CHÉNIER
Avec de tels discours, ah ! tu m'aurais fait croire Aux clartés du soleil dans la nuit la plus noire.
Il est impossible de contester que Chénier ait imité, même celte fois-ci, Tibulle, à travers l'imitation de Bertin qui change un peu la pensée du poète romain. « Félix qui potuit prsesenti flere puellœ » , écrit Properce , et Chénier jen fait une antithèse en deux lignes :
Mais pleurer est amer pour une belle absente ,
Il n'est doux de pleurer qu'aux pieds de son amante.
Voici une antithèse même de Properce :
Aut in amore dolere volo aut audire dolentem , Sive meas lacrimas, sive videre tiMs
imitée et développée par Chénier :
Je veux pleurer moi-même ou voir couler ses larmes, Accuser un outrage ou calmer un soupçon, Et toujours pardonner ou demander pardon. . . .
II y a dans Chénier une gracieuse invocation à Tétoile: « Vesper-Phospore, cruel astre au matin, le soir astre si doux. » — Elle est fondée sur le double rôle de cette étoile et n'est qu'un amusement de l'esprit, se jouant en des contrastes, imité de Callimaque, de Méléagre et de Catulle. Des réminiscences de Catulle se trouvent souvent dans Chénier, surtout dans quelques tournures du style. « Le plaisir divin d'aimer et d'être aimé » rappelle ces paroles : « Mutuis animis amant, amantur » ; ce vers de l'élégie sur la lampe : (n On aime un autre amant , aime une autre maîtresse», rappelle cet autre : « Nunc jam illa non vulty tu quoque impotens noli ». L'Art d'aimer conseille de ne pas éteindre <c la cire lumineuse près d'une couche voluptueuse », — « elle a tout vu la nuit , dès que le jour paraît , elle a tout oublié » ; Pétrone avait dit avec une brièveté plus frappante : « Omnia nocte vident , nil aras meminere lucemœ, » Ovide dit de sa belle :
Aut amet, aut fadat cur ego semper amem ; Ah nimium volui, tantum patiatur amari
Berlin imite cette idée de la façon suivante :
Faites que dès ce soir on m'aime; Ou si c'est trop , du moins que Ton se laisse aimer. .
C'est aussi une pensée favorite de Chénier : « A se laisser aimer, à m'aimer , à m'entendre , » — « Qui m'écoute, ou qui m'aime, ou qui se laisse aimer. )) Une tournure pareille est celle-ci : « Oubliant tout le monde et du monde oublié » qui rappelle Pope : « The world forgetting, by the world forget , » mais elle rappelle aussi Horace : « Ohlitus meoram^ ohliviscendus et illis, :» Horace dit ailleurs : € Tecum vivere amem, tecum oheam lïbens,y> Lebrun désire de même « de vivre ou d'expirer » pour sa belle ; Chénier dit semblablement : « Avec toi voulait vivre et mourir avec toi. » Le vers : « Qui vivent tous pour elle et qui mourraient pour elle » , même celui-ci du Jeune Malade : « Qui ne vit que pour toi , qui meurt abandonnée » , en sont une légère modification. Virgile n'offrait pas moins d'antithèses à son disciple fidèle. Par exemple l'épigramme sur Médée dont le commencement discute cette question : qui fut plus coupable, cette « mère impie » ou « l'Amour inhumain,» est traduite de Virgile. — «On peut reprocher quelque subtilité à cette succession d'antithèses, écrit M. Becq de Fouquières , mais dans une églogue ce défaut disparaît, et donne même une valeur toute poétique aux chants du berger » , ce qui veut dire que les antithèses de Virgile apparaissent encore plus factices dans cette imitation française. Virgile salue la «terre saturnienne» [tellus saturniaj comme (nmagna paren$ frugum^ magna viriimy>; — c'est de même que Chénier , salue la terre « où Saturne a trouvé le
repos » comme une <c terre en moissons féconde et féconde en héros. » Le vers de Virgile : « Idem amor exitium pecori pecorisque magistro ^ se change dans Chénier en ce distique :
Mais rameur, rameur seul est le pasteur suprême Du chien et des brebis et du pasteur lui-même.
