.» — Et la fête par laquelle on a voulu rétablir Dieu, comme si cela eût dépendu de la volonté des hommes et comme s'il se fût agi de la restauration d'une dynastie quelconque, n'était pas la seule occasion où Ghénier se faisait le champion du ciel contre les niais sacrilèges d'ici-bas. Dans un petit poème il fustige les sots partisans du magnétisme et du martinisme qui croient en Swedenborg et Cagliostro et autres thaumaturges du temps, mais qui « ayant retenu quelque phrase de Voltaire, de Bayle, de Jean-Jacques, se moquent de tous ces rêves sacrés qu'enfanta le Jourdain. » Dans V Amérique il voulait/ peindre la mort du Messie; — et que cette peinture aurait été exécutée sous l'inspiration d'une vraie ferveur religieuse, on peut en juger par cet autre fragment dramatique où il trouve une tirade sublime contre le pape Alexandre VI et qui contient une invocation ardente au « Christ, agneau sans tache, dieu sauveur de l'homme » dont « le corps sacré, nourriture des cieux » avait pu être touché par un ministre si indigne. — On prétend généralement, on l'enseigne même dans les écoles , que la France à partir du milieu du XVIII* siècle n'a entendu prononcer qu'avec dérision les noms de Jésus, de l'Eglise et des mystères, jusqu'à l'apparition du Génie du Christianisme. (1) Nous croyons que ce que nous venons de voir dans Chénier
(i) Voir le Manuel de M. Petit de Julie ville. ( Leçons de littérature française).
montre que c« lieu commun littéraire ne doit pas être pris tout à fait à la lettre.
Un poète doué de cette fervenr relieuse en même temps qu'inspiré par l'esprit scientifique de l'époqoe, devait avoir quelque penchant pour la régénération
"' de la poésie dans uu sens physico-chrétien. C'estparfaitement ce que l'on trouve dans Ghénier. Il conseiUe d'exiler absolument la mythologie conveationnelle, surtout de la poésie épique ; ou plutôt il consdlle de la transformer, comme il voulait le faire dans son Amérique : en la rendant plus moderne, plus chrétienne et plus scientifique, a H faut, se propose-t-il dans une note, que j'invente une sorte de mythologie probable et poétique avec laquelle je puisse remplacer le tableaux gracieux des anciens. « Et pour y arriver, il veut peindre « au lieu de Neptune l'ange de la mer, » présenter Dieu au milieu des anges qui volent pour arrêter le mouvement des astres lorsqu'il veut parler. Il avait l'intention d'expliquer la naissance de
~^ la foudre d'une manière physico-merveilleuse , par l'intervention de Dieu et de ses anges. N'est-ce pas là un merveiltevœ à la manière de Perrault, merveilleux qui sera plus tard renouvelé par l'auteur des Martyrs^
2:^ — Tl est vrai d'ail leurs que ce merveilleux rappelle encore surtout celui qui était employé en ce temps par les pilotes épique de l'Allemagne, les Bodmei-s et les KIopstocks, que Chénier\o^aissait et dont il ne voulait pas d'ailleurs suivre 1)^ traces uiipeu usées déjà à cette époque sans y apm)rter de sa part quelque
chose de nouveau, (a Au Heu de ces anges gardiens, dit une note de la • Suzanney qui me sont venus à Tespril dans la première idée de cet ouvrage et qui compose un merveilleux déjà usé et rebattu par les poètes allemands, il y^ut mieux en employer un autre.» — Pour réussir dans ces projets d'innovation, il retournait directement au grand modèle des Allemands, au grand Milton. Nous verrons plus tard dans quelle mesure, à côté de quelques poètes italiens, il aimait les poètes germaniques : bornons-nous cette fois à remarquer que tout en goûtant avec tout son temps le gouvernement de l'Angleterre , il en goûtait aussi les poètes « enflés, sombres, pesants, présomptueux » mais € étincelants de beautés , dignes d'être admirés par d'autres que par eux. » Son frère Marie-Joseph le trouvait même trop indulgent pour Shakspeare dont plusieurs idées , même plusieurs chansons intercalées dans les comédies telles que Measure for measure , se retrouvent imitées dans la poésie d'André. — Cependant le poète anglais qu'il avait le plus aimé et qui avait exercé sur lui la plus grande in- [ uence^ 'était Milton. Il devient son favori ; il le nomme presque aussi souvent que cet autre grand poète antique qu'il admirait le plus , et avec qui il lui trouve certaines ressemblances même extérieures. Il les désigne tous les deux par les mêmes expressions: si Homère est 1' « aveugle divin », Milton est le « grand aveugle dont l'âme a su voir tant de choses. » Un passage dans ses notes doit être
surtout remarqué comme démontrant l'estime qu'avait Chénier pour le chantre des Paradis en même temps que pour les autres grands poètes épiques modernes dont Chénier n'hésitait pas à associer les noms à celui de l'auteur de l'Iliade et de l'Odyssée. «C'est là, dit ce passage, que j'ai invoqué l'enthousiasme qui ouvre à l'esprit un monde imaginaire, qui attache aux paroles d'Homère ces ailes de feu, qui élève l'éloquent Portugais, le Tasse et Virgile, qui allume les feux, les foudres, les éclairs échappés des lèvres de Milton. » Il n'est pas invraisemblable que l'idée de cette invocation même dont Chénier remarque qu'elle & n'est point l'usage des poètes épiques, » lui fut inspirée par les passages lyriques si célèbres de Milton. Il imite
^ès souvent les « admirables morceaux » de ce poète. Pour l'épopée sur Suzanne, il a cherché ses inspirations dans la Bible d'abord et ensuite dans Milton, dans cet « homme sublime qui a quelques taches,
^ comme le soleil. » Il prescrit d'imiter rhistoii*e des anges déchus dans le Paradis Perdu. A propos d'un chant mis dans la bouche de Daniel , il fait cette remarque : « Imiter Milton et les livres juifs. » Il avait l'intention d'imiter encore la description de Bélial. C'est de même ce poète qui lui sert de modèle dans V Amérique : il voulait mettre dans la bouche d'un missionnaire « l'hymne de Milton sur le mariage, très déplacé dans sa bouche, mais plein de beautés. » C'est encore ici que se trouve cette autre note : « Imiter la sublime invocation (à l'Esprit-Saint) qui ouvre
le Paradis Perdu et imiter beaucoup de morceaux de ce grand Milton. » Nous ne nous tromperons pas flpeut-être en avouant que ce n'est pas VHermès qui nous inspire des r^p^ets, mais Y Amérique et la Suanne. Là on aurait retrouvé le philosophe du xviu® iècle, ici* le poète chrétien et le précurseur de la ie chrétienne moderne tentée plus tard par Châubriand et par De Vigny.
Il nous reste à dire quelque chose aussi sur le patriote, le poète politique. Les idées politiques de Chénier doivent être cherchées dans ses articles de journal, dans ses pamphlets, sur lesquels M. Oscar de la Vallée a écrit tout un volume. Quant à nous, nous devons ici faire abstration de l'homme politique, du publiciste honoré par les princes de l'Europe ; c'est le poète qui nous occupe aujourd'hui et ce qui nous intéresse ici c'est de voir dans quelle mesure il a transporté et exprimé dans ses vers les préoccupations de la vie actuelle, les pensées les plus graves et les lus intimes de son âme. Le xviii® siècle adorait la érité et la liberté : voilà en effet les idoles les plus hères à Chénier aussi. Si l'amour de la vérité inspire oufe sa poésie didactique, celle de la liberté se monre de bonne heure dans ses vers quoique d'abord sous une forme moins indirecte. Ainsi dans l'idylle sur la Liberté où le poète prend parti pour les opprimés et prédit avec une âme prophétique les cruautés sanguinaires du peuple qui s'afifranchira plus tard. Dans la tragédie intitulée la Bataille (VArminius c'est le privilé-
62 Ll POÉSIE D'ANDRÉ CHÉNIER
gié de Tancien régime qu'il peint sous Timage de ces Romains énervés, tandis que c'est le peuple , inculte, mais promettant une belle aurore, qui lui a servi de modèle en traçant les figures de ces barbares victorieux. Lorsqu'il était en train de partir pour Rome, il regrettait son oisive jeunesse prodiguée à des délires profanes, il regrettait de ne pas être né romain pour servir la patrie au sénat , aux combats , vaincre la tyrannie de César ou se faire tuer à Pharsale. Ces regrets rappellent la lettre écrite à son frère, à propos d'une tragédie de celui-ci, et dans laquelle Chénier exprime toute son admiration pour les « âmes de ces grands hommes (les Brutus) , de ces nobles meurtriers, ces grands tyrannicides » incompris aujourd'hui du peuple français qui vit asservi et « aux yeux de qui cet ardent amour de la liberlé est une passion chimérique. » — Mais tout ceci est encore trop général, trop vague, abstrait, et rappelle la manière de Rousseau qui n'était pas au fond bien plus pratique que celle de l'auteur du Traité sur la servitude volontaire. Les autres poésies de Chénier, surtout les dernières , parlent déjà d'une manière bien plus précise ; elles parlent le langage courant et émettent les idées des orateurs et des publicistes démocratiques de la fin xvin« siècle. Dans une élégie de 1789, tout en chantant un « Beatus ille,., » , Chénier exprime son mépris suprême pour « les prêtres et gens de cour, nobles et magistrats, tous vieux usurpateurs et voraces corsaires. y> Dans V Amérique il exprime ce
IDEES ET SENTDIENTS «3
souhait en pariant de la France : c Puisse la main du despotisme se rdâchor un peu ! > Dans VB^mne de
f^i Justice il compare le sort de rÂngletorre à celui e sa patrie, non moins bien douée par la nature, et es plaintes amères lui échappent en voyant c des paysans foulés aux pieds par les grands, découragés » accablés par. les impôts sur le sel, les corvées, les exacieurs, « les mille brigands couverts du nom sacré du prince, désolant une province et se disputant ses membres déchirés. > La révolution, lorsqu'elle éclate enfin, remplit son âme — comme toutes les âmes de ce temps — d'enthousiasme. Il écrit des stances en rhonneur du c Cathéchisme français, ou principes de morale républicaine, à l'usage des écoles primaires > qui enseigne à perdre la tyrannie et à haïr les tyrans. En )790 il glorifie en vers les états du Dauphiné siégeant à Romans, sénat qui € de la liberté jeta les fondements. > — V Hymne de la Justice montre que Ghénier espérait un meilleur avenir qui devait arriver sans aucun tremblement de terre ; il y invoque la sainte Egalité pour renverser les Bastilles, aider les peuples, et il plaint la France de n'avoir pas été tou-
urs gouvernée par des Turgots, des Malesherbes,
c dernières espérances » de la patrie. — En 1791
1 publie son ode le Jeu de Paume dédié à David ; il y
nce des foudres contre les prêtres et les nobles, ces c valets tyrans sous le tyran suprême, y> ennemis mortels de la liberté du peuple, corrupteurs du roi, d'ailleurs a: facile et bon ; » et il conseille aux princes
étrangers d'alléger à leurs peuples « le poids d'un roi. ï> — Mais son extase révolutionnaire ne dégénère pas en antiroyalisme. Il était bien celui qui voulait plus tard défendre Louis XVI devant la Convention au lieu de Malesherbe. Dans la même année dont date le ^Jeu de PaumCy il écrit un autre poème d'un ton plus modéré et glorifiant le « roi-citoyen, Tidole de la France, l'honneur du diadème » que Ton aurait dû élire roi, s'il ne l'était pas déjà par sa naissance. Il y glorifie aussi la reine et prophétise la concorde désormais la plus parfaite entre le peuple et son souverain, malgré ces « quelques orages » élevés par « la liberté naissante , » par les transports , d'ailleurs naturels , d'un peuple égaré.
^^ N'oublions pas de remarquer que le Jeu de Paume est le premier poème, le seul à côté d'une autre ode politique, dont Chénier avait jugé nécessaire la publication : il se sentit devenir en quelque sorte le chan-
»«tre actuel des grands mouvements de la vie publique et ces deux poèmes étaient pour lui ses ouvrages les plus importants à côté de ses articles politiques. Chénier eut bientôt ensuite l'occasion de voir que les craintes exprimées déjà dans ce poème et vainement combattues par ses articles de journal et surtout par r « Avis aux Français sur leurs véritables ennemis », étaient en train de se réaliser. Il vit qu'il élevait en vain une voix suppliante et bonne conseillère, et son âme fut envahie par cette déception cruelle qu'avait partagée à ce temps tant d'esprits idéalistes en France
aussi bien qu'à l'étranger. Désormais Chénier ne fait qu'accabler de ses sacasmes mordants , et flétrir son
mps. On voit défiler dans ses poésies presque toutes
Ips figures principales de la révolution : Sieyès, Ri-
uetti <L le père de la loi, le flambeau de l'éloquence )i>,
arat, Robespierre, Danton, Barère, Brissot, Rivarol, Ilot d'Herbois, Pétion, Fréron jusqu'à « ce gros Seiifer, » médecin des familles de prince et puis jacobin sanguinaire, etc., etc. On y voit fixés les principaux événements du temps si riche en tableaux tragiques ou horribles. Chénier qui avait commencé par redemander aux nobles les droits du peuple, finit maintenant par prendre en horreur les cruautés des jacobins, le règne de la sauvagerie et de la bêtise. Il « lance sa fureur magnanime sur tous les pontifes du crime par qui la France aveugle et stupide victime, V se débat contre une longue mort. » Il cherche avec une joie amère l'occasion de venger sa patrie sur ces demi-coquins et demi-fous. Il adresse un hymne cruel aux Suisses du régiment de Châteauvieux, fêtés à leur retour des galères, célébrés aussi par l'ode de son propre frère, et glorifiés ensuite longtemps sur la scène. Il chante leur réception pompeuse comme digne des autres fêtes arrangées la même année pour la translation du corps de Mirabeau et de celui de Volllaire au Panthéon. C'est de même qu'il écrit un hymne •véhément à l'Être Suprême fêté par son frère à l'occasion des cérémonies arrangées par Robespierre. L'acte de Charlotte Corday trouve en lui l'admira-
teur le plus fervent; celte femme mériterait selon lui qu'on lui élevât des statues de marl^re comme la Grèce en érigeait jadis à Harmodius ; il proclame juste et conforme au droit l'assassinat de^ complices de Marat, en exprimant un généreux mépris de la vie terrestre rendue insupportable par les jacobins pour tout homme de cœur. — Lorsqu'on transporte le corps de Marat au Panthéon, il poursuit le cortège des cris injurieux d'une fureur sanguinaire en s'écriant que « la potence pleure » la sale et vilaine âme du défunt et attend encore « toute la bande, » tous ces hommes qui doivent être enterrés de telle manière que les chiens puissent déchirer leurs cadavres. Il accable de sa rage le stupide bourg'îois qui fait le badaud auprès de l'échafaud, où il « mène sa femme et ceux de ses enfants qui ont été sages » pour s'endormir ensuite le soir en bavardant sur les spectacles du jour, avec la « douce assurance » d'en voir encore demain. — Par ces vers nous devenons les témoins des bacchanales des Fouquiers, de « ces noirs accusateurs et de tout l'horrible aéropage de voleurs et de meurtriers » qui, avec leurs prostituées insolentes, parlent à table en riant de « leurs meurtres d'aujourd'hui, de leurs futures victimes, -ù Nous entrons dans la prison de Saint-Lazare où le poète vit presque isolé puisque ceux qui étaient liés avec lui, évitent maintenant sa société pour ne pas se rendre suspects. Nous voyons les prisonniers boire, manger, danser : « lever les jupes, » faire des chansons et des mots jusqu'à ce
que le c pourvoyeur paraisse > pour appeler ses victimes devant le tribunal, ou plutôt à l'échafaud, au grand plaisir des autres qui voient cette fois leur destin ajourné. — Et parmi cette canaille le poète se promène à grands pas, regrettant sa première patrie, Byzance, où le musulman mène une vie bien autrement libre, n'étant pas arraché la nuit du milieu de sa famille pour être mené devant « un tribunal pervei*s de juges assassins. » Il pense à ses parents, à son frère Joseph, plus heureux comme poète et comme homme de politique ; il commence à douter même de l'amour des siens. Un dernier rayon d'amour idéal colore encore une fois son existence. Il voit sa mort tout proche, et cependant il désirerait vivre pour flétrir « les vers cadavéreux de la France égorgée » ; car d'ailleurs le dernier champion de la vérité disparaîtra de ce temps lâche et pervers. Il voulait fustiger ces misérables non seulement devant leurs contemporains, mais même devant la postérité, f Son ombre peut rester tranquille ; il a vraiment réussi a éterniser dans ses poésies les horreuis de la
! évolution dégénérée, à les stigmatiser d'une manière ndélébile. Mais bornons-nous là. La poésie politique le Chénier, puisque c'est une poésie véritable, n'est pas seulement une poésie d'idées, mais elle est encore et surtout une poésie de sentiments : par conséquent nous aurons l'occasion d'y revenir encore une fois.
Car maintenant nous allons passer à l'examen des sentiments de Chénier, nous occupant spécialement
de ceux qu'il avait en communauté avec toute son époque : sensualisme, — sentimentalité, — ce que nous appellerons la mignardise , — et pour finir sentiment de la nature, sentiment si développé à cette époque et qui en est comme la marque.
Modernité des sentiments : (a) Sensualisme
. Un des traits principaux du xviii® siècle est le sensualisme, et le caractère erotique est un côté trop pccuséde sa poésie. L'esprit gaulois lui-même avait lirigé de bonne heure la poésie française dans ce î ens où il trouvait un domaine assez large pour librejpent exercer sa verve malicieuse. Même le grand siècle avait les contes de Lafontaine, pour ne pas parler de Bussy-Rabutin ni de tant d'autres. Quant à l'époque de Chénier, les romans de ce temps montrent déjà une complaisance trop sincère même aux scènes les plus grossières. Le sensualisme, ce penchant paturel de la poésie française, ne fut nullement ffaibli par l'influence de l'antiquité à cette époque ; en fut tout au plus tempéré, raffiné et rendu un u plus élégant. Au contraire c'était surtout l'éro- [Sme que l'ancien régime goûtait dans les poètes clas- 3iques, et Ja vogue des deux genres classiques , si en laveur à cette époque, celle de l'idylle et de l'élégie, )i'était pas moins due à leur caractère essentiellement ^nsuel qu'à leur caractère sentimental.
