CHÉNIER
Du Léthé bientaisant la rive fortunée Me prépare un aaile et des ombrages verts :
Là les danses, les jeux, les suaves concerts, Et la fraîche naïade en ses grottes de mousse, S'écoule sur des fleurs, mélancolique et douc8. Là jamais la beauté ne pleure ses attraits :
EUeaime, eUe est cimsiante, elle ne ment jamai* : Là tout cfioix est hearemc, toute ardeur mutuelle. Et tout plaiiir durable et tout serment fidèle.
En 4793, dans Tépigramme sur Labarre, l'Elysée est dépeint déjà comme un bois triste et nocturne aux chemins ténébreux où marchent des ombres superbes et taciturnes : ces traits accusent déjà une imagination devenue plus sombre. Cependant les tableaux conformes à ceux dont nous venons de parler, ne manquent pas non plus dans les poésies antérieures. V Amérique contient cette invocation à Inès de Castro, à l'héroïne de la tragédie de La Motte qui a arraché tant de larmes en ce temps aux spectateurs : <s: nymphes de Mondego, et toi belle ombre de la belle Inès, qui erres toujours dans les feuilles du bocage mélancolique, au bord de cette fontaine, venez m'inspirer ! » — Bertin avait chanté Choisy, « ce modeste et riant séjour » où M"»« de Montpensier venait avec son amant « goûter en paix le plaisir si touchant de répandre des larmes, y> et qui est maintenant abandonné : ce sous le frais abri de ces riants berceaux on n'entend plus que le chant des oiseaux et le doux murmure de Tonde. » Versailles abandonnée est peinte avec les mêmes couleurs chez Chénier. Elle le charme avec ses « vallons tranquilleS; sommets verts et frais asiles. :ù Sa Muse veut tresser pour Versailles « l'amaranthe, immortelle guirlande, en po^^tique offrande. » Il en chante les c molles prairies, y) les zéphyrs, <( l'ombre fraîche et secrète, ]» la <ic douce retraite où la chaleur de l'été est tempérée, d — Cette tendance à chercher des images gentilles dans la nature, cette mignardise dans le sentiment de la nature se fait voir même dans les
lœ LA POÉ9E D'ANDRÉ CBÉNIER
comparaisons, dans les métapliores empmntées à la nature , aussi Inen dans la jeunesse du poète que vers la fin de sa ¥ie. Dans une âégie à D. R. il s'était comparé à un fium blessé qui onporte avec lui c le ]^mb mortd. > L'une des âégies à Fanny répète cette image d'une grâce un peu âudiée où le poète dit qu'il esrre dans le bois avec l'image de la belle comme un Êu>n blessé qui emporte avec lui le c plomb volant. 9 Dans un fragment sur Versailles il veut cbanter sa retraite comme le rossignol chante c à couvert de l'orage, l'ormeau qui lui tendit les bras. » Cette idée rappelle l'épître où le chevalier de Pânge est excité à la poésie par l'exemple de c l'amoureux rossignol » qui c n'étouffe point sa voix » sur le rameau parce que cela serait c criminel aux yeux de la nature. 9 Une autre él^e à Fanny représente le poète comme une héliotrope et la bien-aimée comme le soleil :
Ah I La pâle fleur de Qytie
Ne voit au ciel qu*un astre, et rabsence du jour
Flétrit sa tête appesantie. . .