L'antithèse de Virgile est ici encore embellie par un jeu de mots. — Voici un exemple de la manière dont Chénier rend même un Homère maniéré ; Homère fait dire à Odysseus : « Maintenant que le jeu terrible est fini entre nous, je choisis un autre but qu'aucun tireur n'a encore atteint... »; Chénier fait tenir ce langage à Ulysse (ce sont les noms latins qu'il emploie toujours) :
Nous achevons un jeu lent et pénible, Princes, tentons un but plus neuf, plus accessible.
Une grande partie des répétitions est relevée par cette figure d'antithèse : « Aimant tous les humains , de tout le monde aimé, y> tournure qui rappelle cette autre imitée d'Horace et de Pope : « Toujours trahi, toujours je me laisse trahir » — Cf. « relevé d'une chute, une chute m'attend ; — ivre de volupté , s'enivre encore de gloire ; — son amour de tant d'amour payé ; — leurs plaisirs sont bien doux et douces sont leurs peines ; — et feindre d'être un sot pour vivre avec des sots ; — tout embrasse mon sang, tout mon sang est amour ; — vit et respire, et tout semble
vivre par elle ; — tous aiment au printemps, et moi, j'aime toujours ; — je vais chercher la mort qui ne me cherchait pas, etc. » Getle tournure se retrouve même dans la prose de Chénier; voici quelques phrases jetées à la hâte sur le papier comme des contrastes ingénieux qui venaient à l'esprit du poète par hasard et que celui-ci ne voulait pas oublier : « Ils croyaient avoir secoué le joug de la servitude , mais ils se trompaient ; car ils n'avaient pas secoué celui du vice, » — « Furent gouvernés par des hommes dont la vie était un tissu de crimes et l'âme un tissu de vices. » Telles sont encore :
Comme eux j'ai pu vous plaire, et comme eux vous lasser, De vous, comme eux encor, je pourrai me passer. . . . Qui toujours approuvant ce dont il fait l'usage. Aimera la sagesse et ne sera point sage.
La belle élégie sur ce Versailles y> ne dédaigne pas non plus cette tournure : « L'instant où je l'ai vue, et l'instant où je dois la voir »; mais que cette tournure, si gracieuse ici et si affectée ailleurs , devient forte dans le chant du cygne :
Qui me connaissaient tous avant l'affreux message , Mais qui ne me connaissent plus !
L'antithèse , si favorite à Chénier toujours , était ici la seule forme qui convînt à exprimer non pas un jeu artistique mais la vérité historique , un fait biographique. Mais pour voir dans tout son éclat l'art
de Cbénier dans l'application de ces répétitions antithétiques , il faut l'admirer dans les strophes de la Jeune Captive. Voici un petit chef-d'œuvre dont le tissu, l'arrangement, accuse bien une main de maître :
Est-ce à moi de mourir ? TranquiUe je m'endors, Et tranquille je veille, et ma veille aux remords
Ni mon sommeil ne sont en proie.
Ma bienvenue au jour me vit dans tous les yeux , Sur des fronts abattus mon aspect dans ces lieux
Ranime presque de la joie !
Que de délicatesse, que de charme^ que d'esprit, que de pureté, et surtout que de sentiment !
/ Les répétitions, nous l'avons vu , sont rehaussées quelquefois par des gradations : celles-ci sont souvent* prises parmi les antithèses : « Il ne reviendra pas, — isans doute il ne vit plus. Il vit , il vit encore. Il revient. » — « Vivre est te regarder, t'aimer et le dire. » On peut distinguer aussi des comparaisons gradatives
*et dégradatives faites sous la forme de répétition antithétique :
Et les fleurs du printemps et leurs riches couleurs ,
Et mes belles amours plus belles que les flenrs
Soit les fleurs dont Tété ranime les couleurs , Soit celles que seize ans, été plus doux encore , Sur ta joue innocente ont Fart de faire éclore. . . . Errant dans cette nuit turbulente, orageuse, Moins que ce triste cœur, noire et tumultueuse
Employer des comparaisons prises dans la nature et les appliquer de cette manière est le procédé constant de Cbénier. Telle est : ta Jusques à l'aube au teint
9i0 LA POÉSIE D*ANDRË GHENEER
moins que le sien vermeil d vers qui se rapporte à la belle peinte par le poète comme une ange au calme pur et frais dans son sommeil quoiqu'elle ait passé une nuit voluptueuse. Une tournure pareille s'offre encore dans le vers suivant : «c Tout est aimable et doux , et moins doux que ses yeux, d Ailleurs l'antithèse prend la forme de l'hyperbole , du paradoxon : «: lignes que sa main , que son cœur a tracées ; — la paix aguerrit seule mes pieuses morsures ; — est mort toute sa vie et n'a jamais vécu ; — c'est par ses vêtements qu'elle est nue à mes yeux ; — et de ses vêtements couverts et non voilée ; — de sa nudité seule embellie et parée (on voit que cette pensée était très chère àChénier); Chaque heure m'est un jour, chaque jour une année ; — je ne sais que périr de naufrage en naufrage. » Et n'oublions pas surtout ce vers exquis : «: Un silence confus qui demandait pardon y>^ auquel se rattachent ces deux autres, non inférieurs :
Et tes flots qui brisent les vaisseaux Sont, auprès de mon cœur, et calmes et tranquiUes.