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sentir. Et si, par faiblesse humaine, il sacrifie quelquefois à la mode, ce n'est que lorsqu'il devient trivial pour être naturel, lascif pour peindre la réalité. — Mais pourquoi dénigrer les contemporains, pouvons-nous répliquer, si à la fin on doit avouer que Chénier a fait justement comme eux? Ce qui est encore plus curieux à remarquer , Nisard en voulant réhabiliter Ghé* nier, en voulant lui sauver l'honneur, n'a fait que répéter les essais de réhabilitation, de sauvetage, qu'on avait faits déjà en faveur des autres élégiaques du temps. En 1778, dit Sainte-Beuve, on accueillit avec ivresse l'apparition des élégies deParny comme l'avénement d'une poésie nouvelle et extrêmement différente de celle des Boufflers , des Pézay, des Dorât. « L'oreille était satis£sdte par un rythme pur, mélodieux, le goût l'était également par une diction nette, élégante et qui échappait au jargon à la mode, au ton du libertinage ou de la fatuité. :» Ou comme le dit ailleurs encore Sainte-Beuve : « Pamy sut se préserver mieux qu'aucun autre de la contagion, il ramena et observa suffisamment le goût et le naturel dans l'élégie. )^ Voilà Pamy présenté comme un réformateur en art et en goût, en morale, par Sainte-Beuve lui-même qui savait cette fois s'émanciper de sa prédilection pour Chénier. Non pas qu'il tombe pr^isément dans l'autre extrême. Il ne nie pas que Pamy ne soit sensuel : son histoire est celle d'une séduction vulgaire , et sa passion ne s'ennoblit jamais beaucoup. Il n'allait pas jusqu'à faire de
n LA î>OÉSIE D'ANDRÉ CHÉNIER
Pamy un réformateur vertueux affranchi des faiblesses de son temps.
N'en faisons pas un non plus de Chénier. Quoiqu'il eût comparé Le Brun à Simonide, au poète de « la lyre de douleur, d il aimait^ malgré cette comparaison, dans le chantre sentimental des Adélaïde, Fanny ou Eglée, surtout l'homme qui oc réveille les plaisirs au lit d'amour. » L'érotisme de ses propres poésies saute aux yeux ; il surprenait déjà ses premiers critiques. Planche par exemple en fut si frappé qu'il ne savait se l'expliquer que par le classicisme de Chénier. « Il chante, dit Planche, la beauté de sa maîtresse et le plaisir qu'il goûte dans ses bras , mais il parle du plaisir et de la beauté comme un païen, et son vers respire avec une admiration si sincère une joie si naïve, que son amour, si incomplet qu'il soit, a quelque chose de sérieux. La jeunesse d'André Chénier ne suffit pas à expliquer le caractère païen de ses élégies, car de vingt à trente ans il avait eu sans doute l'occasion de connaître l'amour autrement que par le plaisir. Je crois plutôt que sa prédilection pour l'art antique transformait à son insu les impressions qu'il avait éprouvées. Il ne trouvait ni dans Properce ni dans Tibulle l'impression de l'amour sincère, et par respect pour ses modèles , il se bornait à chanter le plaisir. » — Ce raisonnement date encore de cette période de notre siècle où l'on se sentait obligé à expliquer dans Chénier tout par son classicisme. Aujourd'hui on doit raisonner en sens inverse en disant que
IDÉES ET SîINTIMENTS fà
Chénier est sensuel, non pour avoir imité les anciens, mais au contraire qu'il imitait ceux-ci pour avoir retrouvé en eux le sensualisme de Tancien régime , comme faisaient aussi ses contemporains. Planche indique d'ailleurs avec raison comme possible que Chénier ait connu aussi un amour plus idéal ; il aurait pu citer en effet comme des preuves les charmantes élégies à Fanny et à la Jeune captive. Il est curieux qu'aujourd^ui au contraire M. Becq de Fouquières dans ses Lettres CHtiques juge le sensualisme si fort dans son favori qu'il ne veut pas lui reconnaît! e un sentiment plus platonique avant sa retraite à Versailles. H. Becq de Fouquières tout en admettant que la a: D }» des élégies est M°^^ de Bonneuil, la Camille du poète, affirme que c'est Milady Cosway que désignent les autresélégies par les lettres e: D...R }) ou cD...R...N. x> Qu'il nous soit permis de réfuter cette hypothèse. Cette italienne qui avait elle même des talents artistiques remarquables , puisqu'elle était peintre , musicienne, même poète, était devenue très jeune l'épouse du peintre irlandais , artiste excellent mais âgé et d'un caractère peu agréable , au lieu d'entrer, comme elle l'avait désiré, dans un couvent. Séparée au bout de peu de temps de son mari, elle ne vivait que pour l'art et pour sa fille maladive ; après la mort de celle-ci elle renonça entièrement à la vie mondaine et s'éteignit dans sa retraite en Italie, après avoir fondé un institut pour l'éducation de jeunes filles et après être retournée à Londres un moment pour fermer les yeux de son mari
mourant. Est-ce là la vie d'une femme dans le genre de Camille? Et Chénier aurait-il pu adresser à cette dame les élégies adressées à <sc D... R. :», alors qu'il dit que les Vertus et les Grâces avaient caché cette lady de bonne heure a: à Vénus, à l'Amour qui brûlaient d'approcher » et l'avaient douée d'un oc talent modeste, de sainte fierté, d'une conscience ignorante I du crime , de simplicité chaste. 2> Au contraire il est \ incontestable que c'était Milady Cosway qui lui inspirait les vers suivants qui marquent un moment de repentir dans la jeunesse sensuelle de Chénier :
De la seule beauté le flambeau passager Allume dans les sens un feu prompt et léger ; Mais les douces Vertus et les Grâces décentes N'inspirent au cœur pur que des flammes constantes.
Il faut lire aussi la dédicace de Y Esclave, pièce consacrée à Milady Cosway où l'on ne peut méconnaître les paroles d'un amour tout idéal que le poète ose à peine avouer et qu'aussi il laisse plutôt soupçonner.
Revenons cependant au sensualisme de Chénier au lieu de chercher à l'en excuser. Répétons-le : il aimait jet imitait beaucoup les poètes antiques comme des /poètes erotiques, à la manière de ses contemporains. Il prétend être le premier Français qui ait cultivé l'élégie (n où les sentiers français ne le conduisaient pas }» et où il n'a rencontré que par hasard Le Brun, seul poète qu'il daigne mentionner parmi les élégia* ques contemporains. Cette prétention ne peut être justifiée plus que celle que nous avons entendue de lui
à propos de l'idylle, elle ne peut l'être le moins du monde surfout au point de vue du sensualisme ; car Chénier n'a fait que suivre les Parnys, les Bertins, tout en imitant les antiques. De plus, il en a imité surtout des choses rendues lieux-communs par les contemporains. Voici quelques exemples. Il chante d'après Bfimnerme, repété jadis par Ronsard, que la vie n'est rien c sans les dons de Vénus » et qu'il voudrait mourir s'il fallait les perdre, puisque sans eux € rien n'est doux ici-bas. > Pàrny avait déjà dit avec une imitation plus libre et d'un ton plus inélancolique, plus ému :
Le plaisir seul donne un prix à la vie.
Plaisirs, transports, doux présents de Vénus, n fiàut mourir quand on vous a perdus I
Chénier recommande aux amoureux la lecture d'Ovide ^ comme celui-ci avait jadis recon>mandé la lecture des poètes alexandrins : « Belles, étudiez ces tendres fictions I » Pamy avait déjà de même conseillé à sa bien aimée d'apprendre « dans Ovide, des premiers temps l'histoire fabuleuse, et de Pâphos la chronique amoureuse. » Qui plus est, Parny avait convié sa maltresse à un vrai paganisme : « Soyez païenne, dit-il, on doit l'être à votre âge, croyez au Dieu qu'on nommait Cupidon. :» Chénier voulait flatter son amante en disant qu'elle est € la sœur de Délie 9. Ce compliment assez insolent dans tout autre siècle où les dames du monde ne mettent pas leur gloire à se transformer en courtisanes
glorifiées par les poètes, n'était pas nouveau . Bertin âVait déjà chanté que c'étaient Tibulle et Délie qui dans « l'art de plaire et d'être heureux ont servi de modèles à son amie et à lui-même, d Chénier projetait ut un groupe d'élégies nocturnes, plaintes ardement sensuelles dnsa l'antiquité et a: exhalées à la erte cruelle ]» de la bien aimée enfermée volontaireent ou non. De telles plaintes furent « exhalées 9 déjà par les prédécesseurs immédiats de Chénier, surtout par Bertin et nous ne savons pas si les élégies de celui-ci ne sont pas des imitations plus prochaines \de l'antiquité. Car l'amante de Chénier n'est soupçonnée que d'infidélité , excepté une seule fois où par réminiscence littéraire trop évidente, il est parlé aussi de la cupidité de la belle. Encore moins s'agit-il chez lui de ces gardiens souvent maudits, de la meretrix avide où de l'époux jaloux.
^ Les élégies de Chénier sont pleines de détails, de i ituations et de conseils propres à figurer dans quelque Ars amandi. C'était aussi la mode de ses contemporains. Même il avait projeté un véritable Art de V Amour essayé depuis longtemps par un autre contemporain. Gentil-Bernard a écrit déjà un poème de cette espèce dans le goût du temps, c'est-à-dire, comme l'avait remarqué un éditeur du commencement de notre siècle, en prenant e: constamment la galanterie pour le sentiment, et les transports des sens pour les impressions du cœur. » C'eût été bien la méthode de Chénier qui y a ajouté encore une
petite pathologie de la volupté, très délicate mais aussi très raffinée. La poésie élégiaque, comme nous venons de le voir chez Ovide, était en général la poésie essentiellement voluptueuse de l'antiquité , ayant pour hut de chatouiller le sensualisme chez les lecteurs. Nous ne voulons pas répéter ici ce que nous avons déjà dit sur la manière dont Parny et Chénier recommandent les poètes antiques à leurs maîtresses : d'autant plus que Bertin nous donnera cette fois une occasion intéressante d^étahlir un autre parallèle très instructif. Properce désirait que ces vers fussent lus par la jeune fille lorsqu'elle attend son amant, et que par ces vers tous les deux fussent aiguillonnés au plaisir. Bertin s'approprie cette idée en y ajoutant le désir d'Ovide qui voulait à son tour que les jeunes gens amoureux retrouvassent leur propre histoire dans ses vers :
C'est assez que Vénus me couronne de fleurs, C'est assez que Tamant me lise à sa maîtresse, Qu'ils m'accordent ensemble un sourire ou des pleurs. Ah 1 si d'un tendre amour la ûlle un jour éprise , Me consulte en secret sur son trouble naissant, Et vingt fois en sursaut, par sa mère surprise. Dans son sein entrouvert me cache en rougissant,
Je ne veux pas d'autre gloire.
Chez nos neveux indulgents
On chérira ma mémoire. . .
Dans mes amours négligents
Us trouveront leur histoire.
A Dans Chénier on retrouve le désir de Properce où woute à la manière de Bertin l'ardeur d'Ovide.
Chémer Teat ausâ que c ses écrits soient un code d'amour, de ^aisir, de tendresse. » D veut aussi que c la jeune beauté » (nous abrégeons les périphrases) attende son amant en les lisant, et que cette lecture excite de nouTeau leurs sens lassés ; et il finit en traduisant les paroles d'Ovide dont Berlin n'avait retenu que le fond. G^le superposition d'Ovide à Properce prouve assez que Chénier imitait les anciens quelquefois à travers les contemporains mêmes, si dédaignés par lui. Mais s'il en Êdlait encore une preuve plus évidente, voici un passage pris entièrement — pour ainsi dire — dans Bertin, écrit dans le style de celuici et qualifié aussi par M. Becq de Fouquières comme appartenant « au genre faux et maniéré de l'époque :» :
Qu'au matin, sur sa couche à me lire empressée, Lise du cloître austère éloigne sa pensée ; Chaque bruit qu'elle entend, que sa tremblante main Me glisse dans ses draps et tout près de son sein. . .
Que notre lecteur juge, lequel des deux imitateurs est resté moderne: Bertin qui ne parle que d'une fL fille » devenue amoureuse, ou Chénier qui parle Id'une Lise (nom absolument moderne), habitant le ycloitre, lieu bien connu des romanciers du siècle. On peut dire que ni les romanciers ni les élégiaques de cette époque ne s'occuppent des draps et des seins de leurs héroïnes plus complaisamment que ne fait l'élégie de Chénier.
Même — comme on le peut observer spécialement dans les élégies — Chénier ne se contentait pas
l'imiter l'antiquité à travers ses contemporains : son msualisme cherchait son inspiration, son entretien lême dans la poésie contemporaine, dans les situa- ^ons favorites de celle-ci, devenues traditionnelles, fne telle situation était par exemple l'attente solitaire lans la chambre de la bien aimée. Cette attente fut lise à la mode par la nouvelle Héloîse. c Que ce mys- [rieux séjour est charmant, s'écrie Saint-Preux. Tout y|flatte et nourrit l'ardeur qui me dévore. Il est plein dé toi, et la flamme de mes désirs s'y répand sur tous les vestiges. Oui, tous mes sens y sont enivrés à la fois. Je ne sais quel parfum presque insensible.. • s'âxhale ici de toutes parts. 9 H contemple avec des
Ipe isées voluptueuses les parties de la robe de Julie, même son corset, ses souhers, et il continue à (S'exalter : € Julie , ma charmante Julie , je te vois , je ie sens partout, je te respire avec l'air que tu as krespiré; tu pénètres toute ma substance. Que ton séjour est brûlant et douloureux pour moi; il est terrible à mon impatience ! viens , vole ou je suis perdu ! ^ — Pamy a répété cette situation dans le c Cabinet de toilette ^ où il se montre attendant sa maîtresse avec un désir sensuel agrandi par la vue ou plutôt par l'examen minutieux des souliers , de la Tobeeiàesbouquets de son amante. — On retrouve dans Chénier la même situation avec la même excitation sensuelle provoquée par les entours, et s'il parait frivole comparé à cet obsédé de Saint- Preux , du moins montre-t-il plus de transport que Pamy. En attendant
sa c beHe Romaine, » U se la rappelle en regardant b glace, l'ottomane, les fleun c dans ces cristaux par elle-même attachées 9 ; son sang embrasé devient la proie d'une fureur amoureuse ; mais l'art pathologique de Rousseau est remplacé ici par les raffinements du libertinage. Jamais des feux plus vifs ne le chatouiN lèrent , dit-il ; il veut donc c rassassier son amour indompté , » mais non pas d'une manière simple. Il somme d'avance sa bien aimée de raffiner sur leurs plaisirs en s'opposant c à ses brûlants désirs 9 jusqu'au moment où sous ses mains violentes tout le c lin vole en lambeaux. » Cela rappelle Bertin qui avait menacé — avec des réminiscences de Properce — son amante dont c la pudeur alarmée lui opposait encore un vêtement > : c Ote ce lin qui m'embarrasse ou des deux mains je le déchire avec fureur, » chantait Bertin. Gomme on voit, Ghénier a entremêlé dans l'imitation de Rousseau-Pamy , des réminiscences à la Properce-Bertin. — Après l'arrivée de sa maîtresse nous devenons ensuite témoins de ces c festins secrets » dont Bertin parle avec les mêmes expressions et qui commencent avec un rapide souper et sont continués le plus tôt possible au lit. S'il y a ne certaine différence entre les tête-à-tête voluptueux es deux poètes , c'est que Ghénier a la discrétion e ne pas nous communiquer aussi le menu, comme ît Bertin. Ajoutons que si Ghénier ne parle pas à la façon de Pamy de l'écroulement du lit € pendant les transports » , la mention fréquente du c lit
fatigué par les jeux » le vaut bien. De même il ne tlorifîe pas moins que Berlin et Pàmy la nudité excisant au plaisir.
La description des oi^es faites en compagnie des
amis entre aussi bien dans la poésie de l'époque. Une
de ces descriptions , ]*élégie qui commence par c £t
c*est Glyeère , amis.... » inspire à M. Brandes des
idées qui sont ingénieuses mais absolument £aiusses
en même temps que très caractéristiques de l'état
actuel de la critique de Cbénier. Le sensualisme de
poète n'est jamais voluptueux, à entendre M.
Grandes, et frivole dans le goût du temps encore moins.
peinture de Toi^e se change chez lui en un bas-
slief du temps le plus ancien de la Grèce. La jeune
I femme aux cheveux dénoués rappelle par la chasteté
' du style les Ménades dansantes ; la clarté sobre de la
représentation rend ce banquet une bacchanale
athénienne dans du marbre de Paros. — Est-ce que
cette élégie autorise M. Brandes à parler de cette
sorte? A-t-il raison de parler de bacchanales athé-
iniennes (celles d* Alexandrie ne lui auraient pas paru
suffisantes) de bas-reliefs du temps de Phidias ,
Be chasteté etc. ? Tout ce que nous venons d'exa-
miner et de voir , est de nature à rendre complètement invraisemblables ces paroles hardies. Regardons cependant de plus près Tél^e même dont il s'agit. Quelles sont les héroïnes de ces orgies ? Ce sont des femmes qui savaient aimer avec ardeur, nous répond 1^. Brand^^ de jeuneu 0% belles courtisanes du temps
88 LA PÙÉSa D'INDRË CHËMER
de Louis XVI. I^uIods plus franchement. Ce sont des I < ménades > poor employer l'expression favorite du poète , mais des ménades qui dansent surt^iut à rOpéra , — ce smit des fiUes d'opà^ , des ballerines c à la vois la pins rare > et d'une danse molle qui « aiguillonne an plaisir. > Ce sont des courtisanes de l'anden régime que ces Julie, Amélie ou Rose chez qui Tient le poète ton! en craignant an peu la colère de Camille. D y vient avec ses amis , les frères de Pange et Tnidaine ; il y vient probablement avec son frère Marie-Joseph qui — comme lui-même — après une tentative malheureuse d'embrasser la carrière militaire, ne vit à cette époque que pour la poésie, l'amitié et l'amour, tandis que leur père est consul à Marocco. D y vient avec toute la jeunesse dorée de Louis X\1 pour s'amuser voluptueusement et bruyamment jusqu'à importuner et braver les bourgeois voisins , comme avaient fait autrefois Properce et Horace. Et la mention de ces poêles prouve assez que ces orgies, si l'on veut les comparer à tout pris à l'antiquité , rappellent tout au plus les poésies libertines des temps d'Auguste, et nullement les basreUefs du plus ancien âge de la Grèce. Elles évoquent en même temps le souvenir des orgies menées et chantées par Bertin et Parny, pour ne pas mentionner les fameux soupers de Grimod de la Reynière qui finissaient généralement par se transformer en « orgies amoiii'cu^'js » et qui étaient partagés par les courtisanes aussi bien que par les marquises , par l'Eglée
de Le Brun , la comtesse de Beauhamais et , nous croyons, aussi par la Camille de notre poète.