L'écho de cette ingénieuse métaphore se retrouve dans la Jeune Captive^ où, ce qui est d'ailleurs plus naturel, c'est la belle qui est peinte sous les traits d'une fleur, qui, comme jadis la jeune Israélite de Racine, à peine commençant à éclore et n'ayant vu qu'une aurore est près de mourir. Cette élégie n'est n'est qu'une série de tableaux de ce genre. Il y a encore une autre élégie adressée à la même personne^
car elle se rapporte sans aucun doute à M"^* la duchesse de Fleury, quoi qu'en pense M. L. Moland, trop sceptique sur ce point. Cette él^e d'une émotion moins artistique et plus sincère que la précédente, se compose de deux comparaisons. Le poète présente son idéal d'abord comme une blanche et douce dolombe, languissante et muette, aux doux regards, errant seule au bord du ruisseau, tandis qu'il se peint soimême comme une autre colombe qui, de peur des oiseaux de proie (les gardes de la duchesse), n'ose bouger dans les feuilles, encore moins se promener avec sa compagne, près de sa tète amie porter la sienne, ni murmurer avec elle, ni fouler l'herbe foulée par ses pieds délicats. Tout ceci nous fait souvenir de la grâce un peu affectée de l'idylle sur les colombes. La seconde comparaison montre la belle comme une blanche et douce brebis à la voix innocente, gardée par des loups, par crainte desquels le poète, n'ose c pour toucher sa laine obéissante, sortir du bois et bondir avec elle, lui bêler ses amours. ]» Cette seconde moitié de l'élégie n'est pas moins gracieuse que la première, mais cette fois-ci nous voilà vraiment au plein milieu du monde bucolique ! Ces motifs pris dans l'églogue reviennent à l'imagination de Chénier même lorsqu'il chante sur les tons vigoureux des ïambes. On sait qu'alors il se compare de nouveau au mouton bêlant que le boucher va abattre et dont personne ne se soucie plus, ni e: les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine, » ni c les vierges aux
bellei couleurs qui le baisaient en foule et sur sa blanche laine entrelaçaient rubans et fleurs, u Comme il s'agit ici de boucher, au lieu de loups, et surtout comme quelques lignes plus loin le poète se nomme avec ses autres compagnons prisonniers a mille moutons pendus aux crocs sanglants du charnier populaire» et destinés à a être servi au peuple-roi , » il est incontestable que l'imagination du poète a passé à un réalisme terrible conforme aux accents des ïambes. Cependant il n'en est pas moins vrai que Chénier est resté fidèle même à la fin de sa vie à ses premiers penchants qui l'entraînaient toujours vers les mièvreries idylliques.
C'est de même avec des images enjolivées et prises dans une nature de gentille idylle que Chénier aime à caractériser sa poésie, en se servant des jeux poétiques un peu usés. SeBvers,dii-il, sont «parfumés de myrthes et de fleurs ; » a ils brillent dans les flots du ruisseau, ils prennent des oiseaux la voix et les couleurs » et sont s cachés dans les replis d'une fleur.» Ailleurs Chénier s'identifie soi-même, par des enfantillages souvent employés par ses prédécesseurs, avec l'abeille qui va le matin « changer en miel les délices du thym, » avec la rose dont « un sein palpitant est la tombe divine, » avec un « frêle atdme d'oiseau » qui dépouille « sous d'autre cieux d'autres fleurs de leur molle étamine. » Il devient un oiseau tendre, débile, qui surpasse les couleurs du papillon, oU un cygne piovoquant les Lédas par l'éclat de son plumage, ou
IDÉES ET SHNTIUENTS 165
un fleuve pressant « mollement les membres délicats de mille fraîches beautés i> etc. Léonard avait dit de sa muse qu'elle ne veut pas emboucher la trompette guerrière pour décrire le tumulte et les horreurs des combats, mais,
Douce et timide elle aime les vergers,
Le bruit des eaux, la fraîcheur de l'ombrage,
Sa flûte en main elle suit les bergers. . .
Chénier dit de même que sa Muse ne veut pas <r le glaive à la main, du diadème ornée, pleurer les grands malheurs^ les empires, les rois ; y> mais elle est de ces Muses tranquilles
Qui cherchent la fraîcheur des rustiques asiles,
Le front ceint de lilas et de jasmins nouveaux,
Et vont sur leurs attraits consulter les ruisseaux. . .
Cette muse est a délicate et craintive, curieuse et v<rfage, ]» mais elle est surtout délicate (n tremblant à Taspect des frimas. ]» Heureusement elle a quelquefois de c plus hardis caprices :» ce qui nous permet de sortir enfin de ces fadaises, de ces minauderies souvent éblouissantes par leurs charmes artistiques, mais monotones et artificielles. Cette hardiesse consiste en ce que la Muse de Chénier quelquefois c ose regarder au fond des précipices où sur le roc mugit le torrent i^ qui tombe du sommet du mont.