Boissonnade avait remarqué à propos du vers : « Essayons d'épuiser la source inépuisable ]», auquel on peut ajouter encore celui-ci : « Viens, viens y consoler ton âme inconsolable » , que « cette opposition d'un verbe et de l'adjectif privatif est toujours d'un effet poétique, » il avait cité le vers fameux de Racine, il avait cité aussi Delille , qui chérissait cette
figure, et chez qui on retrouve même le vers de Chénier : c Peut jamais épuiser la source inépuisable . » — A propos du vers : « Le suit encore longtemps quand il a disparu 9 , M. Becq de Fouquières luimême remarque que c'est une hyperbole rabattue , usée déjà par DeliUe qui dit : c: Quand je ne le vois plus, mon œil le suit encore. 9 Tel est encore dans Chénier ce vers : a Et Técoutaient encore quand il ne chantait plus.» — Les antithèses ont été très aimées de la poésie précieuse au siècle précédent, et en effet il y en a de tfelles dans Chénier qui pourraient bien servir à ranplacer les poèmes dont se moque Molière dans le Misanthrope ou dans les Femmes savantes. En voici un joli bouquet : « Le doux oubli de ces maux qu'on adore (cela entrerait bien dans le sonnet de M. Oronte) ;
— et ne connaît d'amour que celui qu'elle inspire ;
— toujours je suis libre et je sers ; — être libre pour moi n'est que changer de fers ; — regards féconds en douces impostures , pour qui les yeux n'ont point de suaves poisons; — cruels et précieux souvenirs. Tous ses paradoxa sont trop spirituels. En voici encore :
Elle entendra mes pleurs , elle verra mes larmes , Et dans ses yeux divins , pleins de grâces, de charmes, Le sourire ou la haine , arbitres de mon sort Vont ou me pardonner ou prononcer ma mort. . . . Votre cœur est cruel, bien que vos yeux soient doux , Et je vous aimais trop pour être aimé de vous
Il faut remarquer que ces deux dernières lignes si
jolies , du reste , sont les seuls vers d'un projet en prose.
Mais présente, à ses pieds m'attendent les rigueurs , Et pour des songes vains de réelles douleurs. . . .
Notre lecteur se souviendra ici peut-être de Térence qui dit : m Cum milite isto praesens ut sies , » traduit par Chénier : « Présente au milieu d'eux, sois seule , sois absente 7i> ; Chénier en traduisant ici ces mots : e: dies noctesque me âmes », <>: je veux que nuit et jour tu m'aimes » , intercale cette tournure : « nuit et jour, hélas I je me tourmente. » L'antithèse de Térence se retourne encore dans une élégie à Fanny :
Que, loin de moi, ton cœur soit plein de ma présence ;
Comme, dans ton absence, Ton aspect bien-aimé m*est présent en tous lieux.
Des vers tout à fait précieux sont aussi les suivants :
Votre bouche dit non , votre voix et vos yeux
Disent un mot plus doux et le disent bien mieux ;
Craignant de vous livrer, craignant de vous défendre,
Vous ne m'accordez rien et vous me laissez tout prendre.
La moUe résistance, aux timides refus ,
Est pour un cœur sensible une faveur de plus.