En effet la chasteté, Thellénisme ne constituent pas la différence qui peut être montrée entre le sensualisme de Chénier et celui de ses contemporains. La seule lifférence dont l'existence puisse être établie, c'est l'éléi^nce. Chénier est, sinon plus chaste, du moins plus ^l^ant que son temps. Ce goût de l'élégance était en ui un penchant naturel qui fut ensuite encore mieux ifermi, développé par l'étude de l'antique. Ce penhant n'était pas étranger déjà à sa jeunesse. Ce fut
lors que le « sens obscène y> de quelques vers de Malherbe le choque extrêmement. Il s'agit de l'ode sur l'arrivée de la jeune Marie Médicis , où la gaillardise voilée lui dicte cette remarque : c Les épithalames antiques sont remplis de tableaux tendres , jeunes , voluptueux , mais jamais licencieux ; ces peintures libertines qui excitent les sens, lorsqu'on les trouve dans une ode bachique ou dans une priapée, choquent et déplaisent dans une occasion comme celle-ci. » — Cette note prouve évidemment que Chénier ne confond pas, à la manière de M. Brandes, la chasteté avec l'élégance. Il ne voulait pas être plus vertueux à cet égard que toutes les époques décadentes, dont la chasteté relative n'est qu'un libertinage élégant et raffiné, « tendrement voluptueux j>. Il faut même avouer que quelquefois ses prédécesseurs élégiaques montrent un sensualisme plus discret en comparaison des scènes des Liaisons Dangereuses que
84 LA. POÉSIE D'ANDRÉ CHËNtER
Chénier n'en montre en comparaison d'eux. Il retombe quelquefois dans les obscénités, les grossièretés du roRWn contemporain d'où i'élégie était déjà plus ou moins sortie avec Pamy et Bertin. Chénier ne se qent pas rebuté de peindre sa maîtresse au lendemain ij'une nuit passée en débauche, avec toutes les mariques désobligeantes de la fatigue physique. Il entre (dans l'énumération détaillée, en nous montrant et les Ijambes traînantes, et les bras languissants, et la voix jaltérée et les yeux pleins de sommeil et s'ouvrant à Ipeine, et le désordre des cheveux et l'agitation du soufde. Il ne marchande pas non plus à déshonorer sa Camille, en prenant congé d'elle, avec des injures «ni seraient cruelles même à l'égard d'une vieille hétaïre épuisée, et qui sont peut-être indignes de la lyre d'un poète. — M. Becq de Fouquièresaprisune autre route que M. Brandes pour excuser le sensualisme de Chénier, mais ses arguments quoique plus simples, ne sont pas plus heureux. Il attribue une grande partie de ce sensualisme aux mensonges poétiques, mais si ceci est une excuse pour l'homme, elle n'en est aucunement une pour le poète, a Sa plume ou son crayon, avoue M. Becq de Fouquières, ne se refusait pas toujours à de voluptueuses images, et ses manuscrits témoignent que son imagination l'emportait parfois jusqu'à la posession idéale de l'objet de sa passion, s Cette disposition de l'imagination que le savant commentateur aurait dû expliquer par l'influence de l'époque conforme au tempérament indivi-
duel, au lieu de rattribuer en général à la nature humaine, cette disposition portait Chénier aussi bien à raffiner sur le plaisir selon les règles de l'Art de TAmour qu'à se plaire dans les obscénités en vogue. Ces raffinements comme ces obscénités dans le sensualisme sont les marques de chaque période de décadence.
On a essayé encore une autre distinction, en reproduisant en partie les opinions de Nisard. c Ce qui distingue bien Chénier de la folle jeunesse au milieu de laquelle il a vécu, écrit E^;ger, ce qui le distingue de l'Ecole de Bemis, de Dorât, de Colardeau, c'est qu'il ne se livre ni sans regrets, ni sans remords à ce délire même des sens. > Egger demande encore si les élégiaques antérieurs à Chénier ont c de ces nobles retours de tristesse et de sévérité qui rachètent bien des égarements. » La vanité de cette tentative de réhabiUtation morale est facile à démontrer. On ne saurait mieux répokidre aux paroles d'Egger qu'en citant le biographe de Bertin. c Jeune et plongé dans le tourbillon d'une vie dissipée et voluptueuse, y lisons-nous, Bertin conserva toujours un fond d'idées nobles et honnêtes. Plus d'une fois on le voit rougir d'un si frivole usage de ses plus belles années et regretter ce temps qu'il a consacré à de vains amusements. > Egger n'aurait pas laissé sans mention l'Epilogue des élégies, s'il l'eût connu. Il semble que cette pièce lui aurait fourni un autre argument pour sa tentative de réhabilitation , mais n'oublions pas
que ces épflogues n'étaient que des conn^ntions du genre. Les poètes aimaient toujours à finir leurs poésies erotiques par ces abjurations pénitentes, témoin Berlin qui regrette de même dans son Epilogue d'avoir c dissipé les trésors de sa poésie dans de frivoles jeux, » et d'avoir chanté les c honteuses alaripes 2> de Vénus. Il faut reconnaître d'ailleurs que la conversion n'était pas seulement littéraire et conventionnelle, fictive chez Ghénier. Dans l'épître à BaiUy , il dit de la poésie des siècles décadents : c Les délices des vers couvrirent les plus grandes infamies» car, ajoute-t-il, c — il est très vrai que les arts ne s'accordent pas avec des mœurs austères, » observation qui semble être une espèce d'excuse personnelle. — Dans la tragédie d'Arminius Chénier se montre encore plus sévère contre les idoles de la première moitié de sa carrière poétique, et il met dans la bouche des courtisanes romaines « des vers traduits d'Horace, deTibuUe, etc.» — En abjurant ses élégies, il exprimait ses intentions de consommer ses grands projets, VHermèSy la Suzanne et d'être désormais chaste, chantant d'un ton plus austère et pouvant être lu même par les jeunes filles innocentes. Le ton de ces aveux est ^ssez grave pour pouvoir être pns au sérieux ; ils sont si peu des jeux purement poétiques, que Chénier les répète même en prose. Ainsi dans le traité sur la décadence des lettres il regrette de s'être souvent livré « aux distractions et aux égarements d'une jeunesse forte et fougueuse » chose qu'il veut excuser d'ailleurs, outre son tempe-
rament physique , par le désespoir aussi où il était en proie au milieu des conditions sociales et politiques de son pays, c choqué de voir les lettres si prosternées et le genre humain ne pas songer à i^lever la tête. 9
Nous ne serons pas aussi loin de la vérité qu'Egger en prétendant que même malgré la sincérité de ces aveux, la conversion de Chénier n'a jamais été parfaite. On n'efface pas aisément un trait aussi «essentiel de son caractère que la sensuatité. En effet une foule de preuves attestent que Chénier ne restait pas toujours fidèle à ce ton austère qu'il s'était proposé. On sait que son père ayant achevé sa mission, et par conséquent les revenus de la famille s'étant diminués, André ne pouvait plus vivre aux dépens de sa famille si nombreuse ; il devait prendre un emploi, et ainsi il devint secrétaire d'ambassade à Londres où il s'ennuyait beaucoup, mais où en même temps il avait l'occasion de chanter les belles callipyges des ateliers. Il les chantait en des vers grecs qui respirent une ivresse, un délire que rien dans toute la poésie erotique ne surpasse. Nous croyons que Chénier a écrit ces vers en grec pour qu'ils ne pussent pas être compris par le premier venu indiscret et criant facilement au scandale. Et ne retrouvet-on pas même dans les odes adressées à Fanny, à la belle dont Chénier n'ose jamais chanter la beauté physique et dont il loue au contraire surtout l'âme, car elle ne lui inspire pas de désirs sensuels ; n'y
trouve-t-on pas ces paroles qui doivent nous surprendre, mais qui marquent curieusement le retour insensible, involontaire à la rhétorique sensuelle dans un moment d'abandon : c Quand tu daignes me sourire, le lit de Vénus même est sans prix à mes yeux. L'idée (1) de ce vers est sans doute un hommage à Fanny dont le sourire seul est déjà assez puissant pour retenir le poète des amours voluptueux et frivoles, mais le langage n'en est pas moins un peu indécent. — Malgré ces rechutes, il est néanmoins inconstable que le sensualisme va diminuant dans Chénier mesure que son âge mûr s'approche ; et lorsque la ie politique et sociale devient sérieuse, l'enthousiasme des premiers moments , les présages funestes des malheurs prochains et le déchaînement de l'orage révolutionnaire chassent aussitôt de son âme généreuse tous les éléments honteux de la frivolité et de la ^sensualité, (n Cette veine de sensualité, dit très bien M. Caro, qui courait à travers ses élégies et ses églogues, quand dans l'ivresse de la vingtième année
(1) C'est encore cette idée qui se retrouve dans le fragment suivant adressé à la même personne, exprimée déj à avec une délicatesse parfaite :
Pudeur, fille du ciel, quel est-il cet humain,
Libre enfin des fureurs qu'allume le jeune âge,
Qui ne préfère point au honteux esclavage
Des plaisirs qu'un remords accompagne en tous lieux.
Un sourire de ta bouche, un regard de tes yeux ?
Volupté vertueuse et délicate et pure I...
IDË£S ET SENTDIENTS 89
il chantait sous des noms grecs Tindolgente nature, la volupté délirante ou la fantaisie sans lendemain, die veine si libre et un peu folle d'autrefois, s'était ^niine purifiée au contact de la réalité brûlante, ^us le feu des mâles passions et des héroïques colères. 9
Modernité des sentiments [h]. Sentimentalité
Un autre trait essentiel de toute l'époque et qui apparaît associé au sensualisme, principalement dans
IridylleetdansTélégie, est la sentimentalité : caractère non moins important dans Chénier que celui dont nous venons de parler. Quoiqu'une direction de la poésie moderne, dite naturaliste, ait mis le sensualisme du dernier siècle à l'ordre du jour, néanmoins on ne peut nier que la sentimentalité ne soit une disposition générale du temps de Chénier laquelle a exercé la plus grande et la plus longue influence sur la formation de la poésie du xix® siècle. Elle ne mérite donc pas une mention moins détaillée dans cette critique de notre poète.
A côté du sensualisme c'était surtout la sentimen- Italité que Chénier goûtait dans la poésie antique, à ce 'point qu'à la fin antiquité et sensiblerie devinrent pour lui sinon des idées identiques , du moins des synonymes. C'est ainsi qu'il se prescrit dans une note de mettre dans la pièce projetée « quelque chose de tendre et d'anfigwe. » Ces deux mots se trouvent de
même associés dans une note de Y Amérique c . . . . il salue tendrementj à Vantique, la cabane qui Ta conservé. » Léonard, son rival fameui[ dans la poésie bucolique, aimait dans Théocrite c les grands mouvements des passions » qu'il ne retrouvait pas dans Bien, ni dans Moschus, pleins d'ailleurs c d'esprit, de grâce, de délicatesse. » Chénîer aimait aussi dans Théocrite spécialement ce qui est c toucbant, pathétique, rempli de mélancolie et de larmes. » Il aimait de même Sapho comme un poète qui c s'attendrit et soupire. > Parmi les poètes latins il préférait les précurseurs de la mélancolie moderne chez qui on retrouve, pour parler comme M. J. Soury, c l'exquise sensibilité déjà un peu maladive , les rêveries tendres et délicates , le charme énervant , cette suprême morhidesse, la tristesse sereine , la douce mélancolie, les notes suaves, attendries » qui prêtent tant de charme à Chénier lui-même, principalement à ses idylles. Il préférait Tibulle, son TibuUey € rêveur, aux soupirs séducteurs. » Il adorait Virgile dont la lecture faisait < € couler des larmes » des yeux de Léonard et des autres contemporains: La Bible même nourrissait ce penchant de sa poésie ; il goûtait dans le Cantique des Cantiques c la tendresse et les transports si doux de la belle d'Egypte et du royal époux ; » il y cherchait tout ce qui était c touchant. » Il est intéressant de voir que les figures mêmes de l'Ancien Testament apparurent à son imagination colorées par la sentimentalité de l'époque. Ainsi Suzanne est pré-
sentée en l'absence de son mari aimé, pleine de « pensées tristes » à remplir les yeux de larmes, ne mangeant point, n'écoutant point les chants de ses femmes, occupée d'une rêverie profonde qui « répand une expression mélancolique sur son céleste visage. ]»
C'est aussi par leur trait sentimental que les poètes plus modernes obtiennent sa faveur. Il estime par excellence ceux d'entre eux qui ont des cordes tendres à leur lyre.AinsiparexemplePétrarquesi adoré au xvi® siècle, et maintenant de nouveau en faveur, mis à la mode par les citations de la Nouvelle Hëloîse, On ne peut le nommer dans la Journée Champêtre^ sans que Parny s'écrie : « A ce mot un soupir échappe de tous les cœurs sensibles. :s> Bertin en voulant justifier sa pleurnicherie par l'exemple de TibuUe qui a « tant* pleuré sa chère Néére y>, trouve nécessaire de mentionner aussi Pétrarque en ajoutant : (a Nous savons tous par cœur ces vers pleins de mollesse que loin de ses amours Pétrarque soupire.» — Cette association du « délicieux » , Pétrarque , comme l'appelle Chénier , aux poètes antiques se retrouve aussi dans Chénier. Il désire voir « les rives du Pénée qu'Amour a peuplées d'antiques rêveries, les bosquets d'Anio et, surtout oc Vaucluse, retraite charmante » où il voudrait aller
»our € y languir aux bras de son amante. » Une autre |légie cite dans le même vers Sapho et Ossian qui
Lspirent au poète également des sentiments attendris, tandis que c'est Homère qui est associé à Ossian dans une note de V Amérique, selon la manière des con^
BDËES ET SENTIMENTS 93
temporains. Et si LeBmn, dans son c ode sor H<Mnère et sur Ossian > où la sérénité et la Tarifé da poète grec est fièrement opposée au c saMime ennui » du barde monotone, cite la scène dXlysse éL de son diien comme c du inrai, du simple h^ueox modèle >, Cliénier qui estime d'ailleurs Ossian bien daTantage, cite la même scène comme une preuTe éclatante des c prâitures grandes et pathétiques > de l'antiquité, qu'il justifie encore par l'exemple d'Ossian. c Les héros d'Ossian, lisons-nous, marchent souvent accompagnés de leurs chiens. Le chien d'Ulysse est divin dans Homère, et il n'y a que les hommes dépourvus de sensibilité et d'entrailles qui aient pu en être choqués. » Voilà même Homère donné par Ghénier comme un poète plein de sensibilité.
La poésie contemporaine devait exercer sans doute une influence encore plus grande sur la sentimentalité de Chénier que l'antiquité ou Pétrarque. Il ne cache pas , au contraire il proclame , l'impression exercée sur lui par le chef de la poésie moderne, par Vkuteur de la Nouvelle Héloise, comme par Ric lardson. Il chante avec ravissement les héroïnes de c » romanciers qu'il nomme d'un mot fréquent chez ijii et emprunté à Ossian c fantômes. > — c Les fantômes si beaux, à nos pleurs tant aimés dont la troupe immortelle habite sa mémoire » sont Julie c amante fidèle, tombée avec gloire, » Clarisse c beauté sainte où respire le ciel, » Clémentine c âme céleste et pure > : voilà les c mânes aux yeux charmants » qui
occupent sa rêverie. Ses yeux se remplissent de larmes lorsqu'il pense à e ces touchants objets de pleurs et de soupirs ■», et il désire trouver quelque part une Clémentine pour « la servir, l'adorer et vivre à ses genoux.» — Saint-Marc Girardin trouve les vers dont nous parlons excessivement modernes , échappant tout à fait au xviii" siècle. « Quelle ressemblance, s'écrie-t'il, el comme à mesure qu'on s'avance on voit pour ainsi dire André Chénier se séparer de la poésie du xviii= siècle, et trouver peu à peu les idées et les émotions qui vont devenir familières à la poésie du XIX* siècle. » Eloge un peu mal placé ici, puisque les vers en question sont à notre avis de leur temps et non du nôtre. C'est le xviii* siècle et non pas le notre qui aime à rêver sur les héroïnes sentimentales de la Nouvelle Héloïse, de Grandison et de Clarisse Harlowe. Jusqu'à quel point Chénier a aimé les romans sentimentaux du temps, cela est prouvé aussi par cette note de lecture écrite à propos du roman de M"» de Montolieu. « Il n'est pas très bien écrit, dit Chénier de cette Caroline de Ltchtfield, mais c'est un de ces ouvrages charmants qui vous rendent la vertu si aimable et vous affermissent dans le vœu d'être homme de bien. Je me rappellerai toujours avec plaisir les émotions douces et délicieuses que m'ont fait éprouver mille détails pleins de vérité, de naïveté, de grâce , de délicatesse dont fourmille ce petit ouvrage, s C'est évidemment la prédilection pour les sensibleries qui a dicté cet éloge à Chénier, car d'ail-
SI
IDEES ET SENTDIEXTS 95
leurs ce roman devrait être un chef d'cravre presque supérieur à ceux de l'épcNiue, même par exemple à une Manon Lescaut. Les mélodrames du âècle entretenaient de même la sentimentalité de Ghûûer, ainsi la pièce si célèbre delfarsoUi»' c Nina ou la foUe par amour » qui lui a inspiré le sujet de la c Belle de Scio > où l'on a retrouvé jusqu'à l'écho des rimes jnème de la romance jadis si populaire de Delayrac. Et pourrions-nous finir la liste des poètes sentimentaux chers à Chénier, sans mentionner celui qui a le plus secondé, le plus outré le Êiux goût du siècle ? Mais l'influence de cet écrivain était si considérable sur^Chénier comme sur toute l'époque, que nous
evons nous occuper de Gessner dans le chapitre suivant, à part.
Comme nous l'avons remarqué en abordant ce chapitre, l'idylle et l'élégie étaient les genres qui se prêtaient le plus à la sentimalité du xvni« siècle. Commençons donc par les idylles la brève étude de cette sentimentalité.
Si on lit les églogues de Berquin ou de Léonard, on est choqué de la pleurnicherie gessnérienne dans ces sujets monotones d'amants fidèles ou infidèles, d'enfants et de parents trop tendres , d'époux sensibles, tableaux auxquels s'ajoute là peinture larmoyante de la nature, de la vie champêtre. Ghénier avait un assez grand talent poétique pour sortir de ^fadaises étemelles et pour chercher des sujets j^Ius naturels, plus vrais, à satisfaire sa sentimen-
talité. Tel est par exemple la mort prématurée, sujet favori aussi bien des poètes alexandrins que des contemporains de Virgile et de Ghénier, et préféré môme dans notre siècle par les poètes du Weltschmere comme par ceux du pessimisme. Bertin raconte dans son « Voyage de Bourgogne » une scène vue en chemin ; il a aperçu à la porte d'une église au milieu de la foule une jeune femme de la plus rare beauté qui quelques jours auparavant ,
Là dans ces mêmes lieux en triomphe amenée, Heureuse et le front ceint du bandeau d'hyménée, Se donnait tout entière à son joyeux amant...
et qui pleurait maintenant prosternée sur sa tombe. Le pendant de ce tableau tendre se retrouve, presque
,^vec la répétition d.es vers cités, dans la « Jeune Tarentine », où il est raconté qu'une jeune vierge était tombée du bateau parmi les flots qui l'engloutirent, justement lorsqu'on la conduisait chez son fiancé. Les jeunes noyées étaient un sujet de prédilection pour l'Anthologie comme pour les poètes romains : Chénier a traduit aussi l'élégie de [Properce où ce sujet est raconté en forme d'un songe rêvé par l'amant qui
. tremble pour sa maitresse. L'idylle intitulée Amymone contient la même histoire, mais non pas sous la forme d'un songe sinistre. Chénier répète cette fois son thème favori comme une supposition capricieuse, une fantaisie de poète, un prétexte de compliments à sa maîtresse, sans atteindre à l'émotion touchante, aux
suaves soupirs de la Jeune Tarentine. Il est probable que le groupe projeté des idylles maritimes devait contenir pour la plupart des situations analogues. Ainsi Chénier avait l'intention de traiter Thistoire du Céyx des Métamorphoses. Dans certains de ses fragments il s'agit d'hommes restés dans les flots, dans les autres d'hommes échappés au naufrage , pleures ou joyeusement reçus à leur retour par leur famille. L'histoire d'Hylas devait peut-être aussi entrer dans le groupe de ces idylles maritimes , puisque la situation est la même. Il est vrai que ce garçon noyé est présenté comme l'heureuse proie des naïades amoureuses et doit être plutôt envié que plaint ; cependant l'irrévocabilité d'une séparation étemelle y est accusée d'une manière assez touchante par des réminiscences virgiliennes. — L'image de la mort prématurée se répète encore dans cet autre projet d'idylle fait d'après une gravure contemporaine de Bartolozzi à laquelle des vers anglais étaient ajoutés : il s'agit de deux enfants égarés et morts dans une forêt. C'est encore ici que nous devons mentionner la belle élégie restée à l'état de fragment où le fond est encore toujours épique, mais où le poète pleure, non les figures fictives de sa fantaisie, mais l'enfant de sa Fanny adorée, et où la mort de cet enfant lui inspire des accents non moins tendres et même plus vrais que ne lui en avaient inspiré la belle vierge de Tarènte. Il ressent, il partage la douleur de la mère pour cet enfant dont on ne verra plus les jeux, ni « la touchante langueur s> de
ses yeux d'azur , dont on n'entend plus le gazouillement et les joyeux cris, et dont il ne restera plus qu' « un souvenir, un songe, une invisible image.» — On le voit, la mort prématurée attendrit Chénier aussi bien dans Tenfance innocente que dans la jeunesse encore ignorante des orages de la vie et espérant avec confiance la satisfaction des désirs jusqu'ici retardés. C'est en effet dans ces deux moments de la vie que la fragilité de notre existence passagère, toujours faite pour nous remplir de mélancolie, est le plus propre à éveiller dans notre sein des sentiments qui arrachent facilement des larmes, et à inspirer au poète qui a un . cœur assez faible , des accents d'une grâce touchante, pour ne pas dire larmoyante.