Les monts sont un genre de paysage que les anciens ne goûtaient point et que le xviii^ siècle s'efforçait au
166 Là POËSŒ D'ANDItË CHËNIER
contraire d'adorer comme la véritable demeure de la nature vierge. Les Romains, poètes et savants, ou simples hommes d'esprit, traversaient s'ils devaient le iaire, avec une horreur insurmontable ces régions; et ils auraient été excessivement étonnés, à en croire M. Boissier, si quelqu'un leur avait prédit qu'après mille ans des milliers de voyageurs visiteraient ces glaciers insupportables et que les poètes s'y inspireraient. Le XVIII* siècle chantait beaucoup les monts depuis les Alpen de Haller, ou plutôt depuis la Nouvelle Héloiae qui entonnait en prose l'hymne en leur honneur. Tout le monde s'empressa d'accompagner cet hymne; on rencontre dans le choeur Boucher, le poète des Moxb, qui mourut à cdté de Chénier, Bertin, Pamy, Léonard et les autres. Chénier affectait aussi d'aimer les montagnes , comme nous venons de l'entendre. Il intercalait l'adoration des Alpes même dans l'imitation des poètes antiques ; ainsi en répétant
les vers de Tihulle : c in gelidis montibus
esse lapis , » c'est une occasion pour lui de parler de nouveau des Alpes. Il les peint avec des couleurs gessnériennes, comme il l'avoue lui-même indirectement lorsqu'il dit que sa Muse a visité la pure divinité des vallons de Zurich, qui, sur e les bords montueux de ce lac enchanté, du sage Gîessner à ses nymphes avides murmure les chansons, s Planche regrettait de ne pas connaître les poésies que l'observation immédiate de la nature avait dictées à Chénier durant son voyage eD Suisse ; elles sont connues aujourd'hui,
et elles ne diflèrent pas beaucoup de celles qui furent Inspirées par des lectures, par l'imagination ou par la nature des environs de Paris. Regardons tout ce que Ghénier prétend avoir vu avec ses propres yeux lors de son voyage avec les frères de Trudaine. Il a vu les c bondissantes eaux qui de leurs froids berceaux viennent du bel Hasly nourrir les doux ombrages » en faisant de lui un c frais Elysée, honneur des pâturages. » Il a vu le fleuve de l'Âar aux ondes impures mais c roulant un or pur en son onde semé, » avec des pâtres sur les bords qui gardent du fond de leur grotte les génisses aux sonnettes argentines et qui éveillent l'écho avec lours cors « lorsque plus loin s'étendait l'ombre des monts. > On voit que ce vers est la traduction du vers virgilien : Majoresque cadunt altisde montibus umbrx^ comme l'occupation de ces pâtres « fortunés et tranquilles :» au sein des Alpes € fertiles » rappelle les Tityres antiques, tout en rappelant en même temps la république heureuse de la Nouvelle Héloîse et les bergers de Gessner. Ghénier se souvient encore de VEngelberg^ de
la cime harmonieuse
Où souvent de leurs cieux les anges descendus, En de nuages d'or moUement suspendus Emplissent Tair des sons de leur voix éthérée.
c lac, fils des torrents ! Thoun, onde sacrée ! » s'écrie-t-il ; et il salue les « monts chevelus, verts et sombres remparts, » ces admirables caprices de la nature, ces bois, ces cités qui o: pendent en précipi-
ta u POfSEirixMCcBËnEB
c»5. > D est t*^ai'j- àt la gratte de sbbctifes an IrW <:i Uc 4e Tl>:<ia. de h grotte c escarpée et TirLÂDt: lies neox qrû d'wa awS des sainls fbt l'aâle piem, TzAie lA^ttire oâ s'él^Ml et «■hpnihiff en sience Fean deï cascades. > Ce qu'il y a de beau dans toutes ces deâcript>ja: c'est ce jen de bntaise inspiré parle iK'ni de h njootagDe Eogelbe^ ; d'aïDears ce sont des 6éeor% de ballet d'un cokwis suave et aimable où manque tûule hardiesse dans ks cootoors ^ dans les ronleors. Cbàiîer est id tout an {dos le précurseur des tabieaos les plus doux dn /ocelyn. Cest presque une cruauté à l'égard de Qiéni» que de lui opposer cette autre peinture des Pyréoées qui se trouve dans Berlin. Le gave, écrit cdui-ci :
roulmnt ai grooduit ses CMides t'U"''b''"Wnt'*n De cascade en cascade au loin retentissantes. S'élance des rochers, tombe dans le vallon, Entraîne les débris et des bcHs et des monts. Fait r^itrer leuis sommets dans la terre profonde. Et menace, à grand brait, d'enseTelir le monde. Od'nn pouvoir terrible inexplicable jeul O monts de G&vamie ! O redoutable enceinte I Sot vos Bancs escarpés, sur vos remparts neigeux, De ce monde changeant la vieillesse est empreinte. L'aulear seul à mes yeux s'obstine à se cacher. De ce vaste tombeau je ne puis m'arracher.