Qu'il nous soit permis encore de citer la jolie chanson de Measure for Meaaure et l'imitation pré^ cieuse de Chénier, tout en mentionnant aussi l'imitation de la chanson d'Ophélie dans o: Belle de Scio » :
Non, laisse-moi, retiens ces discours caressants , Ces sourires trompeurs autant que séduisants , Et ces yeux si divins quand ils font des blessures , Ces lèvres tant de fois si doucement parjures , Et ce baiser si doux, mais souvent inhumain.
Sceau d'un amour constant, scellé souvent en vain.
Est-ce imiter l'euphuisme de Shakspeare à la manière grecque ou à la manière précieuse de l'ancien régime ? Qu'est devenue ici la grâce lyrique de Shakspeare ? Mais il ne faut pas être injuste. Rien n'était jamais plus éloigné de la poésie française que la poésie lyrique de ces comédies, cette expression suprême de l'humour capricieux. Il faut même rendre cette justice à Ghénier que ces moyens de son art dont nous venons de parler , ainsi que tous les autres, servent souvent le mieux possible ses inspirations les plus heureuses. Ainsi par exemple les antithèses se retrouvent même dans l'ode vraiment sublime à Charlotte Corday où eUes ne servent plus la mignardise, mais le pathétique :
Te baigner dans le sang fut tes seules délices, Baigne-toi dans le tien et reconnais des dieux. . . . Quand un brigand, vengeur de ce brigand larouche. . . Leur apprit qu'en eSét , tout puissant qu'est le crime ,
Qui renonce à la vie , est plus puissant que lui
Notre immortel opprobre y vit avec ta gloire, etc.
Langue et Y^rsification
Ghénier prétend que , tandis que la langue italienne n'a que la grâce et la douceur, le français peut se vanter c à la fois » de la grâce et de la fierté. En appelant à la langue de Lebrun, qu'il nomme à la première place, à celle de Racine, de Boileau, de Rousseau , de Buffon et de Montesquieu , il condamne vivement tous ceux qui veulent cacher leur propre impuissance en disant que c'est c ce langage français si faible en ses couleurs , si froid et si timide » , qui les a contraints c d'être lourds , gauches , plats, insipides » , ne sachant pas que cette même langue est chez les écrivains nommés plus haut € douce, rapide, abondante , magnifique , nerveuse > et se teint , se trempe « de leurs couleurs fécondes, i» A un vrai poète c'est avec l'inspiration et en même temps qu'elle, que viennent ^ les images, les mots que le génie inspire, un langage imprévu, les tours impétueux, inattendus , nouveaux , l'expression de flammes aux magiques tableaux qu'a trempés la nature en ses couleurs
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fertiles. » Ces pensées de YInvention sont répétées dans un fragment de V Hermès : € Les mots révèlent la peinture de tous nos sentiments , ils dissèquent et étalent la moindre de nos pensées comme un prisme fait avec les couleurs. -» Tout cela se rapporte au style pris dans un sens plus haut et pris aussi dans le sens grammatical. — Pour ce qui est du premier sens , nous n'oserions vouloir l'examiner. Ce serait trop de hardiesse de la part d'un étranger. Nous nous bornons donc à observer que le style de Chénier fut jugé assez sévèrement lors de sa première apparition. <e Quand son style fléchit, disait Lemercier, devient obscur, froid ou gêné, le reproche qu'il mérite, ne tombe que sur des imitations imparfaites, de TibuUe, de Properce ou d'Ovide, ornements d'emprunts qu'il mêle très mal à propos à ses richesses propres. Dès lors son goût vacille et laisse apercevoir en ses faiblesses de diction qu'il était loin de posséder toutes les ressources de son art. x> Voilà spécialement pour les élégies. Raynouard disait dans un jugement plus général : € Je ne dirai qu'un mot sur les formes de style, sur les imperfections par lesquelles André Chénier a cru donner à ses compositions un caractère plus poétique. En général il n'a pas été heureux , ou , pour mieux dire , quand il n'a pas réussi , on s'en aperçoit très aisément, i» M. Becq de Fouquières , lui-même , doit souvent reconnaître dans Chénier <e des vers mal construits, d'expressions tourmentées , beaucoup de tours et d'expressions fai-
bles ». Pour excuser celles-ci , il est disposé à les attribuer à la jeunesse du poète, comme Planche attribuait aussi à des hésitations de débutant, les emphases et les fautes de goût du Jeu de paume.