Celui qui cherche des thèmes relatifs à une mort prématurée, en trouve assez dans les inscriptions des tombes. Aussi les épitaphes antiques étaient-elles l'objet de la curiosité de Chénier. Il en a trouvé plusieurs dans les écrivains ou les poètes anciens, chez Properce, et ailleurs, comme chez les Alexandrins. L'une de ces épitaphes montre une jeune fille qui « lève les mains contre le dieu qui l'a prise innocente ». Dans une autre la jeune épouse désire voir son mari dans les heures du milieu de la nuit. Et d'autres qui entreraient très bien dans l'excellente étude de M. Boissier sur Virgile où est traité l'évolution de la croyance à l'immortalité de Vàme dans l'antiquité. Il est intéressant de remarquer en passant que Chénier qui d'après Planche, à cause de son paganisme anti-
quisant ne parle jamais de la vie future, est justement par les épitaphes et les poètes antiques amené à en parler, et non pas seulement par métaphore comme il parlait par exemple des Elysées. Mais ce qui nous intéresse cette fois principalement, c'est le fait que si Chénier embrasse ici la croyance à l'immortalité, cela sert très bien la sentimentalité de la poésie comme cela servait aussi celle des poètes alexandrins qu'il ne manque pas de traduire ou imiter. U traduit par exemple Tépigramme de Léonidas de Tarente. Il s'agit chez celui-ci d'une jeune fille venant en songe demander aux pâtres d'arroser la pierre de son tombeau avec du lait pur, car il y a c un commerce d'amour et de doux souvenir, » entre les morts et les vivants. Cette épigramme rappelle € l'épisode touchant » de Y Amérique dont la a: jeune héroïne "ù va au tombeau de son amant, y est prise par le délire, devient folle (c'est de nouveau une folle par amour), ne mange point, retourne toujours au tombeau, et lorsqu'on lui apporte à manger, prend le lait, et tandis que « des larmes coulent de ses yeux t>, en verse la moitié sur la tombe en invoquant la mort et mourant en effet. — Elle rappelle encore cette autre américaine qui aurait dû aller « pleurer sur le tombeau de son enfant et y exprimer du lait de ses mamelles. » Les notes de Chénier montrent curieusement ses efforts pour encadrer dans des idylles, les épigrammes ou plutôt épitaphes antiques de cette espèce. 4^ Il peut mettre la scène près d'un tombeau.
sur le bord de la mer, lisons-nous quelque part, et traduire là Tépigramme LXII de Gallimaque. » Et ailleurs on trouve ce projet plus détaillé : c Quelques pensées attendrissantes qui commencent entre deux jeunes vierges et peut-être un jeune garçon, ou plus, ou autrement, i Les personnes découvrent (chose fréquente dans Gessner, Bertin, Léonard, etc.) une pierre sur laquelle doit être c une épitaphe intéressante, celle d'une jeune fille qui a dansé dans ces lieux-ci. On peut imiter une épitaphe touchante d'une jeune fille qui se trouve dans Span. Finir en représentant tous les jeunes gens frappés et attendris et songeant à Tavertissement que cela leur donne, et s'en retournant chez eux, un à un, la tête baissée et sans mot dire^i. C'est encore le cadre, la situation finale de la charmante Clytie. Bertin raconte dans son Voyage de Bourgogne qu'il a vu cette jeune veuve infortunée que nous avons déjà mentionnée, prosternée sur la tombe de son mari défunt.
Pâle, les yeux en pleurs, au trouble abandonnée, A grands cris l'appelait, l'appelait vainement.
De même le voyageur de Chénier, entendant des gémissements, s'avance, m il voit au bord d'un ruisseau une jeune femme échevelée , tout en pleurs , assise sur un tombeau, une main appuyée sur la pierre, l'autre sur ses yeux ». Elle pleure son mari mort après trois mois de mariage. Comme les inscriptions antiques, elle reproche aux dieux leur
IDÉES ET SENTIMENTS lÔl
cruauté, elle désire revoir son mari au moins à minuit, elle veut mourir. A l'approche du voyageur elle s'enfuit, et l'étranger lit l'épitaphe pleine d'adieux tendres à l'épouse abandonnée, pleine d'un amour survivant même à la tombe ; c'est, comme la plainte de la jeune veuve, le chef-d'œuvre de la poésie sentimentale. Le voyageur n'osant verser du miel et du lait avec ses mains étrangères, répand des fleurs sur le tombeau, écrit quelques mots sur la pierre pour demander pardon à l'infortunée indiscrètement troublée par lui : a Puis il remonte à cheval et s'en va, la tète penchée et mélancoliquement, pensant à son épouse et craignant de mourir.^ — Qu'il est dommage que la plus belle idylle de la poésie française soit restée à l'état de fragment I Chénier n'a jamais rien écrit de mieux senti, de plus parfait.
Il y a encore un autre groupe d'idylles consistant seulement en quelques pièces, mais dont deux sont d'une beauté et surtout d'une importance de premier ordre. C'est le groupe des jeunes mourants. Telle est Néère qui avait criminellement abandonné sa mère pour son amant et qui se meurt maintenant abandonnée par l'infidèle. C'est à celui-ci qu'elle adresse ses dernières paroles en ce ouvrant sa bouche en un dernier effort, les yeux remplis de langueur et de mort, » pour exhaler avec sa voix « toujours tendre et doucement plaintive ^ des soupirs mélodieux. Toute la sensibilité de la situation est dans les paroles de la belle mourante. Elle en épuise un peu trop co-
it& Lk POÉSIE D'ANDRÉ CEiÉNIER
quett«nieiit peut-être toate la matière ; mais le sentiment est «rai, le repentir du passé est sincère et l'abandon dont la jeune Glle est victime va au cœur.
ITel est encore le jeune malade qui est près de mourir dans son amour inavoué et désespéré. La sentimentalité s'associe chez lui à un certain sensualisme. Il aime une viei^ dont il avait observé les appas avec des yeux avides au milieu de la danse et qu'il avait revue depuis pleurer sur la tombe de sa mère, ce qui lui a révélé ensuite la beauté de son âme. On a remarqué que, dans cette idylle, prise d'ailleurs dans un I poète byzantin, c'est la Phèdre de Racine, pièce qu'il savait presque par cœur, qui a inspiré Chénier ; mais ce qu'on a oublié de remarquer, c'est ce que les situations, voire les expressions empruntées au grand tragique ont perdu ici toutes leurs qualités raciniennes. La mère qui adresse une prière touchante aux dieux pour son enfant malade et qui prie ensuite son enfant de rompre le silence, d'avouer la cause de ses souffrances, de ne pas la laisser seule, et de ne point aller rejoindre son père, de ne pas vouloir que ce soit elle qui lui ferme les paupières ; cette mère est tout à fait dans le goût' du xviii" siècle. De même ce fils qui ne mange plus, et qui en rompant enfin le silence, s'écrie plaintivement ; « Ce lit me blesse, ce tapis qui me couvre accable ma faiblesse et me lasse 1 » et qui tombant ensuite dans un état moitié rêverie larmoyante, moitié délire, trahit son secret, adresse à sa belle adorée des exclamations sentimentales :
IDÉES ET SENTIMENTS i(B
€ Yiendras-tu point aussi pleurer sur mon tombeau ?. . . Yiendras-tu point aussi dire sur mon tombeau : Les Parques sont cruelles ! » — Les figures de Racine sont moins énervées , sont infiniment plus passionnées, comme cela convenait au grand siècle. Songez à cette vieille nourrice qui oppose au silence opiniâtre ou comme elle dit c inhumain :» de sa maîtresse des reproches ûirouches respirant une douleur désespérée , qui la menace de mourir avant elle, si elle s'obstine à vouloir se tuer, qui lui dit : m Mourez donc, mais pour fermer vos yeux cherchez une autre main ! 9 Songez à Phèdre qui ne mange pas, ne dort pas, à cette c femme mourante et qui cherche à mourir, atteinte d'un mal qu'elle s'obstine à taire :» qui peut déjà à peine marcher et s'écrie irritée : « Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent ! :» Elle s'emporte contre cette «c importune main ]» qui l'a parée , et enfin , épuisée dans les luttes , exaspérée par sa nourrice, elle avoue son amour criminel en phrases saccadées, osant à peine prononcer les mots sous l'horreur desquels elle succombe. — Faut-il comparer les deux scènes d'aveu, copiées l'une sur l'autre et cependant si inférieures l'une à l'autre ? La mère du jeune malade ayant nommé la belle adorée,. le fils gémit : c Dieux, ma mère, tais-toi, tais-toi ! 1 Dieux, qu'as-tu dit? :» C'est la faible imitation de l'exclamation terrible de Phèdre effrayée et tressaillante: cHippolyte! Grands Dieux ! — C'est toi qui l'as^ nommé !» — Ensuite le jeune homme envoie sa mère à
la belle, au père de celle-ci, avec des présents de toute sorte pour fléchir la vierge « fière, inflexible » :
Prends mes jeiuies chevreaux, prends mon cœur, prends ma Jette tout à ses pieds, apprends lui qui je suis ; [ vie;
Dis-lui que je me meurs, que tu n*as plus de fils ; Tombe aux pieds du vieillard, gémis, implore, presse ; Adjure cieux et mers, dieu, temple, autel, déesse. . . Pars et si tu reviens sans les avoir fléchis. Adieu ma mère, adieu, tu n'auras plus de fils t
Cela rappelle la scène où Phèdre envoie Œnone pour fléchir Hippolyte, ce « jeune ambitieux ».
. . .Pour le fléchir enfin tente tous les moyens , Tes discours trouveront plus d'accès que les miens ; Presse, pleure, gémis^ peins-lui Phèdre mourante, Ne rougis point de prendre une voix suppliante. Je t'avouerai de tout , je n'espère qu'en toi. Va : j'attends ton retour pour disposer de moi.
On avait reproché à Racine de n'être pas assez rude et puissant dans le pathétique de ses pièces ; cependant quelle force entraînante dans la peinture de ces destructrices luttes intérieures en comparaison de l'idylle de Ghénier qui ne s'élève que tout au plus jusqu'au ton pathético-sentimental si cher aux héroïdes de l'époque I M. Becq de Fouquières dit que ce n'est pas c le génie dramatique :» de Racine qui inspire Chénier, mais (n le génie élégiaque, le cœur de Racine, le côté pur et virgilien 3>. Disons plus franchement que le poète bucolique énerve son grand modèle et renchérit sur tout ce qu'il savait décou-
vrir de sentimental en lui, disons franchement que Racine lui-même n'était qu'un poète tendre pour Chénier (1), comme il l'avoue dans ce fragment de VAri d'aimer.
Les Grâces dont les soins ont élevé Racine
Aiment à répéter ses écrits enchanteurs,
Tendres comme leurs yeux^ doux comme leurs faveurs.
Belles , ces chants divins sont nés pour votre bouche.
Chénier était selon le témoignage de ses contemporains € naturellement mélancolique et accahlé sous le poids d'une sensibilité dominatrice. » Ce tempérament qui peut être observé dans les idylles, se montre encore avec plus de franchise dans les poésies subjectives, dans lés élégies. Si Boileau avait déjà nommé l'élégie c l'élégie plaintive qui gémit ]», elle est pour Chénier la poésie essentiellement sentimentale c tendre, à la voix gémissante i>. Et si Boileau disait de Tibulle avec la propre expression de celui-ci qu'il soupire ses vers, Chénier emploie opiniâtrement
(1) De même que pour ses contemporains. Voici la liste des « auteurs de l'amour » dressée par Gentil-Bernard :
Chaulieu, Quinault, Racine, La Fontaine, L'amant de Laure, et ces dieux de Paphos, Anacréon , la muse de Lesbos, Pétrone, Horace^ Ovide enfin, Ovide...
L'ardent Catulle et mon Tibulle aussi . . .
Voilà à peu prés la liste des auteurs favoris de Chénier lui-même.
106 Là poésie D'âNDRÉ CHÉXIER
la même expression avec ses synonymes pour ses € chansons douloureuses 9 dans lesquelles il c verse des pleurs, gémit et pleure ses douleurs », et dont la lecture fait soupirer même l'amante infidèle. H répète l'expression d'Ovide si caractéristique et employée déjà par Bertin : « molles élégies 1. Sa muse est une muse c à pas rêveurs , niélancolique et lente » adorant la c douce mélancolie, l'aimable mensongère » qui le remplit «: d'une sensible et charmante langueur». — Le XVII® siècle connaissait déjà par Lafontaine et par M"^ Deshoulières les joies de la « tendre rêverie » et des « mortelles langueurs » ; mais c'est au xviii« siècle que fut réservée la gloire d'adorer avec Chénier la c douce langueur séduisante » telle qu'elle se montre dans les élégies de Le Brun, d'ériger (I en système la pleurnicherie, de mettre à la mode * toute une phraséologie sentimentale. Les expressions favorites de Chénier sont empruntées presque toutes ) à cette phraséologie telles que a. douces faiblesses, l'oisive rêverie au suave délire, amoureuses souffrances , tendres emportements », et d'autres dans lesquelles les mots « langueur et mélancolie, tendre et doux » se combinent indéfiniment. Nous en avons retrouvé plusieurs toutes faites dans le lexique des contemporains. Ainsi dans Pamy « molles langueurs, douce mélancolie, voix plaintive et tendre, douces fureurs »; et dans Bertin « tendre langueur, rêveuses douleurs, touchant objet de ma dernière flamme, doux objet de mes vœux », etc.
Naturellement l'idée de la mort prématurée ne joue pas un rôle moindre dans ces élégies que dans les idylles. Elle devient même indiscrète dans ces vers volontiers pleurnicheurs à la façon du temps. Puisque rinfîdële Eléonore € a juré son trépas. » Pamy c sans regret, du flambeau de ses jours voit déjà la lumière éclipsée ]i, sa seule consolation est d'être pleuré par ses amis et par Tinfidèle même c lorsqu'un tombeau triste et silencieux renfermera sa douleur et sa flamme ». Bertin aussi, ayant cessé de plaire à Eucharis, pense que € de sa douleur il n'a plus qu'à mourir ]i, et il espère de même que personne ne € pourra le voir descendre dans le cercueil à la fleur de ses jours », sans le plaindre. — Cette coquetterie dans la pensée d'une mort prochaine Chénier en use aussi , soit qu'il souffre par métaphore à cause de l'infidèle, soit qu'il souffre réellement de son mal chronique qui l'avait contraint à quitter la carrière militaire. Il se plaint de ce que par la trahison de la volage € le sort, si près de son berceau, ouvre à ses jeunes pas ce rapide tombeau ]i, il adresse un adieu suprême à ses amis... c Amis, oui j'ai vécu, ma course est terminée I ]i Une autre fois, tourmenté par les c sables brûlants » il se prépare à descendre au tombeau et il se console par cette idée que ses amis garderont sa mémoire et e: pleureront son sort. » Il leur exprime, comme l'avaient fait Pamy et Bertin, ses dernières volontés, il les prie de l'enterrer dans un lieu où le passant puisse lire son épitaphe faite par
eux, et puisse le plaindre. Sa maladie lui inspire des accents mélancoliques à chaque moment. Lorsqu'il souffre, il se désespère bien vite, des pensées trop tristes Tenvahissent ; alors il ne voit que le mal sur la terre, dit-il, et il pense que la mort subite est le seul bien de Thomme. Il croit « traîner à vingt ans une infirme vieillesse », il pense qu' « il vaut mieux n'être pas que d'être misérable. » La note suivante, ajoutée au fragment que nous venons de citer, nous trahit toute la complaisance de Ghénier dans cette jorte de coquetterie: «Finir par plusieurs pensées nélancoliques et un peu sombres et enfin par ce mot incien que le premier bonheur est de ne pas naître et le second, etc... »
Il est sûr que malgré ses efforts , les pensées du poète ne se coloraient pas encore à cette époque d'une mélancolie assez sombre ; cette mélancolie restait encore trop tendre , larmoyante même. Elle ne s'élevait pas au-dessus des regrets des joies sensuelles de la vie. C'est ainsi que l'on trouve chez lui des regrets si fréquents sur ce que la vie terrestre a de passager et de fugitif, sur la fuite de ses « jours de printemps.», la plainte contre la vieillesse (d'après Mimnerme), où il prétend préférer la mort à la vieillesse incapable de plaisirs. En un mot c'est un épicuréisme mélancolique dont la plus belle expression sont les vers suivants où les réminiscences erotiques de Properce et de Catulle sont entremêlées avec des lieux communs sentimentaux pris dans
IDÉES ET SENTIMENTS m
Ifme Deshoulières et dans Léonard : la nature meurt et renaît, dit le poète, mais pour nous
Pour nous un autre sort est écrit chez les Dieux. Nous n*avons qu'un seul jour, et ce jour précieux S'éteint dans une nuit qui n'aura point d'aurore. Vivons ma Lycoris, elle vient à grands pas Et dès demain peut-être elle nous environne.
Profitons du moment que le destin nous donne, Ce moment qui s'envole et qui ne revient pas, Vivons, tout nous le dit ; vivons, l'heure nous presse ; Les roses dont l'amour pare notre jeunesse Seront autant de biens dérobés au trépas I
N'est-ce pas comme un écho ou plutôt une anticipation sans doute trop lointaine et trop vague de ces plaintes mélodieuses que chante Elvire :
Aimons donc, aimons donc, de l'heure fugitive. Hâtons-nous, jouissons !