Ces cjprès renversés, ces aCF^uses peuplades De noirs rochers au loin l'un sur l'autre étendus. Sur des gouffi^s sans fond ces hameaux suspendus. Ce luxe de ruisseaux, de torrents, de cascades Par cent canaux divers à la fois descendus, Tout m'attriste et me plait
Quel souffle puissant, quelle énergie sauvage I Cette élévation du cœur jusqu'aux idées métaphysiques, cette exaltation de l'âme cherchant Dieu dans les merveilles de la nature qui est d'une insensibilité terrifiante, d'une hostilité muette ; ces accents sublimes surpassant même un Rousseau et retrouvés seulement par les Vigny et les Hugo, manquent à la poésie de Chénier, qui même dans la peinture des montagnes fait valoir ses tendances idylliques et y cherche les motifs des tableaux parfaitement conformes au style, au coloris de ceux que nous lui avons vu chercher en parlant de ses paysages favoris.
Voyons encore quelques exemples de la manière dont Chénier enjolive les tableaux de la Nouvelle Héloïse auxquels il fait de fréquents emprunts. Tout le monde se souvient de la scène où Saint-Preux passe le torrent glacé pour reprendre une lettre de Julie, lettre qui a été emportée par le vent. C'est un cadre majestueux qui convient bien à cette figure d'amant exalté. Un fragment de Chénier montre un jeune amant dans la même situation, assis au bord d'un précipice et puis <t franchissant torrents, buissons, rochers » pour rattrapper la lettre. C'est tout. Voici un autre passage plus intéressant. Dans une épitre de M"** Deshoulières se trouvent ces vers instructifs pour l'histoire de la poésie française :
Peut-être croyez-vous que toujours iusensible
Je décrirai dans mes vers, Entre de hauts rochers dont Taspect est terrible
170 LA POÉSIE D'ANDBË GHËNIER
Des prés toujours fleuris, des arbres toujours verts, Une source orgueilleuse et pure, Dont Feau sur cent rochers divers, D'une mousse verte couverts, S'épanche, bouillonne, murmure.
Des agneaux bondissant sur la tendre verdiu-e. Et de leurs conducteurs les rustiques concerts
Ces vers sont deux fois intéressants pour nous. D'abord on y aperçoit comme une première ébauche de cette description des Alpes que nous venons de voir dans Chénier. Ensuite ils montrent que le tableau suivant de la Nouvelle Héloïse était usité déjà au xvii« siècle avant de devenir un lieu commun pour le XVII i« siècle. « Je gravissais lentement et à pied des sentiers assez rudes, écrit Saint- Preux. Tantôt d'immenses rochers pendaient audessus de ma tète, tantôt de hautes et bruyantes cascades m'inondaient de leur épais brouillard. Tantôt un torrent étemel ouvrait à mes côtés un abîme dont les yeux n'osaient sonder la profondeur. Quelquefois je me perdais dans l'obscurité d'un bois touffu. Quelquefois, sortant d'un gouffre, une agréable prairie réjouissait mes regards etc. :» Chénier n'a vu dans ce passage qu'une matière heureuse à employer pour des contrastes, des descriptions pittoresques ; et il a fait de tout cela un terme de comparaison à appliquer le cas échéant :
Ainsi TÂllobroge recèle
Sur ses monts, de Thiver la patrie étemelle.