Reste à dire quelque chose sur la langue de Chénier, considérée au point de vue grammatical. Ce serait d'ailleurs affaire de linguiste; mais comme c'est aussi dans la langue qu'apparaissent les tendances archéologiques de Chénier , il ne sera pas superflu d'y jeter un coup-d'œil en se laissant guider par l'autorité si considérable de M. Becq de Fouquières. e: Il n'y a pas , dit celui-ci , dans toutes ses œuvres un seul néologisme. L'emploi des mots nouveaux était un défaut qu'il blâmait beaucoup dans Mirabeau. Il se trompe rarement dans l'emploi d'un mot ; il en connaît la portée, la valeur, non-seulement dans l'usage accoutumé , mais encore à l'origine. Il aime à redonner à un mot son sens primitif, souvent \ oublié par le sens figuré, et à lui rendre tous les sens \ qu'il avait en passant de la langue latine dans la \ nôtre et que nos vieux écrivains lui avaient conservés »; \ ajoutons comme l'a fait souvent un Racine , par exemple.
Des héllénismes il y en a peu dans le vocabulaire de Chénier, du moins à voir les notes de M. Becq de Fouquières. Tel est par exemple le mot « sein » appliqué dans le sens grec non seulement à la femme, mais même aux animaux, c'est-à-dire signifiant mamelle ; tel est encore « l'élève » employé, contraire-
ment à Thabitude de la langue française, dans le sens du « nourrisson. » Ailleurs il y a des héllénismes qui peuvent être aussi bien appelés des latinismes ; tels sont trésor dans le sens d'amas ( trésor de misère), tapis dans le sens de couverture etc. — Mais ce sont les latinismes proprement dits qu'on peut le plus souvent trouver dans Chénier. Ils sont en nombre incomparablement plus grand que les héllénismes : négliger la décence , artisan de trouble , nourrir ses yeux, derniers Africains (expression employée déjà par Voltaire — Vltima Africa), l'onde maritime (pour marine) l'ongle (le sabot des chevaux), indulgent (complaisant — nourrice indulgente , trésor indulgent^ à savoir le lait de la brebis que celleci offre volontiers). — Des expressions métaphoriques latines sont encore : vendange (raisin — Bacchus au front ceint de vendange. Virgile) , pur (clair et vif — foyer pur) ; la conscience ignorante du crime ; € expression latine ]» dit Chénier dans ses notes sur Malherbe, « dont notre langue a été enrichie par l'usage heureux qu'en a fait Despréaux. i> De même il loue le mot a: fatal 2> employé ce dans le vrai sens du latin ; on ne remploie plus ainsi , c'est une richesse véritable. » Notons encore ceux-ci : dépendre d'un lien (y être attaché), fugitif des neuf sœurs (Lebrun, Rousseau de même), mêler des couleurs (réunir) imbécile (faible — chez Corneille aussi) ; vague (errant — employé pour les personnes comme dans Ronsard); sourcilleux (présomptueux, dans l'étymo-
a» LÀ POÉSIE I^ÂNDRË CUËNlfiU
logie latine du mot.) — Dans V Amérique il voulait essayer la € hardiesse » , tentée du reste , ailleurs, c d'employer le mot hiver dans le sens de tempête comme chez les anciens Hiems, Xeiiudv ». Mais il ne se contenta pas seulement des mots , il imitait les tournures mêmes de la langue latine. c Tournure latine, claire et précise , dit-il quelque part ; je ne crois pas qu'on l'eût encore transportée en français. » En écrivant ce vers : c Lier à ses ormeaux la vigne paresseuse » , il remarque : <c J'ai voulu prendre aux Latins leur suis qui fait un effet si élégant dans leurs poésies. » — Une tournure très fréquente dans Chénier est l'emploi de la préposition à d'une manière latine : tendre les mains à la prière {ad precandum)y ouvrir la bouche à répondre, à des chants etc., tournure condamnée jadis par Voltaire. Un étranger peut être un peu surpris de ce que le savant éditeur que nous suivons pas à pas , ait relevé encore comme des tournures grecques ces expressions : mon affront (le pronom , nous disent les notes de l'édition critique , donne ici un sens passif au substantif comme dans le grec) , à cet aveugle , au lieu de à moi aveugle^ tournure très familière à toutes les langues modernes, tandis que, quant à la première expression^ un étranger croirait que l'emploi du pronom était indifférent , l'aiïront étant un mot d'une signification aussi bien passive qu'active. — Chénier se prescrit quelquefois des a tournures antiques » de la langue française <k qu'il faut employer. » Des
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tournures de cette espèce sont : nonchalant lié avec la préposition ec de » à la manière des siècles précédents ; l'accord du participe présent comme adjectif verbal (nymphe dansante) contesté par Raynouard , mais employé par Racine ; la réunion de (L Von )) et des pronoms de première ou seconde personne, si fréquente dans les classiques du ^3ivii« siècle etc. — Il y a même des mots pris dans leurs I sens vieilli, tels sont : reliques pour cendres (Racine), I aujourd'hui entièrement ressuscité par Fécole roman-
I tique, et dont Ghénier disait : ce Ce mot de reliques est beau et sonore ; de plus, employé rarement, il est encore tout neuf, c'est pourquoi il ne faut point qu'il soit perdu pour notre poésie 2> ; ennui (peine, chagrin) soins (soucis — Lafontaine), adresse (ruse — Racine), flétrir comme verbe neutre (Malherbe) etc. — Il est curieux de noter qu'il donne au mot ^ brave }» le sens italien : hardi.