Seulement ici comme partout où l'on croirait entendre chez Chénier les sons de l'école romantique, il faut remarquer que les plaintes ont chez lui généralement un fonds de sensualisme, l'attendrissement cache des arrière-pensées sensuelles.
Les deux grandes passions de Chénier, l'amitié et l'amour, sont les passions sentimentales par excellence ; conséquemment elles doivent avoir une part bien large dans ses élégies, d'autant plus qu'elles sont selon Chénier aussi inséparables du vrai talent poétique que l'une de l'autre. On sait qu'il avait des
amitiés nobles el capables de persister de soa enfance jusqu'à son dernier jour, mais ces espèces de relations n'étaient nullement rares dans son temps, et lorsqu'il voulait justifier ses amitiés par les exemples de l'antiquité, il ne faisait qu'imiter son époque qui aimait à se vanter d'avoir même dans les sentiments de rumitlé un goût antique. D'ailleurs il n'est pas plus antique dans ses sympathies que ne l'étaient Parny et Bertin. Il comble l'amitié d'éloges les plus tendres. Il prétend avoir besoin d'amis pour ëpan- \ cher dans leur sein ses joies et ses douleurs, pour être consolé par eux lorsque — ce qui lui arrive souvent — s son visage se baigne de ses pleurs et tombe sur son sein, » — Ses amis sont toujours mêlés à ses rêveries solitaires :
/ Alors je me souviens des amis lïue je pleure,
' Des temps qui ne sont plus, d'un espoir qui me leurre...
Lorsque après avoir rompu avec sa maltresse, un ^ sublime ennui (cette expression se trouve aussi dans Bertin) l'envahit, il soupire aussitôt après ses amis à qui il reproche de le laisser seul en un tel moment. U voudrait voir leurs a doux regards sur lui s'attendrir et pleurer, » il se console du moins avec la pensée que quoique absents « ils accusent son sort et prennent sa défense. »
L'amour à son tour fournit à Ghénier encore plus d'occasions pour les épanchemenis. Que de lamentations dans les reproches adressés à Camille,
que de pleurs versées avec ou sans raison ! Les poètes antiques imités dans ces plaintes amoureuses deviennent eux-mêmes plus tendres, d'une tendresse plus délicate et plus énervée qu'ils ne le sont dans roriginal. Il faut voir par exemple la façon très curieuse dont Chénier a imité un passage de Térence. Il s'agit chez celui-ci d'un jeune homme désespéré dont la helle maîtresse s'est enfermée avec un soldat et qui voulant rompre avec elle, est désarmé par la seule apparition de Thaïs : il se laisse persuader d'aller à la campagne pour quelques jours et il prend congé de sa helle. Chénier encadre les désirs ardents contenus dans l'adieu du jeune amoureux dans une épître élégiaque adressée à sa maîtresse. Nul doute que Camille ne soit moralement supérieure à la courtisane de Térence et que Chénier lui-même ne vaille plus que Fingénu Phédra : néanmoins nous ne pouvons pas ne pas préférer le discours de l'amant antique, cette passion sincère, cette émotion profonde d'une âme vraiment naïve, à cette imitation affadie, à cette jalousie factice et sentimentalisée. On objectera peut-être que Chénier a bien su peindre l'amour à l'antique dans d'autres élégies. On citera prohahlement la pièce où, comme l'afQrme M. Becq de Jonquières <3C le style homérique se plie heureusement aux grâces de l'élégie x> et où Chénier ce parle des femmes comme Homère des Muses. ]» — Eh bien, regardons les vers prônés par le savant éditeur comme des vers si classiques^ voire homériques. Chénier écrit qu'il ne peut rien faire
contre la toute-puissance de l'amour ; l'absence même de la belle ne lui sert de rien à cause des souvenirs toujours trop vifs, et il s'écrie :
Doux et cruels tyrans, brilUntes héroïnes.
Femmes, de ma mémoire habitantes divines.
Fantômes enchanteurs, cessez de m'égarer.
C'est précisément à ces vers-ci que se rapportent tes louanges de M. Becq de Fouquières. Mais est-ce vraiment la manière dont Homère parle des Muses?
N'est-ce pas plutôt celle dont Cbénier parle des héroïnes de Rousseau et de Riehardson, « ces fantômes si dous dont la troupe immortelle haliite sa mémoire. » — On le voit, il y a une idenlité même dans les paroles. C'est encore la manière dont Chénier parle des amantes parfaites habitant l'Elysée et qui sont probablement les mêmes « mânes aux yeux charmants > de ces romanciers :
Veneï me consoler aimables héroïnes I
LéttiË fais-moi revoir leurs retraites divines,
Viens me verser la paix et l'oubli de mes maux 1
Ajoutonsqueles élégies, ou, commel'auteurles nomme, les odes à Faany, qui s'approchent déjà davantage des accents lamartiniens, de la mélancolie sérapbique, se tiennent encore presque exclusivement dans le ton sentimental du siècle. La phraséologie contemporaine ,s'ï liiDiilie aussi bien que dans les autres poésies de la jeunesse du poète; il y est parlé de n faibles accents.
douces langueurs, lentes rêveries ; :» pâle et gémir sont ici les mots les plus fréquents qui se répètent à chaque pas. Mais, disons le encore une fois, ces élégies ne doivent pas être regardées comme des poésies diamétralement opposées à celles inspirées par Camille. Le poète ne donne pas ici des choses inouïes et incroyables de sa part, il ne fait que développer Tun des deux éléments de ses premières élégies, l'élément sentimental.
Sans doute Chénier ne restait pas toujours à cette perficie des sentiments. Les germes de la mélanlie moderne qu'avait contenus déjà le xviii® siècle, trouvent encore mieux développés chez lui que chez es autres contemporains dont les poésies semblent elquefois écrites par un auteur qui a subi déjà otre maladie morale à nous, le mal du siècle.
fihénier avait l'âme assez poétique et le cœur assez refond pour écrire de ces poésies plus que personne <jptte époque, surtout pendant et après son séjour 4 Londres. Cette capitale était bien propre à rendre mélancolique un parisien, et Chénier s'y sentait assez malheureux à cause de la solitude où il vivait, à cause de l'orgueil aristocratique de la société anglaise où ce secrétaire d'ambassade avec son origine d'une noblesse un peu douteuse ne se sentait pas assez estimé. Il y a un projet d'élégie qui ne consiste que dans queles lignes en prose, mais qui montre comme il se ntait isolé : c J'ai été à ce bal où toutes ces belles nglaises... je les regardais sans rien dire... je portais
envie à ceux à qui elles parlaient et de la main de qui elles acceptaient des oranges, des glaces. » Mais cet autre fragment mieux connu et resté aussi en prose, parle déjà d'un ton plus grave : n Ceux qui ne ***^ont pas heureux, aiment et cherchent la solitude, écrit Chénier dans ce morceau de sa triite et pensive jeunesse. Elle est pour eux un grand mal encore plus qu'un grand plaisir ; alors le si^et de leur chagrin se présente sans cesse à leur imagination, seul, sans mélange, sans distraction ; ils repassent dans leur mémoire, avec larmes, ce qu'ils y ont déjà repassé cent fois avec larmes ; ils ruminent du Gel, ils souffrent des souffrances passées et présentes ; ils souffrent même de l'avenir ; car quoiqu'un peu (d'espérance se mêle toujours à tout , cependant l'expérience rend méfiant, et cette inquiétude est un état pénible. On s'accoutume à tout, même à souffrir
Oui, vous avez raison, cela est bien vrai. Si cela n'était pas vrai, je ne vivrais pas, et vous qui pie parlez, vous seriez peut-être mort aussi. Mais cette funeste habitude vient d'une cause bien sinistre, elle vient de ce que la souffrance fatigue la tète et flétrit l'âme », — Quelle analyse délicate de l'état d'Âme de Chénier 1
Parmi les poésies elles-mêmes proprement dites , c'est ici que peuvent être rangées ces petites élégies qui consistent en quelques réflexions douloureuses conseillant la résignation, et d'autres encore plus brèves, plus pleines d'énergie et d'émotion pro-
IDÉES ET SENTUiENTS 115
fonde. Telle est celle-ci où il se débat contre la pensée da suicide qui devient chez lui de plus en plus grave, l'envahit souvent et met sur ses lèvres cette exclamation violente : « Lâche ! Aime donc la vie ou n'attends pas la mort ! t» Et cette autre qui en est comme la suite, l'explication, et dans laquelle il dit que lorsqu'enfin c las d'être esclave et de boire le calice amer de la vie, las du mépris des sots qui suit la pauvreté :e>, il veut déjà s'abandonner <: à la mort volontaire et prochaine}i> . Mais à la vue du poignard levé son cœur e: s^ouvre à la faiblesse, ses parents, ses amis, l'avenir, sa jeunesse , ses écrits imparfaits ^ lui reviennent à la mémoire ; comme la plupart des humains, il devient lâche et cherche au lieu de mourir « quelque prétexte ami de vivre et de souffrir, et la mort lui semble un nouveau mal le plus cruel de tous ». — Il faut lire aussi dans VHermès cet hymne aux accents si sincères et adressé à la Mort « que l'insensé redoute » mais qui ^t € l'espoir des malheureux qui n'ont plus d'espoir », qui est « juste, et remet tous les hommes au niveau ». — Finissons par l'élégie écrite à Versailles abandonnée où le poète s'est retiré lassé, blasé de la vie actuelle, des luttes politiques et des cruautés révolutionnaires. Il y est venu chercher « un peu de calme et d'oubli »; il y est tombé réellement dans une a: oisive et morne V paresse ». Son âme «: d'ennui consumée » s'endort dans des langueurs. La poésie elle-même, cette source jadis si féconde, ne le rafraîchit guère plus ; louange et renommée n'inquiètent plus ses désirs. Et si les
ii6 LA POÉSIE D ÂNfiRÉ CHÉNIER
rayons d'un nourd amour dcNnent un peu ses jours sombres, el s'A se ranime un peu à ce nouveau sentiment conmie au signe de œ que son âme c n'est point encore flétrie, sa vie oicore n'est point tarie 3 ; il regarde vers Paris, et les images de la Terreur troublent aussitôt son âme apaisée; elles le poursuivent et lui ôtent tout espoir en une rie nouvelle. — Cette él^e maripie pour ainsi dire l'apogée de la poésie sentimentale de Chénier. Les accents plaintifs prédominent encore toujours, c'est vrai, mais la raison de l'amertume dans ces vers n'est plus si mesquine que celle des pièces projetées en Angletene. Il ne s'agit plus des cbagrins de l'ambition blessée , il ne s'agit plus d'épanchements de mauvaise humeur causée par quelques moments de souffirance physique. Non, on sent dans ces vers que Chénier a déjà beaucoup souffert; son âme a déjà traversé des combats sérieux. Cette perle de la poésie française était enfantée vraiment parmi des douleurs cruelles.
Chénier s'est élevé encore plus haut, à des tons bien plus sublimes; mais nous réservons ceux-ci pour le chapitre suivant, où ils nous fourniront un contraste surprenant et agréable.
Modernité des sentiments: (c) Bfignardise
Chénier se vantait d'être sensuel ; il mettait de la gloire dans sa sentimentalité, mais quant à la mignardise, à la minauderie de cet âge du rococo, il exprimait souvent le dédain le plus absolu pour ce faux goût : nous l'avons observé en parlant de son classicisme. Il s'efforçait de s'en abstenir le plus possible. Ainsi il se recommande à lui-même dans le plan d'une bucolique maritime : <3c tout ce que les choses maritimes ont de plus naïf, de plus simple. » — Malheureusement il y ajoute encore ceci : « et de plus vivant, » ce qui contredit déjà assez l'autre partie de son programme. Il déclarait tout haut sa poésie e: simple et grecque, » et l'on remarque à chaque pas qu'il veut s'opposer avec un scrupule jaloux à la mignardise contemporaine. C'est le point de ses théories esthétiques où il contredit par principe son siècle, mais fout cela au lieu de nous convaincre éveille plutôt nos poupçons. Ces efforts si énergiques pour arriver à la isimplicilé excluent déjà l'idée de la simplicité vraie : nou3 sofnnies portés à croire que Chénier ne décla-
mail autant contre cette tendance du temps que parce qu'il avait le vague pressentiment de n'avoir pu s'y soustraire autant qu'il l'aurait désiré. La poésie fran- Vçaise moderne n'avait connu la naïveté et la simplicité ni au XVI* siècle qui est l'époque où, du reste, elle s'en est le plus approchée, ni au xvii*, où les Molières eux-mêmes, tout en admirant la simplicité de la poésie populaire, ne savaient pas créer des Agnès vraiment ingénues. Elle le connaissait encore moins au siècle suivant plein d'une rhétorique à la Rousseau, en dépit ou plutôt justement à cause de ses efforts trop voulus vers le naturel. Bernardin de Saint-Pierre le premier qui a introduit les figures d'enfants dans le roman français, y réussit aussi peu que n'importe quel autre des contemporains, malgré la grande réputation qu'il a d'être simple. Et pensons surtout aux modèles antiques de Chénier , à la poésie alexandrine et romaine, à leur grâce énervée, doucereuse, efféminée, à leurs ornements recherchés et surchargés , à leur mollesse délicate et coquette, qui sont aussi éloignées que possible même de l'ombre de la simplicité naïve.
Nous avons pu observer dans le sensualisme de Chénier ce manque de naturel et de simplicité ; sans vouloir répéter ce que nous avons dit plus haut, il faut néanmoins revenir un peu cette fois à cette affaire. C'est spécialement pour cette occasion que nous avons réservé l'examen d'un certain groupe d'idylles. On sait que Chénier prétend que depuis Segrais, le seul poète bucolique ^ connu de Pales , »
ÎDÈES Ëï SENTIMENTS ilâ
c*est dans ses idylles que se trouvent des bergères et des bergers réellement rrrais. Eh bien, ces bergers étaient vrais pour l'époque où l'on pouvait construire le célèbre hameau du Petit Triaïion, ils ne le sont pas pour nous : il est possible que même à Alexandrie on ne les aurait pas acceptés comme vrais, mais à Rome peut-être ils auraient plus facilement passé pour des bergers naturels, réels. L'espace nous manque pour présenter toutes ces figures, mais en voici quelques-unes. Celle-ci s'appelle Naïs Ahoui, c'est la charmante jeune fille de Théocrite, n'est-ce pas, qui affecte des manières hautes pour mieux cacher son amour et qui ne cède que malgré soi à la passion enivrante, avec une pudeur non simulée ? Nullement. C'est une coquette qui connaît et emploie tout l'art d'une séduction chatouillante et dont le refus ne sert qu'à enivrer encore plus son adorateur déjà audacieux. La situation suprême est si fortement accusée ici, avec une volupté si libertine qu'il est évident que Chénier n'aimait pas moins la frivolité artificielle que Le Brun qui n'a pas autrement imité lui-même YOariêtys de Théocrite, ou que Bertin qui, dans sa romance sur Lisette, cette gauloiserie si piquante, raconte à peu près la même histoire d'une ingénue d'ailleurs aussi peu naïve que la coquette de Chénier. — Celuici a aussi son ingénue dans une autre idylle ; c'est une courtisane ingénue, qui est telle en effet. La jeune Locrienne vit une vie tellement instinctive qu'elle n'a point de sens> moral si élémentaire qu'il puisse être.
m LA POÉSIE D'ANDRÉ CHÉNIER
Lorsqu'on lui fait des reproches sur sa vie malhonnête, elle n'y comprend rien, elle sent seulement qu'on l'a grondée, offensée ; elle fond en pleurs, mais ses larmes s'apaisent bien vite, Elle est encore la figure la plus antique du poète, du moins antique selon la conception que l'auteur des Romische Elègien s'était formée de l'antiquité. La vie de cette ÛUe est vraiment un Naturlehen, Cependant nous ne croyons pas que l'on fit tort à cette locrienne en l'appelant parisienne, et que l'on fût trop éloigné de la vérité en supposant que le poète n'a hellénisé que par des raisons de décence, une aventure personnelle dans cette petite histoire racontée avec tant de grâce et avec une vigueur admirable pour ce qui est de la peinture des caractères.
Passons à cette fillette, Euphrosyne, qui envie les adorateurs à sa sœur, mais qui attend l'avenir prochain avec tant de confiance dans les appas de ' sa beauté physique. N'est-elle pas une véritable enfant ,de l'ancien régime qui ne parle de ce bergers j> que ipar convention ? — Il y a dans ces églogues toute une foule d'hommes et de femmes qui portent ces noms conventionnels ; berger, bergère ou même naïade» nymphe, et qui rappellent tous le sensualisme ultraraffiné des contemporains de Grimod de la Reynière. Ces pâtres, ces bergers aux lèvres blasées veulent savourer la « douce âpreté » des vierges à peine arrivées à l'état de puberté ; ils désirent goûter «c d'un fruit à peine mûr l'aimable crudité. :» Ces naïades, ces
nymphes sont à leur tour friandes de jeunes garçons d'un certain âge c où le jeune adolescent ressemble encore à une vierge, a une voix argentine, est incertain, et peut devenir un homme ou une fille. ]» C'est donc Tâge des enfants grecs et romains chantés par Anacréon et Horace , l'âge préféré par les libertins antiques dont les ignominies renaquirent et même devinrent à la mode dans le temps où Chénier vivait. Rien de surprenant donc si Chénier, pour peindre ces galanteries voluptueuses, ces débauches raffînées des gourmets, emprunte aux poèmes infâmes de l'antiquité leurs couleurs, leurs expressions, leurs vers. Rien de surprenant si ces naïades en initiant ces enfmts aux secrets de la volupté , leur donnent des conseils tirés de l'Art d'aimer.
Eh quoi ton jeune sein Tremble et s'élève ? Enfant, tiens, porte ici ta main : Le mien plus arrondi s'élève davantage...
Ce n'est pas seul qui diffère chez moi. . .
Nous avons déjà dit que Chénier avait projeté, même en partie écrit, un véritable Ars Amandi : ces fragments sont l'expression suprême de tout ce qu'il y a de plus mignard dans la volupté.