Et les fleurs du printemps, et les bois de Tété.
Sur d^aiides sommets le voyageur porté S'étonne. Auprès des rocs d'âge en âge entassés, En flots âpres et durs brille une mer glacée. A peine sur le dos de ces sentiers luisants Un bois armé de fer soutient ses pas glissants. Il entend retentir la voix du précipice.
Il se tourne, et partout un amas se hérisse De sommets ou brûlés ou de glaces épaissis, Fils du vaste Mont-Blanc, sur leurs têtes assis. Et qui s'élève autant au-dessus de leurs cimes Qu'ils s'élèvent eux-mêmes au-dessus des abîmes. Mais bientôt à leur pied qu'il descende. A ses yeux S'étendent mollement vallons délicieux...
Il y a chez Parny une élégie qui imite le même passage de la Nouvelle Héloïsey ce sont de nouveau les surprises des panoramas montagnards. (1) Mais Parny n'est pas un artiste désintéressé cherchant seulement des effets pittoresques ; il est avant tout homme , il apporte un cœur sensible dans ces montagnes, il y est venu chassé par ses douleurs. Il s'écrie à la vue de cette nature inanimée : m Tout se tait, tout est mort. Mourez honteux soupirs , mourez importuns souvenirs ! i> La contemplation de ce majestueux panorama lui arrache cette exclamation farouche qui le montre téméraire jusqu'à s'opposer à la nature terrible , audacieux à la braver , et surpassant même la fougue démoniaque de Saint-Preux,
(1) Ce lieu-commun était si fréquent au xvm* siècle qu'on le retrouve même dans l'Eloge de Racine ipax Laharpe, où il fournit la matière de certaine comparaison pour illustrer la différence entre le génie brut, inégal et le génie épuré par le goût.
172 lA POÉSIE D'ANDRÉ GHÉNIER
et surtout surpassant Bertin, qui ne sent que sa petitesse au milieu de la nature sauvage, et s'attriste à son aspect :
O nature, qu'ici je ressens ton empire !
J'aime de ce désert la sauvage âpreté ;
De tes travaux hardis j*aime la majesté,
Oui , ton horreur me plût ; je frissonne et j'admire !
C'est l'âme humaine qui parle ici avec l'accent de la poésie romantique. Ce sont déjà des accents, sinon à la Byron, du moins à la Sénancour.
Néanmoins la nature ne reste pas toujours un décor inerte chez Chénier. Il goûtait avec son temps, même avec M™e Deshoulières, les vers de Théocrite où l'immobilité de la nature est opposée au déchaînement des passions dans l'âme humaine (c'était une antithèse toujours chère aux madrigaux) ; mais il goûtait encore plus cet autre vers de Théocrite où l'amant rassure la belle en lui disant que (n c'est le bois qui de joie s'agite et murmure. » Il attribue très souvent ce rôle actif à la nature, aussi bien dans les poésies qui ont un sujet antique que dans celles qui sont essentiellement modernes. Il fait, en laplaçantsur les lèvres d'Homère , cette apostrophe aux bois, aux monts, aux ruisseaux, etc. : «: Quels doux frémissements vous agitèrent tous 1 » Il représente Achille au bord de la mer dont les ondes comme les rochers <t gémissaient de ses pleurs et soupiraient sa peine. » On lit dans une note cette invocation en prose : « bois de Vincennes , bois de Boulogne ! ne tressaillez-vous point d'allégresse, lors-
que sous vos ombrages fleuris une belle, la tête couverte d'un chapeau de plumes , galoppe sur un cheval ? :» L'idylle sur les orphelins égarés dans le bois raconte qu'à leur mort
Le feuUlage poussa des plaintes,
La lune se couvrit d'un voUe de douleurs.
L'aurore pleura leur enfance, etc..