La mignardise dans la sentimentalité joue chez
hénier un rôle encore plus important. C'est surtout
ci que l'on peut observer sa manière de moderniser
es modèles antiques et de s'abandonner complètement
au goût environnant. Examinons par exemple la tra-
in LA POÉSIE D'ANDRÉ GHÉNIER
duction de répigramme de Léonidas de Tarente intitulée Mnaîs. Sainte-Beuve avait déjà remarqué que Chénier parle d'une jeune bergère^ tandis que le poète alexandrin parle d'un pâtre, c Pourquoi, demande-til, cette substitution de Mnaîs la bergère au berger Clytagoras? Pourquoi cette jeune fille enlevée par la mort à vingt ans et qui est là pour simuler Félégie, pour émouvoir et surprendre la sensibilité du lecteur? ]» n y répond lui-même. « C'est qu'en France la poésie toute seule, dans sa simplicité et . son cbarme ne nous toucbe que médiocrement. C'est que le vœu tout pastoral de l'ancien berger fait moins d'effet que si on le met dans la boucbe d'une bergère, d'une Estelle, d'une Nina quelconque, d'une infortunée. Cbénier le savait bien ; s'il se méfiait du goût de soi siècle et de son pays, il croyait devoir y sacrifier ui peu. Aussi ne lui reprocberai-je pas ce léger enjolivement et cette féminisation du petit chef-d'œuvre antique. »
Voilà des reproches bien graves contre toute la poésie française en général pour justifier Chénier. Disons plutôt simplement que ce poète sous l'influence de son époque ne savait pas, ne pouvait pas résister au désir d'introduire aussi ici son thème favori, la mort prématurée. Et Léonidas n'est pas le seul écrivain antique que Chénier ait retouché selon le goût de son siècle. Il faut regarder ce qu'il fait avec son poète préféré, son Tibulle. Celui-ci raconte qu'il s'est jeté aux pieds de l'infidèle Marathus et le pria si
IDÉES ET SENTIMENTS ià3
tendrement de lui être plus fidèle que Fenfant lui-même éclata en pleurs que le poète à Tâme trop crédule se hâta ensuite d'essuyer. Cette élégie fut imitée d'abord par Bertin,qui naturellement changea le garçon en une fille, et ajouta de nouvelles preuves de sensibilité : il a baisé les pieds de sa maîtresse, etc. Cela ne suffisait pas encore à Chénier, qui renchérit même sur Bertin en disant qu'après avoir essuyé les larmes de sa belle, il a baisé le mouchoir. Couvrir de baisers les mouchoirs mouillés par les pleurs de la bien aimée^ que c'est bien dans le goût du XVIII® siècle I
Les él^es à Fanny le sont peut-être encore plus. Cet amour commence par ceci que le poète découvre qu'il est encore capable d'aimer puisqu'il est troublé par les regards de Fanny dont il cherche les pas pour « s'égayer ou gémir auprès d'elle. » Occupé par « les douces chimères d'amour i> il voit avec jalousie les doux regards de Fanny se porter, s'attendrir sur d'autres. Mais quand n sur son visage une sueur involontaire exprime le dépit de son cœur, y> un regard caressant et furtif suffit pour calmer sa soufirance amère. Il envoie des fruits à l'enfant malade, à « la fleur débile, tardive ]» de cette c mère craintive, -» accompagnés de tendres vœux, en exprimant, en même temps ses regrets de ne pouvoir s'offrir soi-même à la mort pour sauver l'enfant. Il le sauverait volontiers, car alors Fanny viendrait à son lit de mourant et ce sa bouche savourerait la mort sur ses pieds délicats. » Elle viendrait aussi pleurer sur son tombeau, sur un tombeau
îi La poésie n^ÀNDRË chénier
qui serait <c voisin de ses yeux :» étant situé probablement dans le jardin de la belle. — Fanny faisait la charité, le poète lui reproche de soigner les douleurs <c étrangères :» tandis qu'elle néglige de songer aux soufiErances causées par elle-même à ses adorateurs : il envie même ces malades qui peuvent voir sur eux les regards caressants, l'attendrissement de Fanny. Quelquefois l'objet de cet amour fait répéter au poète les chants élégiaques de sa jeunesse. Dans un fragment amoureux de sa première manière, Chénier avait désiré, selon un lieu-commun du temps, mourir entre les bras de sa maîtresse. Tibulle, dit-il ailleurs, mourut ainsi, — quelle douce fin ! — tenant dans samain défaillante celle de sa maîtresse. Ce trait est emprunté à la sentimentalité d'Ovide : me tenuit moriens de^ ficiente manu ou plutôt à celle de Léonard, car Ovide parle de son ami :
Moi, quand mon cœur battra pour la dernière fois, Je presserai ta main d'une main défaillante..,
avait chanté le poète de YHermitage. Chénier de même :
Pour apaiser Teffroi que cet instant réveille, Que le son de ta voix flatte encore mon oreille, Qu'autour de toi mes bras soient encore attachés ; Que tes yeux sur les miens soient encore penchés ; Que ta bouche se joigne à ma bouche expirante ; Que je tienne ta main dans ma main défaillante. (1)
(1) Cette idée était chère à Chénier, elle se retrouve encore dans l'élégie « faite en partie dans le vaisseau, en allant à Douvre »... : « Ne peut serrer la main de sa femme expirante. »
S'étant épris de Fanny, lorsqu'un mot de celle-ci vient de le blesser, « son cœur pleure en secret, frappé, » et comme elle ne veut pas croire dans la sincérité de ses soupirs, il' lui dit que le suprême bonheur serait pour lui de vivre adorant Fanny pour toute occupation, et pour lui demander en mourant et en pressant ses mains : « Crois-tu qu'il soit des cœurs sincères ?» — Y eut-il jamais une sentimepta lité plus factice, plus précieuse que ces élégies où le poète parle si souvent à tort et à travers de sa mort pour prouver son amour ? Quoique ce semble être un sacrilège, nous devons avouer que quant à nous, nous ne trouvons pas que même son dernier amour ait inspiré à Chénier des accents plus graves que ne lui en inspirait Tamour de Fanny. Cette belle et harmonieuse élégie sur la Jeune Captive a été l'objet d'une louange unanime et illimitée depuis la découverte des poésies de Chénier. On connaît assez aujourd'hui ^héroïn^ de cette pièce, la duchesse de Fleury, née Coigny, cette dame très coquette , très légère , qui disséquait des cadavres selon l'engoûment des dames à cette époque scientifique. On la connaît assez pour pouvoir dire que Chénier en a fait une figure trop idéalisée, trop aérienne pour être vraie, naturelle. Elle fournit à Chénier une occasion nouvelle à répéter son thème favori ; on remarque de nouveau la complaisance du poète avec laquelle il prodigue les images de la mort prématurée, en les prenant un peu partout : dans le chant du cygne de Gilbert aussi bien que dans les
i26 LA POÉSIE D*ANDRÊ CHÉNIER
plaintes de la jeune Israélite de Racine (Esther), N'oublions pas surtout que la strophe finale n'est qu'un compliment un peu banal à la belle duchesse où il est dit que le poète désormais regrettera de mourir puisqu'il a fait sa connaissance.
L'école romantique confondait volontiers Chénier avec Millevoye, le dernier représentant de la sentimentalité du xviii® siècle, le précurseur immédiat de Lamartine, lui aussi mort jeune , sinon à fleur de l'âge. La préface du premier éditeur de Chénier préparait déjà les lecteurs à ce point de vue entièrement faux ; on voit que Latouche était charmé de l'espoir d'avoir découvert un autre Millevoye , quelques années après la mort du véritable. « Il est si beau de mourir jeune, écrivait Latouche. Il est si beau •d'offrir à ses ennemis une victime sans tache, et de rendre au Dieu qui nous juge une vie encore pleine d'illusion. )) Le roman de Balzac, les Deiix Poètes nous montre en effet que Chénier pour la première moitié du xix^ siècle était par excellence le poète sentimental qu'on ne lisait qu'attendri, les yeux en pleurs, et qu'on aimait à déclamer à chaque occasion, tout à fait comme les Méditations apparues quelques ans plus tard. De Vigny en faisait une espèce de Chatterton, de Gilbert, un poète selon sa façon, c'est-à-dire génie supérieur, victime de la sottise et de l'injustice. Cependant le grand public avec les autres hommes de lettres aimait à se figurer Chénier — c'est Sainte- Beuve qui parle — comme <ic un jeune poète riant,
presque blond, idyllique, printanier, l'ami d'Abel, resté sur son mois de mai et donnant de belles espérances. » La conception fausse de cette figure de pseudo-Chénier, conception générale et traditionnelle (1) devait avoir son point de départ non seulement dans les penchants de Tépoque, mais aussi dans les poésies mêmes de Chénier. Ecoutons de quelle façon il caractérise lui - même sa poésie, ou pour mieux dire sa Muse, puisque Chénier parle le langage conventionnel du temps. Déjà M"® Deshoulières s'était vantée d'avoir des Muses « d'un air riant et tendre ; y> Chénier emploie les mêmes mots pour caractériser sa déité protectrice qui est encore plus aérienne , plus factice, résumant en soi toutes les gentillesses affectées de l'époque. Elle est délicate, pâlit d'entendre le cri des batailles dont le sang « souillerait la blancheur de sa robe de lin. i> Le représentant quintessencié de la mignardise contemporaine, Gessner lui-même, n'aurait pu caractériser autrement sa Muse raffinée. En efiet, les paroles citées sont imitées de Gressner. [ L'influence de Gesner était immense à cette époque; ipcun écrivain étranger ne lui est comparable à cet
(1) Voici un écho tout moderne de cette tradition chez le grand critique anglais, Dowden, qui en comparant W. S. Landor à Chénier s'exprime ainsi : There is moreof radiancy, more of the sensé of pleasure, more of youth and freshness in him then in Landor, the springis in his verses and their sadness is the tender sadness of one Apvril evening.
(Studies in literreture. 1789-1877.)
138 LA POÉSIE D'AKSHË CHËNIEK
égard. Depuis 1774 les jouroaux français furent inondés, comme le dit un contemporain, des traductions de Gessner ; on publiait coup sur coup des « œuvres choisies » et des « œuvres complètes » traduites par différentes personnes. La disposition de l'esprit public vis-à-vis de ce poète se montre surtout dans les préfaces des imitateurs français si nombreux en CB temps. Berquin le salue comme le créateur d'une renaissance dans la poésie bucolique laquelle n'avait connu jusqu'alors, excepté Longus et Le Tasse, que u le ton précieux et les fadeurs mêlées i un petit nombre de traits fins et délicats, t tandis que Gessner possède ff )a naïveté piquante » de Longus, i la délicieuse aménité » du Tasse, la simplicité de Théocrite « dont il a su, imitateur judicieux, éviter la rusticité. » 11 est pouf Berquin moins poète que Virgile mais non moins gracieux ; il est «. sensible, affectueux comme Racan et d'Urfé, doué de la moile douceur de Serais et d'une toucbe plus originale. » Cultivée par un tel poète, il n'estpas étonnant que l'idylleaîtfaitsune révolution dans les idées » du peuple français. — Florian, l'ami personnel de Chénier et le poète d'ailleurs si amoureux de l'Espagne, dédiait ses ouvragesà Gessner. Selon lui cet écrivain l'emporta même sur les anciens quoiqu'il n'ait pas peut-être « cette poésie enchanteresse » de Virgile ; il inspire des sentiments plus purs, il ne forme pas seulement le goût, < il fait respecter et chérir l'innocence et la vertu.» — Léonard pense que Gessner est « celui de tous les modernes qui semble
IDÉES SX SENTIMENTS 129
avoir le plus approché du génie de Théocrite. » — «Il faut convenir, avoue-t-il, qu'il a sur le poète grec l'avantage d'offrir plus souvent un but moral et un intérêt dramatique dans les scènes de ses bergers. On ne peut aimer son livre sans aimer la vertu. » — Chénier aurait-il pu se soustraire à l'influence d'un poète si généralement admiré? Lui-même il avoue franchement qu'il aime, qu'il imite les « belles idylles de ce bon suisse, du sage Gessner. y> Il en est même si pénétré que l'antiquité où il transplante ses sujets, est spécialement l'antiquité transformée par Gessner selon le goût du rococo et acceptée du siècle entier. S'il ne r^arde pas Gressner comme un moraliste sentimental, quoique ses glorifications de la vertu accusent d'ailleurs assez qu'il ne resta pas à l'abri non plus de ce genre de la sentimentalité de l'époque, cela ne l'empêche pas de le regarder comme un poète qui a de nouveau resuscité l'antiquité en rassemblant et en outrant toutes les afféteries et mièveries qu'elle avait possédé dans ses âges de décadence. Chénier lui-même ne fait que renouveler la tentative de Gessner avec plus de goût, avec un talent poétique incomparablement plus grand et en se servant de tous les charmes qu'offre l'harmonie enchanteresse des vers. L'imitation de Gessner est incontestable chez lui quoiqu'il remonte en même temps directement aux antiques, c'est-à-dire aux alexandrins et aux romains. On peut dire qu'à ceux-ci dont il s'inspire, il mêle toujours un peu de Gessner, comme même à Homère, à Eschyle, lorsqu'il
luJ arrive de s'inspirer de ces plus grands génies, il mêle toi^ours un peu d'alesandrinisme, de latinisme. Nous avons déjà touché en passant cette question, lorsque nous avons parlé en général du classicisme de Ghénier : examinons-la maintenant de plus près, car rien ne montre mieux le lien qui rattache ce poète avec son temps.
On a souvent fait cette observation que la peinture alexandrine et pompéienne manque aussi bien du grand art et de l'inspiration épique que la poésie contemporaine à cette peinture . Les sujets préférés de cette jpeinture et poésie hellénistes sont pris dans le domaine de l'élépe et de l'idylle. Ils se rapportent presque exclusivement a l'amour, c'est-à-dire à un composé de sentimentalité et de galanterie. Les principales figures sont Ariadne, Œnone, Médée et d'autres amantes délaissées, mais traitées d'autant plus fidèlement par ces artistes et ces poètes si amis des élégances recherchées dans la volupté. Il se trouve dans Chénier toute une série d' Ariadne , de Médée , Pasiphaé , Europe , Diane et autres tirées de l'Anthologie et d'Ovide et traitées avec la môme élégance ratÏÏnée , la même retenue discrète mais coquette, avec la même douceur attendrie que l'ancien régime avait tant adorées dans la poésie antique. Elles sont traitées aussi — et c'est ce ilnnt nous voulons ici parler — avec le même manque de grand art et d'inspiration épique.
L'Amérique et la Suzanne semblent peut-être contredire cette opinion : estrce que leur auteur n'était pas
IDÉES ET SfiNTDIENTS 131
un poète vraiment épique ? Non. VAmmque n'aurait été qu'une encyclopédie énorme et anormale à la fiiçon de VHermiB. — Suzanne est aussi peu la preuve d'un grand art épique : au contraire c'est le poème le plus ignard dans toute la poésie de Ch^er. Cest une
dylle dont l'auteur se proposait de fiûre spécialement un ouvrage piquant, i Ce qu'il voulait y peindre ,
s'était c la grâce mignarde et affectée des filles de '. hbylone , la moUesse et Vimpudmté de leurs fêtes i Bour £aiire c un beau contraste avec les mœurs et la physionomie de Suzane. i Mais Suzanne elle-même , si chère aux Vanloo de la peinture du xvni« siècle, n'est-elle pas peinte aussi avec les couleurs d'une grâce affectée , recherchée ? Elle est comparée à l'hermine qui c se laisse tuer plutôt que de ternir sa robe blanche et pure, i Nous la voyons pendant la nuit dans son jardin c délicieux i entourée d'esclaves qui chantent en répétant c la tendresse et les transports si doux trempés d'une amoureuse ivresse » du Cantique des Cantiques, qui était pour Chénier le modèle de la mignardise dans la poésie biblique. Ajoutons que Suzanne devait avoir une jeune nièce destinée à c £adre un rôle charmant dans cet ouvrage, » une fillette douce et aimable , au babillage innocent, au € discours touchant et enfantin. :» En un mot c'eût été un chef-d'œuvre exquis, ravissant, mais non pas un poème épique dans le grand sens. — Mais que dire de Y Aveugle et du Mendiant ? M. Franc Brenthel , un critique allemand , prétend que Chénier a
créé, par ces deux poèmes l'épopée, qui manquait jusqu'alors à la poésie française. Ce n'est là qu'un éloge bruyant et maladroit qu'un enthousiasme mal avisé seul a pu dicter et qui n'est que l'expression outrée de cette idée de M. Becq de Fouquières : c Sous cette influence antique il crée véritablement le vers épique, inconnu à la poésie française. » Non, Chénier ne s'est pas élevé à l'épopée pour douer sa nation d'une création puissante, — il n'est pas devenu par ces poèmes un autre Homère.
n a fait même un peu descendre Homère, lorsqu'il l'a imité. Chateaubriand a comparé la traduction des Géorgiques faite par Delille, à ces copies de Raphaël qu'avait faites Miguard : cette comparaison peut s'appliquer encore mieux à Chénier qui resta poète jbucolique tout en prétendant imiter Homère. 11 dit lui-même qu'il chante sur la lyre d'Homère, mais qu'il l'a dépouillée de ses a cordes guerrières » pour ne retenir que les a cordes moins fieras. » Comme en voulant faire des tragédies dans le goût d'Eschyle , il ne vise, avec toute son époque, qu'à cet autre tragique plus harmonieux , plus doux , à Sophocle ; de même en voulant embellir son Amérigue c d'images grandes et homériques », il cherche celles-ci dans Callimaquc — qu'il imitait bien plus souvent qu'un Pindare — s^ il voulait remplir son poème «( de tableaux homériques de ce ton là.» — Dans V Aveugle elle Mendiant, poèmes particulièrement pleins des réminiscenses de l'Odyssée, il ne s'élève pas au-dessus du ton bucolique
d'un Théocrite. H est curieux de voir qu'en voulant mettre un chant sur les lèvres d'Homère , c'est au chant de Silène dans Virgile qu'il emprunte l'introduction cosmogonique et c'est dans Ovide qu'il prend la narration mythologique.
D'ailleurs ce que nous venons de dire, n'est nullement nouveau ; le manque du ton homérique est reconnu par les admirateurs les plus zélés dans ces poèmes , les plus rapprochés , du reste , du grandart. Sainte-Beuve lui-même n'y trouvait d'homérique que « l'accent et quelques - unes des grandes images » — d'ailleurs il ne pouvait pas méconnaître un penchant systématique à « ramener l'épopée au cadre de l'idylle. » M. Becq de Fouquières, qui veut y retrouver déjà tout purs les « beautés franches, les grâces naïves, le grand art » d'Homère, ne se dissimule pas — par une contradiction un peu étrange — que les beautés homériques ne soient ici la plupart « plus adoucies et plus molles » et que cet art ne soit « l'art savant et perfectionné de Virgile et de Théocrite. » A propos du Mendiant il dit encore plus directement que Ghénier « imite Homère à la façon de Théocrite, puisque le ton de ce petit poème doit être plus familier que celui d'une Iliade et d'une Odyssée, d
Mais on peut aller encore plus loin et Ton peut affirmer que même l'art alexandrin était quelquefois trop haut pour Ghénier et qu'il imitait souvent par cette raison à travers Virgile un Théocrite qu'il
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estimait d'ailleurs plus que ne faisaient les Marmontds, les Berquins, et qu'il jugeait égal à Racine et quelquefois supérieur à Virgile même. L'idylle sur Hylas peut nous donner cette fois-ci une idée de ces imitations virgiliennes de Théocrite. Oserions-nous prétendre que l'imitation de Parny fût restée plus fidèle à l'original antique dans la Journée Glxampètre^ poème d'ailleurs extrêmement fade , lascif et pleurnicheur ? Ghénier omet tout le cadre héroïque de Théocrite , la description détaillée'du voyage des Argonautes. Parny ne fait pas autrement et s'enjolive encore de comparaisons antiques mais, très affadies. Cependant la figure d'airain du majestueux Hercule est mieux en relief chez Parny. Celui-ci emploie toute sa force à peindre la douleur d'Hercule , conformément aux intentions de Théocrite ; tandis que Chénier s'occupe avant tout de l'enfant, et au lieu de peindre d'après le poète grec le retour désespéré du héros , il fait entendre quelques accents d'adieu tendres empruntés à Virgile et peint la beauté de l'enfant , le bavardage amoureux, sensuel et coquet des naïades. Il avait le pressentiment lui-même de n'être pas assez antique dans cette imitation, puisqu'il a rayé plusieurs expressions comme « maniérées ». On peut être un peu surpris , après avoir lu cette imitation maniérée en effet, que Chénier ait su imiter ailleurs avec tant de vigueur et de force la mort d'Hercule racontée par Ovide.
Pour ce qui regarde particulièrement les mièvreries
n>EES ET SENTIMENTS 195
gessnériennes de l'antiqiiîté décadente, lliîstoîre de la littératare atteste qu'elles forait goûtées et îmitéfs par deux siècles dans la poésie modame : par cdni de la renaissance encore trop jeune, et parodui de l'ancien régime, déjà trop TÎeQli. M. Beoq de Fouquièies remarque à propos d'une imitation de Moschus par Bail, que celui-ci c a souvent sur André FaTantage de la naïveté et de la simplicité, i Cest ce que Ton pourrait dire en général des deux siècles. C'est le xn* siècle qui commence à mettre en vogue dans ses vers les expressions mignard^ mignardisej (i) mais c'est au XYiii* que vit Gessner. Ce gessnérisme est tellement développé dans Ch^er qu'il mérite un examen plus détaillé.
^ L'une des mignardises Içs plus communes aux deux f iècles, et imitées de la décadence antique, est la pré- |ondérance de la mythologie dépourvue de toute { ravité. En comparant la peinture alexandrine, voire j ompéîenne à celle de l'ancien régime, M. Boissier nemarque qu'il y a sur les fresques pompéiennes encore plus d'Amourettes que sur les tableaux de Wateau ou de Boucher. Ces Amourettes jouent un rôle non moins considérable dans la poésie alexandrine et romaine d'où elles furent transplantées dans la poésie de la renaissance pour être ressuscitées encore en plus grand nombre au xviii® siècle. Elles abon-
(i) Elles n'ont donc rien à faire avec le nom et le style du peintre Mignard, du xvn* siècle.
dent aussi dans la poésie de Chénier. Une épîgranune de Julianas raconte dans l'Anthologie la naissance de l'Amonr : cette idée fut empruntée ensuite par Tibu)le dans une élégie que Chénier estime « charmante et un des plus beaux poèmes de l'antiquité, » elle est devenue un lieu-commun chez les contemporains de Chénier. Voici l'imitation de Parny :
C'est aux champs qu'Amour naquit, L'Amour se déplaît à ta ville, tla bocage fut son asile, Ud gazoD fut son premier lit ; Et les bergers et les bergères Accoururent à son berceau —
Voici celle de Bertin, moins l^ére et plus fardée :
L'Amour même, entouré de coursiers indociles, De troupeaux mugissants, dans un bocage est né. • De myrte et de jasmin son berceau fut omé.
Le pressant dans leurs bras, les Nymphes trop faciles N'osfuent point corriger un enfant obstiné.
Et voici Chénier rempli de gentillesses gracieuses à , la Gessner, tout en s'inspirant de Julianus :
L'Amour aime les champs, et les champs l'ont vu naître.
La fille d'un pasteur, une vierge champêtre.
Dans le tond d'une rose, un matin du printemps
Le trouva nouveau-né
Le sommeil entrouvrait ses lèvres colorées.
I Elle saisit le bout de ses ailes dorées, [ L'oIb de son berceau d'une timide main,
Tout Irempé de rosée et le mit dans son sein.
Ailleurs Chénier raconte qu'étant sorti de chez sa maifresscj « une troupe d'enfants, troupe auguste et
IDÉES ET SENTIMENtS 137
saprème » remironnèrent pour le torturer de dards, de flambeaux, etc., et pour lui demander s*îl aimera toujours sa belle : à quoi le poète répond par un sermon très sâîeux adressé à ces c dieux-en&nts. i — C'est une imitation de Properce où du reste toute la grâce, toute l'aimable fantaisie de l'original est complètement perdue et qui n'est qu'un prétexte adambique pour servir à sa maîtresse des compliments empruntés à Tibulle. Jeux pareils avec l'Amour, imités ou traduits de l'Anthologie, sont encore les é{Mgrammes intitulées V Amour et le Berger de Bion, YAmaur laboureur et vendangeur de Moscbus, l'iimour endoffmi d» Platon, etc. Dans une de ses él^es, Ghénier se fiatte que l'Amour a écouté le chant de sa Muse et qui] l'en a loué : cette fois c'est Gessner même que Chènîer imite. Mais ces Amourettes ne sont pas les seMies figures de la mythologie qui aient servi aux jeux poétiques, aux fantaisies d'artiste, et dont Chénier 'abuse pas moins cpie son siècle, surtout que son
aitre favori, Gessner. Il dit que sa Muse se cache
ur écouter les discours des nymphes et des faunes.
tte curiosité indiscrète qu'on peut pardonner d'ailurs à une personne et allégorique et féminine, est mitée des habitudes de la Muse gessnérienne. Imitaon d'autant plus naturelle que la Muse de Chénier 'est pas moins exposée à rencontrer à chaque pas ce
uple mythologique, gracieux ou bizarre, dont fourmillent les idylles de Gessner et les autres poètes buconiq[ues. Ici elle aperçoit un bouc luttant contre un
satyre, là elle eatend un poète-berger racontant l'histoire d'un satyre qui voulait jouer de la flûte devant les nymphes et qui échouait miaérablement. Uoe autre fois il lui arrive, comme aussi à la Muse gesnérienne, de voir qu'une nymphe se raille d'un pauvre satyre et le fait tomber dans un marais.
E^er qualifie de la manière suivante l'idylle intéressante de Pannyckis , imitée de Gessner : c A l'imitation de Gessner, mais avec maint retour vers la belle antiquité, il essaye de peindre chez des amoureux de cinq ans la naïveté de cette première affection, b Et il s'écrie en continuant : « Comment ne pas pardonner ici à l'innoncente hardiesse du poète? Vous avez vu souvent dans nos itausées des tableaux où figurent de petits Amours déguisés en bei'gers, avec des rubans et des houlettes. Qu'il y a loin de ces poupées aux souriantes et simples figures de Pannychis, et comme Cbénier marque heureusement pour chaque &ge la nuance des sentiments et des pensées qui lui conviennent. » H serait superflu de répéter ici ce que nous venons de dire pour prouver que les petits Amours sont bien familiers à la poésie de Cbénier. Mais quant à ces éloges prodigués à la peinture des figures d'enfants, nous devons en dire quelque chose pour les contester. Car cette naïveté, cette simplicité prétendues ne sont en vérité que des gentillesses factices, des mignardises lilipuliennes, des enfantillages doucereux, aussi peu simples et aussi peu naïfs que chez Gi-'ssner. Chez ce poète il s'agit d'un couple
Idées et sentiments 1 3^
de fiancés qui rappellent leurs souvenirs d'enfance mutuels. Le poète français présente une jeune fille racontant à ses compagnes ses souveoirs d'enfance éveillés par un jeune garçon qui vient de leur raconter ses jeux enfantins avec sa petite bien aimée et de chanter les vers faits pour celle-ci par lui-même. Quels sont ces jeux ? Ils ont fait un berceau de buissons très bas et convenant à leur seule petitesse ; puis le garçon ayant reçu une petite statue de Vénus en buis, la fillette la coucha € sur des feuilles dans une écorce de grenade. :» Chénier et Gessner se rencontrent absolument ici. Les enfants dans Gessner jouent avec une statue d'Amour : c'est la seule différence. Et qu'est-ce que chante ce jeune poète précoce de cinq ans ? Chénier avait encadré dans l'ouverture, dans l'invocation de la Jeune Tarentine les plaintes de Catulle pleurant le passereau de la belle : c'était un tour de force très hardi mais qui a réussi d'une manière brillante. Que dire cependant de ce chant d'enfant qui n'est autre que le chant de Polyphème à Galatée, pris dans Ovide et transformé ici n avec un goût exquis :i selon M. Becq de Fouquières, avec un raffinement excessif selon nous. Les proportions vastes d'Ovide sont réduites ici aux proportions liliputiennes de Gessner. Ainsi Polyphème se compare à Jupiter, tandis que l'enfant se compare à un chevreau ; celui-ci promet à sa belle <r un beau scarabée étincelant d'azur, » tandis que l'autre lui avait promis deux ours. En somme il n'y a pas beaucoup de raisons pour
vanter si chaleureusement avec Egger la psychologie de cette fî^re d'enfant et en général les figures d'enfants de Cfaénier qui sont aussi peu enfantines que possible et qui rappellent tout au plus l'éducation de serre chaude par leur sagesse et leur savoir vivre, comme les enfanta -bergers du Mendiant ; ils ne sont pas plus naïfs que ne l'était jadis un Eliaein, ou ils rappellent — comme celui dont nous venons de parler — par leurs minaudises sentimentales Paul et Virginie. Si l'on nous demande après tout cela, quel peut être ce < maint retour vers la belle antiquité » qu'Ii^ger avait trouvé dans cette idylle, nous répondrons ; il y trouvait encadrée l'épitaphe d'Anyté sur la sauterelle et la cigale. Notre lecteur pourra bien objecter à son tour que ce poète de décadence si raffiné, si plein de mièvreries, appartenait en vérité aussi peu à l'antiquité vraiment beUe que lejoHEvénusdeParos, Méléagre, Myro la Byrantine, Moschus, Longus dont Chénier imitait très souvent les élégances fardées et dont l'imitation s'accordait parfaitement avec celle de Gessner : c'était à peu près le même ton , le même style. Pannychit n'est pas la seule imitation de l'antiquité qui se montre ainsi gessnérUée chez notre poète. Il entremêle assez souvent les anciens avec Gessner. Ainsi il prend la situation dans la Nuit de celui-ci, où un jeune homme prie les feux-follets de )e conduire chez sa bien-aimée qui l'attend, et comme les feux s'éteignent il s'écrie : c Je ne vois plus de feux dans la contrée ténébreuse ; je n'y aperçois plus qu'un petit
IDÉES ET SENTQIEXTS 141
vermisseau qui semblable à une lampe, brille suspendu à la tige d'une plante, i» Cbénier y mêle Tinvocation de Bion à Vesper, traduite déjà par Léonard et par lui-même. « ver luisant, lumineux, s'écrie son jeune homme, petite étoile terrestre, ne te retire point encore, prête- moi la clarté de ta lampe pour aller trouver ma mie (qpielle expression étrange chez Chénier même dans le langage des ébauches en prose !) qui m'attend dans le bois. » — Les imitations prises simplement dans Gessner sans y ajouter aucun élément étranger, n'abondent pas moins dans Ghénier. On les observe non seulement là où elles sont ouvertement indiquées, mais même là où on ne les soupçonnerait pas. Dans les belles idylles de Clytie et de Néère par exemple il est parlé de ceci que l'âme de la personne défunte planera autour de celle qui restera en vie : ce n'est que la répétition du Souhait gessnérien .Dans une autre idylle, où d'ailleurs le poète-berger glorifie deux belles sous lallégorie des colombes, le berger regarde avec envie les belles et blanches colombes, à l'âme innocente, aux yeux doux et sereins qui s'embrassent ; il raconte leur discours qui prouve que les colombes elles-mêmes sont devenues moins naturelles au temps de Ghénier qu'elles ne l'étaient au temps de La Fontaine. Cette contemplation attendrie de ces oiseaux, qui remonte à Desportes, à Segrais , et qui était tant aimée des amants de Léonard , était l'habitude de Damon et de Philis chez Gessner, etc., etc.
143 LA POÉSIE D'ANDIl£ CHÉNIER
Comme le Cantique des Cantiques était une poésie mignarde pour Chénier, il ne sera pas trop téméraire de supposer qu'il trouvait de même une poésie semblable dans les chansons de Shakspeare. En parlant de son art nous verrons qu'il transformait dans ses imitattoDs ces chefs-d'œuvre de la poésie lyrique pleins de sentiment, d'émotion et tenus dans un ton sordino, en des sonnets trop spirituels et larmoyants , en des bergeries assez fades. Signalons encore, pour finir, quelques-unes des poésies de Chénier qui s'ajustent si bien à la fadaise conventionnelle de l'époque qu'à peine peuvent-elles s'en distinguer. Elles ne sont au fond que des lieux-communs chers à tous les comtenporains. Telle est cette idylle sur Mnasyle et Chloé, amoureux traditionnels qui se cherchent dans le bois et qui en se rencontrant affectent de prétendre que c'est le hasard qui les y a amenés. M. Becq de Fouquières après avoir beaucoup loué dans cette idylle « la peinture naïve est vraie de la timidité des amants » ne peut néanmoins dissimuler ses doutes sur ce qu'ici « peut-être la naïveté n'est-elle que feinte et peut-être n'est-ce que de la coquetterie amoureuse.» La contradiction de ces opinions est évidente, mais celle qui corrige la première est la seule juste. — Une autre idylle restée à l'état de projet présente Mysis, la bei^ère qui soupire et baise l'écharpe i qui lui couvre le sein : » ceci est raconté par un enfant à l'amant i[ui avait donné à la belle ce gage d'amour. Affecter une jalousie contre l'animal ou l'objet favori de la
belle était à la mode de l'ancien régime, et Ton ne peut affirmer que ce soit entièrement démodé même aujourd'hui. Léonard chante :
Que ne suis-je la fleur qui lui sert de parure. Ou le nœud de ruban qui lui presse le sein, Ou sa robe légère, ou sa moUe chaussure.
Ou Toiseau qu'elle baise et nourrit de sa main !
Chénier à son tour envie le sort des oiseaux qui morts parent le chapeau de sa bien-aimée, vivants € goûtent les douceurs de ses baisers. » Il s'écrie : € joli serin, qui est Fami de ma belle, qui t'agites sur son doigt, qui as toujours ton bec dans sa bouche, qu'elle couvre de baisers, qui te promènes dans ses cheveux et sur son sein, qui apprends à répéter les caresses qu'elle te dit , ô que j'envie ton sort I » — C'est la même jalousie factice qui a inspiré le projet d'idylle d'un sujet parfaitement moderne où un jeune homme apercevant une belle amazone dans la forêt « assise sur son cheval et tenant le pommeau de selle avec sa main, "» s'élance sur la grand'route, ensuite s'excuse devant la belle effrayée dont le cheval s'était arrêté. Il embrasse le genou de la belle, embrasse le cheval et se répand en complimenta pleins de sensibilité I € heureux coursier qui portes ce bel ange , aies en bien soin, sois bien doux, obéis à sa pensée, garde bien d'avoir un trot dur qui blesserait, qui meurtrirait ses membres délicats I que ne suis-je aussi heureux que toi, que n'est-ce moi qui porte une charge si
belle I » — Il suit des yeux, le cœur épris, la belle qui s'éloigne en souriant.
Cependant il serait injuste, en finissant cette étude de la mignardise de Chénier, de ne pas relever qu'il y a chez ce poète, même dans les fadaises, tant de fraîcheur, tant d'élégance , et que même dans les sensibleries les plus niaises il y a toujours un fond de sensibilité vraie et plus ou moins grave, une corde qui vibre au moindre contact et qui résonne dans notre cœur. Il serait injuste surtout de ne pas reconnaître que si jusqu'ici nous n'avons guère trouvé dans ces poésies que des conventions sentimentales, on peut trouver chez Chénier une autre poésie bien différente de celles-là , une poésie pleine d'abandon naturel , fougueux , entraînant et surtout sincère. L'amour de la vérité inspire déjà à ses poésies didactiques des accents, énergiques, mâles, presque sublimes, comme elle en avait inspiré plus ou moins à tout le siècle. De même l'amour de cet autre idéal du temps, l'amour de la liberté. Dans la Bataille d'ArminiuSj tragédie essentiellement lyrique, un peu à la Quinault, mais bien supérieure du reste à Quinault et à son école, il fait entendre dans le chant guerrier des barbares les accents féroces d'une espèce de Marseillaise. Il est vrai que ce chant est encore un jeu trop artistique, il est vrai que les odes comme le Jeu de Paume sont encore emphatiques et dans le système de Le Brun : mais songeons au reste des Odes, aux Hymnes et avant tout aux ïambes ! Quels cris douloureux, énergiques,
souvent effrayants par leur impétuosité, par leur réalisme, et qui remuent Tâme violemment! Ce pathétique sublime est digne des poètes tragiques du xvii* siècle, les surpasse même par cette force que donne la vérité, la réalité vécue en regard de la fiction pure et fondée tout au plus sur de faibles réminiscences personnelles. Jamais la poésie lyrique n'avait connu en France de tels accents, elle n'en a pas connu au moyen âge, elle n'en connsdtra pas jusqu'à Victor Hugo, qui sera d'ailleurs bien moins sincèrement ému et qui se mettra en émotion pour des événements incomparablement moins tragiques.
Modernité des sentiments : {d). Sentiment de la
nature.
Le sentiment de la nature qui nous intéresse beaucoup même dans la poésie antique comme un signe saillant de la parenté de ces temps avec les nôtres, mérite bien d*être traité à part dans l'étude d'un poète du XYiii° siècle, siècle encore plus proche de nous et où ce sentiment renaît et s'impose définitivement à la poésie moderne. C'est en examinant ce sentiment chez Chénier que nous aurons lieu de voir chez lui les qualités essentiellement modernes de la poésie actuelle dans leur germe. Mais disons aussi que ce que nous aurons surtout lieu de voir, ce sera le sentiment de la nature d'un âge décadent, dans tout son détail, et proche parent de tous les âges déëadents dans l'antiquité.
J Nous connaissons du moins des Romains leur façon d'aimer la nature. Ils arrangeaient dans leurs maisons un petit jardin avec quelques arbres qu'ils appelaient prétentieusement hois. Ils construisaient au milieu } de la cour un petit bassin, une grotte de coquilles le
long de la muraille sur laquelle étaient peintes des allés d'arbres. Ceux qui étaient assez riches, bâtissaient des villas magnifiques au bord de la mer, sur le flanc ou au pied de la montagne, et ils y déployaient un luxe insensé, luxe qui devint si monstrueux dans les villas des empereurs qu'on lui peut à peine comparer le faste admiré de Versailles. Ces Romains qui allaient se reposer à la campagne jusqu'à ce que les affaires ou l'ennui les ramenassent à la ville, aimaient beaucoup les champs traversés de ruisseaux , l'ombre rafraîchissante sur le rivage , le murmune des vagues. Ils aimaient surtout lés beautés obtenues par le viol de la nature , cascades artificielles créées par le détournement des ruisseaux , pyramides ou autres formes bizarres , animaux ou monogrammes faits d'arbres et d'arbrisseaux découpés et torturés, de fleurs artificiellement groupées. C'est au milieu de cette nature que les poètes cherchaient des inspirations dans leur retraite, tout en protestant contre la mutilation tyrannique de la nature. C'est ce qu'on pourrait répéter mot pour mot du xviii° siècle et de sa poésie. L'époque de Saint-Lambert disait avec orgueil : <3C Les anciens aimaient et chantaient la campagne, nous admirons et chantons la nature. y> Cependant elle ne faisait que pousser plus loin le faux, l'outré dont l'antiquité latine avait commencé de donner l'exemple. Le culte de la nature qui produisait au temps de Virgile deux genres dans la poésie, jusqu'alors inconnus à Rome, les Eglogues et les Géorgiques,
poème didactico-descriptif , commence déjà au xvii« siècle dans la poésie moderne, témoins les pitoyables vers descriptifs du jeune Racine, et les vers bucoliques de M"** Deshoulières. Mais c'est au xviii° qu'il est érigé en système et c'est dans ce temps que s'établit la pré- Idominance des genres idylliques et descriptifs. L'idylle atteint une importance inouïe, ce genre que Paul Albert flétrit avec justesse comme celui qui est fic toujours le plus faux de tous les genres, » devient le meilleur et le plus sincère représentant de l'esprit public à cette époque où les désirs qu'avait exprimés jadis la Grande Mademoiselle en lisant d'Urfé , furent réalisés par Marie- Antoinette à Trianon, et où Gessner obtenait en France cette sorte d'hégémonie intellectuelle dont nous avons déjà parlé. La poésie descriptive « créée par les Anglais et les Allemands » à entendre Saint-Lambert, était non moins étendue en France et donnait naissance à une foule de calendriers philosophiques et d'encyclopédies horticoles en vers. Tous les représentants de ce genre ont également mérité la satire d'un Rivarol qui caractérisait ainsi Delille :
Son style citadin peint en beau les campagnes, Sur un papier chinois il a vu les montagnes, La mer à l'Opéra, les forêts à Longchamps. . .