Le poète fait gémir ici toute la nature y on ne trouve pas une sentimentalité plus larmoyante même dans la poésie romantique des Allemands. Aussi ne voyonsnous dans tout cela que des jeux poétiques au lieu d'y voir les signes d'un panthéisme quelconque. C'est l'écho de la mythologie polythéiste trop pâlie et devenue une façon de parler allégorique même déjà dans un Théocrite : dans Chénier ce n'est qu'un jeu d'esprit. Il serait bien hardi d'y chercher l'avant-goût du panthéisme moderne, quoique d'ailleurs ce système philosophique n'ait pas été tout à fait inconnu à Chénier ni à son siècle. Si la nature apparsdt ici comme un être moral qui semble prendre part à nos chagrins et à nos joies, c'est simplement un ornement poétique de plus pour Chénier chez qui le sentiment de la nature n'était ni plus sain , ni plus large que celui de toute son époque.
On ne doit pas oublier d'ailleurs que la nature a encore chez lui un rôle bien autrement actif et important. La rêverie mélancolique, non pas celle à la manière de Vigny et d'Hugo ou de Bertin et de Par ny,
mais la rêverie sentimentale , lamartinienne, où rhomme se confond , pour ainsi dire , avec la nature dans une vision suprême et où une espèce de panthéisme se montre déjà en effet quelquefois , est très fréquente dans Chénier.
Au temps de La fontaine il y avait déjà des gens qui aimaient « écouter en rêvant le bruit d'une fontaine. » Au temps de {Léonard c'était déjà un engoûment général que de « quitter les jardins les plus fastueux pour s'égarer dans une prairie sauvage, près d'un ruisseau qui murmure doucement sur des cailloux et semble appeler la rêverie. » — Qi Ruisseau, dont le bruit flattait ma rêverie ! » s'écrie Léonard; et ce cri fut répété par tout le monde, à chaque moment. Chénier n'aime rien tant que de se représenter au bord d'un fleuve , errant et faisant des vers. Tl dit que dès sa première jeunesse il aimait à se promener silencieusement e: dans les hameaux }d où son âme fut saisie par m de doux ravissements. i> Les charmes de la solitude si généralement et si souvent glorifiés en ce temps par toute la poésie européenne, sont pour lui ce le véritable élément » d'un vrai poète. Il y trouvait de la consolation pour ses maux. C'est en effet plus qu'une façon de parler lorsqu'il prétend que pendant l'absence de ses amis ce sont <i: les ruisseaux et les bois "» qui le consolent, outre l'amour et l'étude. Les personnages qu'il met en scène ont naturellement ce même tempérament. Un de ses poètes-bergers contemple le prin-
temps revenu et pousse des soupirs à Ih vue des colombes amoureuses :
Hélas 1 Je sens couler dans mon âme inquiète Une mélancolie et profonde et muette, Quelque chose me manque et je ne sais quels vœux.. . Ah ! faut-il être jeune et témoin de leurs jeux !
La situation , imitée cette fois de Sannazar, est san» doute un lieu-commun bucolique que nous avons rencontré déjà même dans Chénier, mais cette sensiblerie rêveuse contient quelque chose de nouveau , on y entend les accents d'une émotion enchanteresse, on y entend déjà les désirs vagues des Méditations. C'est ainsi que la sentimentalité gessnérienne se transforme , s'ennoblit quelquefois en une mélancolie lamartinienne ; et non seulement chez Chénier , mais aussi bien chez ses contemporains. On peut même voir que ces accents lamartiniens de Chénier sont réellement empruntés à la poésie du temps. Ainsi Lydie invite l'enfant dont elle voudrait être aimée , à venir s'asseoir avec elle sur l'herbe a: chaque soir au coucher du soleil. :» C'est le moment le plus propre à la rêverie. Néère mourant dit de même à son amant :
Au coucher du soleil si ton âme attendrie Tomhe en une muette et noble rêverie...
Ce n'était pas les jeunes gens du Poestum antique qui s'abandonnaient de cette façon à de muettes rêveries dans leurs jardin? de roses , mais les con-
temporaiDS de Chénier. En effet ces plaintes sont une imitation du passage suivant de Léonard :
si je puis briser les chaînes du trépas
Pour visiter encor ces retraites Qeuries...
Où lu daignes souvent me serrer dans tes bras ;
Si mon àme vers toi peut descendre ici bas,
Uu'un doux frémissement t'annonce sa présence 1
Quand le cœur plein de tes regrets, Tu viendras méditer dans l'ombre des forêts,
Songe que sur ta tête elle plane en silence !
On a du reste déjà depuis longtemps remarqué que ces révries n'ont rien d'antique. Dans l'élégie où il chante les héroïnes de Richandson et de Rousseau, Chénier dit qu'à la vue du soleil couchant une « douce mélancolie, une insensible et charmante langueur » occupe son âme ; il s'assied , il a laisse tomber sa tête sur son sein , > en regardant les miroitements du paysage dans le fleuve « qui s'étend comme lui, calme et pur. s — Regnault dans son étude sur Horace, citée par M. Becq de Fouquières, met en lumière avec beaucoup de sagacité le caractère moderne de ces vers, a Qui va , demande-t-il , s'asseoir ainsi au déclin du jour sur le penchant de ta montagne , pour voir le soleil se coucher dans la plaine? Qui décrit avec une simplicité si pénétrante le charme du soir? Qui cherche ainsi les secrètes harmonies de la nature et de l'homme ? Ce n'est pas Horace , c'est plutât M. de Lamartine. Chénier, parti du hoc erat in votis, aboutit à la premier Méditation. Voilà la rêverie véritablt^, voilà la mélancolie. » Les souvenirs prêtent
une voix à l'âme du poète c comme aux brises du soir une harpe éolienne résonne » dit quelque part Chénier avec une comparaison favorite du temps à'Ossian et non moins chère à Lamartine même. Cette union intime avec la nature qui se fait voir aussi dans cette comparaison charmante et d'une manière spontanée, inconsciente, est accusée par toute la poésie de Chénier. Des situations analogues à celle ipie nous venons d'entendre si bien analysée par Regnault , y abondent. Il se représente à nos yeux c errant au sommet des montagnes et de là voyant sous ses pas » les fleuves dans les vallons ; il s'assied sur un rocher ou un tronCy et, en notant ses impressions, il c ouvre un passage aux flots de ses pensées , en torrents orageux dans son sein amassées. :» Il se représente sur le bord de la mer où il vient lorsque la chaleur étend € le calme sur les flots » pour
... goûter la fndcheur du rivage, Et bien loin des cités, sous un épais feuillage, Ne pensant à rien, libre et serein comme Vair, Rêver seul en silence et regarder la mer...
Il y a dans V Amérique un bisaïeul de René , un huguenot réfugié dans le nouveau monde , ayant échappé à la Saint-Barthélémy , « une espèce de Timon le misanthrope. » Chénier avait l'intention de c le peindre aimant le soir à s'asseoir au haut des rochers, regardant la mer, surtout en temps de tempête. » On le voit, Chénier est si pénétré de la rêverie contemporaine qu'il l'attribue même à des époques
lointaines où elle était inconnue. Nous entendons surtout la rêverie mélancolique spécialement au bord de la mer , paysage aussi inconnu jusqu'alors à la poésie française que les Alpes y et qui fut découvert de même par Rousseau et par la poésie germanique. Nous entendons surtout ces rêveries au sein de la nature orageuse mises à la mode par Saint-Preux, par Werther et plus tard par Chactas et René.
Finissons par les élégies à Fanny , poésies où la rêverie joue le rôle le plus grand chez Chénier. fiertin dit de sa maîtresse qu'elle aime aller (k l'air triste , les regards baissés, rêveuse et solitaire, sous ces tilleuls entrelacés dont l'ombre invite aux doux mystères. » La Fanny de Chénier aime de même « les loisirs , les lentes rêveries, » elle aime à suivre des yeux le cours de la Seine oc rêveuse , sur le gazon assise , dominant la plaine, j» Le poète lui-même cherche les forêts où sa belle a coutume de rêver, là il l'évoque mieux, plongé dans ses rêveries. Il visite les bosquets de Versailles où habite « le silence fertile en belles rêveries , » il leur apprend le nom de sa belle ;
Quand Tâme doucement émue, J'y reviens méditer Tinstant où je Tai vue, Et l'instant où je dois la voir.
Cet ce heureux rivage » qui « conserve sa noble image » nous rappelle les bords du lac lamartinien si pleins du souvenir d'Elvire où le poète moderne viendra seul aussi rêver de sa maîtresse.