Il est vrai que l'on ne pensait plus avec Corneille que « la nature entière avec tout son état, n'ofi'rit rien que de plat, » néanmoins on conservait les traditions
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mythologiques dans cette poésie descriptive vantée par un Saint-Lambert avec orgueil comme un genre essentiellement moderne : le goût gessnérien, nous Tavons vu, s'y cramponnait comme à des ornements mignards.
Sainte-Beuve explique l'infériorité deParny comparé àTibuUe par ceci que Pamy n'avait pas « le sentiment large et naïf de la nature. :» Probablement Tibulle lui-même ne l'avait pas assez large, ni assez naïf. Même le poète à qui Sainte-Beuve pensait aussi cette fois dans son for intérieur, en parlant d'un poète du xvm« siècle, Ghénier lui-môme, (juoiqu'il ait eu ce sentiment à un plus haut degré, ne l'a pas dans une autre direction que toute son époque. Si a: dès ses plus jeunes ans ses rustiques souhaits l'ont porté vers les champs, "» cela venait pour lui de la même cause que pour ses contemporains : il espérait y retrouver cet âge d'or qu'il avait avec tant de plaisir vu dépeint dans « les champêtres histoires, y> même dans la Bible, n désirait vivre comme les vieux patriarches c aux champs de Babylone; :» il désirait vivre dans une retraite entouré de sa famille, de ses amis et errant < un livre à la main, de bocage en bocage. :» Ce livre eût été peut-être l'Anthologie, tandis que c'était Labruyère avec lequel Léonard désirait de même errer au sein de la nature. Il aimait la campagne à la façon d'un citadin lassé, voulant y vivre « en villageois tranquille, i> loin des <ii clameurs du vulgaire :» et y portant tous les raffinements de la vie urbaine. Ses
150 LA POÉSIE ITÂNDRÉ CHËKlER
élégies nous le montrent y improvisant des festins avec ses amis dans les forêts où les débats littéraires sont interrompus par le tintement des verres, et finissant par c chercher des nymphes égarées dans les bois. » Elles le montrent dans une retraite à deux, s'étant retiré à la campagne avec sa maîtresse. Les poètes contemporains aimaient d'après les antiques ces retraites , du moins il aimaient à les chanter. Tibulle se plaint d'avoir espéré en vain aller avec sa Délia à la campagne où ils auraient cultivé la terre ensemble. Ces plaintes furent répétées par Bertin, aussi bien que par Chénier. Seulement Bertin, plus fidèle à son antique modèle, désire se retirer définitivement à la campagne pour y vivre, s'y livrer aux travaux rustiques, et pour y mourir. Chénier au contraire, qui ne voulait pas connaître ces travaux, et qui, s'il lui arrivait par hasard d'en parler dans sa jeunesse, se rétracte plus tard dans ses versions plus récentes, est un jeune dandy de la jeunesse dorée contemporaine qui veut se retirer avec sa maîtresse pour quelques jours seulement et pour mieux goûter à la campagne leurs plaisirs secrets, pour les goûter plus librement avec sa belle iL fuyant d'un luxe vain l'entrave impérieuse, t^ Il raconte qu'il avait l'intention de remplacer, pendant leur retraite secrète, même la femme de chambre auprès de son amante, en faisant le lit, peignant les cheveux, préparant le diner, etc. Jamais Tibulle n'aurait pensé qu'après tant de siècles ses plaintes déjà assez artificielles fussent répétées avec des
modifications si raffinées. Savez-vous qui Chénîer imite ici en e£fet? Ce n'est pas Tibulle , ni Bertin; c'est Léonard, qui lui aussi regrette de ne pouvoir aller avec sa belle «: habiter les hameaux, vivre comme un berger, :» travailler comme les vignerons et les laboureurs. Il aurait été alors tout à saDoris. Celle-ci c le verrait lui même ou renouer ses tresses ou chausser ses pieds délicats. :» C'est de même à la campagne que Chénier désire cacher son désespoir amoureux. Ayant rompu avec Camille, il répète les plaintes de Gallus chez Virgile qui regrettait de ne pas être pâtre ou vigneron ; il se souvient des joies de la vie de Tityre, de celles des aïeux champêtres peintes par Horace. Il veut sortir € de ces vaines cités que tourmente l'amour, de ces lieux éclatants et trompeurs;:» il regrette de ne pas être né, de ne pas avoir vécu dans les Alpes. — Comme vous voyez, ce n'est pas la misanthropie farouche d'un Rousseau qui se retire au sein de la nature pour y guérir ses blessures; rien de ces révoltes, de ces cris déchirants contre la tyrannie de la société qu'avait inspirés jadis la déception amoureuse aux contemporains de Shakespeare, à Beaumont et à Fletcher {Phihuter) ou à notre contemporain à nous, Tennyson (Locksley Hall.) La nature ne sert chez Chénier que de cadre à l'esprit idyllico-sentimental.
Avec la même direction dans le culte de la nature, Chénier devait cultiver dans sa poésie les mêmes genres que tous ses contemporains et dans le même
15S LÀ POË^œ D'ANDRÉ GHÊNIER
sens. L'idylle qu'il a d'ailleurs relevée et ennoblie, est cependant pour lui toujours l'idylle à la Léonard. Celui-ci offre ses idylles aux jeunes gens. € Us y respireront, selon la préface, le goût des plaisirs champêtres, et des vertus qui sont chères à leur âge. Transportés dans les beaux jour du siècle d'or, ils n'auront sous les yeux que des images riantes et l'expression des plus beaux sentiments de la nature, s Chénier avoue de même que c'est l'âge d'or qu'il aime et qu'il veut faire aimer dans les o: champêtres histoires ; y^ il reconnaît pour le principal but de ses idylles de vouloir e: montrer au belles de nos villes la champêtre innocence et les plaisirs tranquilles. » U se nomme^ selon le langage conventionnel des élégiaques contemporains : berger, berger-poète, même pasteur byzantin ; il nomme son amante bergère; les figures de ses idylles sont de même des bergers , des bergerspoètes. Son épithète favorite, à côté de VantiquCy est Y agreste y encore plus le riLstiquCy toutes les deux empruntées à Virgile par la poésie de ce temps. Quant à la poésie descriptive de Chénier, nous ne possédons pas en ce genre beaucoup de productions ; mais du moins le projet d'une espèce de Saisans peut bien être distingué parmi les notes et les fragments : on y remarque l'intention du poète de faire un calendrier didactique rappelant les Géorgiques et encore plus les vers de Saint-Lambert et de Delille. II s'y trouve aussi toute une série de fragments que l'on pourra facilement réunir sous le titre de Fleurs,
et où le poète se proposait de parler « d'un grand nombre d'arbres et de végétaux. » Ces descriptions faites par des bergers-poètes et faites avec autant de sensiblerie que de virtuosité descriptive, rapellent les Fleurs de Pamy, cette série de tableaux si pleine du faux goût du siècle.
Demandons-nous maintenant quels sont les tableaux de nature, quels sont les paysages préférés de Chénier. Il faudra dire d'abord un mot sur le rôle de ]a couleur locale chez Chénier, cet élément si essentiel de la poésie moderne et si accusé déjà au xviii" siècle, où Rousseau découvrait la Suisse et Bernardin de Saint-Pierre l'Ile de France. Chénier pratiquait cet élément consciemment, il s'en rendait bien compte. Il a des vers qui prouvent cela incontestablement et qui semblent écrits par Victor Hugo, comme celui-ci par exemple : (l Les hauts sapins de la Finlande humide. :b II est très sûr que Chénier montrerait aussi à cet égard des spécimens infiniment intéressants, s'il avait pu exécuter le projet de Suzanne, poème où il cherchait des couleurs orientales, où il voulait encadrer € des détails asiatiques sur les vêtements, des détails géographiques » etc. C'eût été une occasion excellente pour nous de pouvoir observer le développement, le progrès du principe de la couleur locale, depuis YEsther de Racine , et pour y voir peut-être déjà devancées les Orientales de Victor Hugo. Ce principe aurait été réalisé d'une manière non moins intéressante dans V Amérique, poème par excellence
géographique, où Fauteur voulait peindre (d'après la manière d'Homère, dit-il d'ailleurs) les lieux, avec leurs produits spéciaux, et où il aurait pu bien dé« couvrir la poésie des forêts vierges avant Chateaubriand. Dans V Hermès il avait l'intention de parler de l'influence des climats , d'après Montesquieu sans doute. Il s'efforçait à circonscrire géographiquement ses paysages : « Tout cela géographiquement peut être en Crète, » lit-on dans un projet d'idylle. Malheureusement on lit ailleurs au contraire ceci : ^ Vous du blond Ânio {ou autre) Naïades, :» parenthèse qui laisse soupçonner que Chénier cherchait malgré tout et surtout des couleurs avant de chercher des couleurs authentiques. La seule pièce où l'on puisse parler positivement de la couleur locale, c'est la petite élégie qui glorifie le lieu de naissance de sa belle en le comparant à la France : c'est donc de nouveau un prétexte pour débiter des compliments à sa belle, rien de plus. Que tout cela est insignifiant eu égard à la poésie contemporaine, et même à celle d'un Bertin !
Aussi ne cherchons pas d'autres couleurs locales chez notre poète que celles qui se trouvent dans le monde des idylles. Il mentionne, il est vrai, dans ses vers Paris, ou plutôt les environs de Paris ; il parle beaucoup de la Seine ; les noms du bois de Boulogne, du bois de Vincennes se trouvent dans ses vers avec les noms de Nîmes, de Montigny, de Mareuil et d'autres pays de la France ; mais le paysage préféré par Chénier ne se trouve nulle part sur la carte de gréographie
sinon à Trîanon ou dans les tableaux de Watteau, de Boucher et sur les estampes des éditions des églogues contemporaines. Les poètes de l'ancien régime comme autrefois les poètes romains protestaient contre la mutilation artificielle de la nature ; ainsi Bertin blâmait de ce point de vue « l'exacte symétrie » des parcs de Versailles. Chénier ne proteste pas moins contre « le fer injurieux » qui « mutile sans pitié les plaintives Dryades :;> et contre la servitude des Naïades qu'il décrit en nobles périphrases :
Le plomb, les murs de pierre enchaînant les Nsaades, De bassins en bassins, de degrés en degrés, Guident leur chute esclave et leurs pas mesurés
Mais Bertin qui ne trouvait d'ailleurs rien de mieux à opposer aux parcs de Versailles que « le désordre bizarre » du Petit-Trianon, malgré ses protestations, fait cet aveu inconséquent que dans les parcs mutilés « Fart en l'imitant surpasse la nature. » Chénier, de même, quoiqu'il prétende que dans ces parcs « une Muse Kbre et naïve et fidèle » ne puisse naître, y cherche des décors pour ses poésies. Il y choisit même un décor permanent ou tout au plus des décors tous d'un même genre très usité en ce temps depuis qu'il apparut avec tant d'éclat dans la Nouvelle Héloïse. On se souvient de ce « réduit sauvage et désert, mais plein de ces sortes de beautés qui ne plaisent qu'aux âmes sensibles. » Voici le cadre où il se trouve : (c Ici un torrent violent et bourbeux, avec une forêt de
chênes sur l'autre bord, là une chaîne de rochers inaccessibles avec un bois de sapins à sa droite, et en bas un immense lac avec des côtes riches et couronnées du majestueux Jura. x> Au milieu de ces (l grands et superbes objets y> s'étend une esplanade étalant « les charmes d'un séjour riant et champêtre. Quelques ruisseaux filtraient à travers les rochers et roulaient sur la verdure en filets de cristal ; quelques arbres fruitiers sauvages, la terre humide et firaîche couverte d'herbes et de fleurs. » — Les successeurs de Rousseau aimaient beaucoup ces (( séjours riants et champêtres t>j «c ces doux séjours y>, mais en les privant de leur cadre majestueux, de tout ce qui les rend chez Rousseau vraiment naturels et puissants, pour les présenter encore plus riants, plus agréables aux âmes sensibles ; en les enjolivant en un mot avec des réminiscences de l'antiquité décadente. Chénier les adorait aussi, et ses penchants l'entraînèrent de bonne heure à cette adoration. Il écrit dans sa vingt-troisième année : ce En me rappelant les beaux pays, les eaux, les fontaines, les sources de toute espèce que j'ai vues dans un âge où je ne savais guère voir , il m'est revenu un souvenir de mon enfance que je ne veux pas perdre. » Aussi note-t-il ce souvenir. Il avait huit ans, il était chez sa tante, dans la France méridionale, et allait dans les montagnes avec des pèlerins. Voici les impressions, nullement religieuses, qu'il éprouvait, et qu'il conservait même jusqu'à l'âge ou il écrivait cette note : ^ Dans la montagne , à côté du
chemin à droite, il y avait une fontaine dans une espèce de voûte creusée dans le roc; l'eau en était superbe et fraîche, et il y avait sous la petite voûte une ou deux madones ... Si jamais j'ai , dans un pays qui me plaise, un asile à ma fantaisie, je veux y arranger, s'il eft possible, une fontaine de la même manière, avec une statue aux nymphes, et imiter ces inscriptîontintiques : De fontihus bocHs. "» En effet il arrangea de cette manière, d'après ce genre de tableaux, les paysages dans ses domaines poétiques, dans ses œuirres.
La préférence pour ces paysages qui peuvent être apielés à juste titre gessnériens, se rencontre à chaque pas dans Chénier. Une de ses notes prescrit pour décor c un joli paysage. » Une autre mentionnant une grotte, ajoute en parenthèse : a Poétiquement. » Voici les éléments de ces «c jolis » paysages : antre, grotte, vallon, bocage, rivage, asile, retraite. Ces mots peuvent être lus presque à chaque page.
Voici les éléments nécessaires pour qu'une grotte devienne poétique : « Roseaux. Lac. "» Cette indication se trouve dans le projet de la grotte où Virgile serait né. Lisons aussi la description de cet autre lieu de naissance supposé, celui de M">* de Cosv^ay : la scène est dans c les riants berceaux de l'Ânio, au bruit de Tonde et des roseaux. i> C'est une grotte humide où le soleil ne peut pénétrer € sous des piliers de nacre entourés de jasmins » et où l'enfant apparaît couché c sur un lit de pervenche et de thym. » —Parmi les
autres fragments il s'en trouve un où le poète-berger avertit les oiseaux qu'il a attaché (n le grillage d'une volière }!> sur la muraille le long de laquelle couie une source, (l J'ai couvert, continue-t-il, le mur de coquillages. La fontaine descendra en cascades dans les bassins faits avec de plus grandes coquilles cù le matin vous baignerez votre tète et vous trempera: vos ailes. :ù Ce sont des mièvreries dans le genre des gentillesses de Pannychis. — Ces gentillesses abondent partout dans les poésies de Chénier. Partout on lencontre des rocs « frais et sombres d'où parmi le cress)n et l'humide gravier :» coule le fleuve, des bocages lu « balsamique ombrage des jeunes rosiers i> où cbaitent les rossignols, des a: prés, gazons, bois harmonieux :», des collines € animées de mobiles ruisseaux » et parfumées de fleurs, des vallées a: avec leurs eaux leurs bois et leurs cascades :» et pleines de l'écho sonore, du chuchotement des zéphyrs, du doux murmure des fontaines, d'ombres fraîches et vertes. Tout cela rappelle, par le sujet comme par le coloris , les tableaux contemporains des peintres des Fêtes Galantes et de ceux des Pastorales^ et en général la poésie bucolique du temps. On peut remarquer en effet ici que Chénier ne fait souvent qu'imiter ses contemporains avec leurs vers doucereux. Nous avons déjà parlé de l'élégie où le poète exprime à ses amis, à l'imitation de Bertin, en quel lieu il voudrait être enterré. Voyons d'abord dans Bertin la description de ce lieu :
O mes amiSy pour consoler mon ombre Transportez-moi sous les riants berceaux De Feuillancour, dans ce bois frais et sombre, Entrecoupé de mobiles ruisseaux, Dans ce Tibur solitaire et champêtre. . . .
Là mes amis au pied d'un jeune hêtre, D'une onde pure en tout temps abreuvé, Que mon tombeau soit sans pompe élevé. . . .
Voici maintenant dans Chénier :
Vous-mêmes choisirez à mes jeunes reliques.
Quelque bord fréquenté de pénates rustiques, Des regards d'un beau ciel doucement animé.
Des fleurs et de l'ombrage et de tout ce que j'aimai. C'est là près d'une eau pure, au coin d'un bois tranquille. Qu'à mes mânes éteints je demande un asyle.
Afin qpie votre ami soit présent à vos yeux I . . . .
M. Becq de Fouquîères dit en parlant de Télégie où Chénier décrit la demeure des bienheureux .dans IHElysée, que c cette poétique inscription semble inspirée de Tibulle » imité déjà par Berlin mais c fort médiocrement. » Ce qui e3t vrai, c'est que Chénier ne s'inspire pas ici de Tibulle, qu'il mentionne d'ailleurs si souvent, mais de Bertin qu'il ne mentionne jamais. Oui, cette fois-ci encore c'est à travers Bertin qu'il imite l'antiquité. La situation elle-même est infiniment plus près de Bertin que de Tibulle. Celuici, devenu malade, dit à son ami qu'après sa mort il espère être introduit par Vénus même dans l'Elysée où des jeunes gens dansent et chantent avec les oiseaux. L'Amour est parmi eux et la terre produit pour eux des aromates, ils sont entourés de roses,
IGO LA POÉSIE D'âNDRÉ CHÉNIER
tandis que, au dehors, l'eau noire mugit avec fureur et les furies sévissent dans la nuit profonde. Berlin et Chénier parlent au contraire à leur maîtresse, ils parlent de l'autre monde comme du pays de l'amour éternel et parfait, pays n'ayant rien de ces traits sombres et mystérieux qui lappellent chez Tibulle la crainte de la mort, si forte dans l'antiquité. Ce pays est enjolivé avec la grâce de Gessner. Le lecteur jugera si Chénier a emprunté en effet à son prédécesseur contemporain ses motifs sentimentaux dans cette description.