Et puisque nous allons terminer la partie de notre ouvrage qui traite des idées et des sentiments dans la poésie de Chénier, que Ton nous permette d'examiner ici un peu quelle est donc la différence entre la mélancolie romantique que nous venons de souvent mentionner , et celle de notre poète. A côté des différences artistiques, dit Saint-Marc Girardin, c il y a des différences plus caractéristiques entre la mélancolie de Chénier et celle des poètes modernes , cet égoîsme misanthropique et vaniteux qui se glorifie d'avoir des désirs qu'il ne peut pas satisfaire et qui se perd dans l'impuissance même de ses prétentions. Les rêveries dans Chénier sont littéraires au lieu d'être personnelles; ses fantômes aimés qu'il voit errer autour de lui , ces mânes aux yeux charmants, sont des héroïnes des romans qu'il a lus et non les héroïnes de ses aventures ou de ses rêves. Le moi bruyant et mécontent n'a pas encore fait invasion dans la poésie ; cependant il est tout près d'y entrer , car la mélancolie et la contemplation sont déjà des sentiments familiers à la poésie et dès que l'on contemple et médite autre chose que Dieu , on est tout prêt de ne contempler et de ne méditer que soi-même » C'est la page la plus remarquable que l'on ait écrite sar ce sujet ; nous l'avons copiée ici dans toute son étendue pour en discuter d'autant plus librement quelques passages qui ne nous paraissent pas tout à fait justes. On peut répondre à Saint-Marc Girardin d'abord que les rêveries de Chénier ne sont pas du
180 LA POÉS» D-ANDftÉ CHÊHIER
tout si exclusivement littéraires ; elles ne le sont pas plus que celles de sou époque ; et s'il chantait quelquefois les Julies et les Clarisses , il chantait encore plus souvent une Camille , une Fann; , une Cosney, une duchesse de Fleur;, qui étaient bien les héroïnes de ses aventures et de ses rêves. Ce sont ces femmes réelles et non imaginées qui l'ont le plus et le mieux inspiré. Quant à ces désirs effrénés et impuissants qui ne peuvent être retrouvés dans Chénier puisqu'il ne vivait pas au temps d'un Chateauhriand ou d'un Lamartine , encore moins au temps d'un Musset , ils ne méritent pas tant de réprobation , surtout quand cette réprobation doit se tourner en un él<^ pour un poète du xviii" siècle. La poésie du WeUschmen comme toute la poésie du siècle présent, surtout celle de la première moitié de notre siècle , marque un progrès incontestable en comparaison de la poésie du siècle dernier en tout ce qui regarde la profondeur et la sincérité des émotions : pourquoi parler donc avec tant de dédain de la poésie romantique i propos d'un André Chénier qui ne fut en somme que le poète de l'ancien r^me? Au contraire il feut avouer que tout ce qui est vraiment beau dans la poésie de Chénier et dans celle de son temps , c'est justement ee qui a conune préparé la voie â ce « moi bruyant et mécontent s qui excite le mépris de Saint-Marc Girardin. Et il nous convient de remarquer ici que ce n'est pas Chénier, poète enlièremenl inédit, inconnu, qui a réellement préparé
mfiES ET SEMDIEXfS M
c^te Toîe. Non , fl n^esl p«5 j«sle de tibIih' Gb£iii«r «Tec M. Beoq de Fooqiaiàres oomae k poète<|iiia introduit dans h poésie de son époque k hnsnie ^ Taocent mâmeoliqiie et lév^mr. Regarder Cbénier comme k premier intrododear de h poésie lyrique moderne en France aTant Lamartine, c^'est le glorifier aux depuis des poètes, sescontemporains^ qui montient déjà un lyrisme souTOit surprenant. On sait que ce n'est pas Ch&iier qui derint le miltre de la jeunesse de Lamartine. Les po^es diei qui le poète futur des MédUatimu cherchait d'abord ses modèles , de rins« piration, c'étaient Bortin et Psamy , poètes lyriques déjà dans le sens moderne , diei qui on nîtrouve la rêverie sentimentale, même les passions dévorantes^ au lieu des jeux d'esprit traditionnels éi conventionnels de la poésie lyrique jusqu'alors à la mode.