Quant aux fautes grammaticales , cela ne nous re^rde point. Que Ghénier ait dit n rien » au heu de <K ne rien i> , <e personne :i^ au lieu de <e ne personne 2> , qu'il y ait dans ses vers des ellipses , des confusions des pronoms , des fautes de logique , que \ek phrases soient quelquefois incomplètes, etc. ; tout cela intéresse exclusivement le grammairien. Ghénier lui-même avait commis par principe ces négligences.
II voulait être novateur même dans la langue ; c'est pour cela qu'il écrit dans une note : <e Les grammairiens, hommes dont les travaux sont très utiles lors-
qu'ils se bornent à expliquer les lois du langage et qu'ils n'ont pas la prétention de les fixer. »
Mais n'insistons pas. Voyons plutôt la versification de Ghénier, point essentiel dans l'art de Chénier , et la question la plus technique de l'art d'un poète , mais qui n'en est pas moins un élément de l'art poétique. Jusqu'à quel point notre poète a été préoccupé de la question du mètre, on peut le voir par une note relative à ses poésies dramatiques, où il s'efforce à établir les mètres différents propres aux genres différents dans l'antiquité; il s'était fait outre cela toute une petite statistique sur les mètres grecs. Sa versification fut aussi attaquée par les premiers critiques. Agité du désir d'innover partout, écrivait la Revue encyclopédique en 1819, il tourmente quelquefois ses périodes et multiplie les césures ; supprimant les articles et les liaisons grammaticales du langage, il rompt ses vers par de brusques emjambements, les obscurcit et les embarasse de trop d'incises. :i> Cette accusation contient en même temps les mérites de la versification de Chénier. Sans doute il y a beaucoup de fautes dans les vers de Chénier; M. Becq de Fouquières, qui avait assez de patience et de dévouement à Chénier pour faire ce travail , ayant examiné ses vers un à un, constate souvent des fautes, ainsi dans les deux dernières lignes d*Hylas où ^ se rencontrent une expression vulgaire , un changement bizarre de construction et un hiatus ]», — dans le dernier vers de la Jeune Tarentine lequel ^ est mal
construit ; les césures ne sont pas heureusement placées :», — et dans plusieurs vers du fragment sur Tenlèvement d'Europe. Mais aussi que de fois n'art-il pas occasion de louer, « d'admirer la coupe savante» y l'inversion hardie et heureuse € nécessitée par la mesure du vers. :» M. Becq de Fouquières , citant les vers de Voltaire où il est dit que la césure e plait souvent en rompant la mesure » , ajoute que c'est justem^it dans la césure qu'est le principal point de l'innovation de Ghénier. e En rompant la mesure, dit-il, Ghénier fit une révolution dans l'art et légitima les poétiques efforts du seizième siècle. C'est dans cette voie de complète liberté que le dix-neuvième siècle a suivi le jeune maître. Jusqu'alors la science de la prose avait dépassé celle de la poésie. Le vers d'André Ghénier et lé vers moderne, plus savant encore, ont des secrets inconnus à la prose la plus concise et la plus serrée. 7> N'oublions pas de men- [ tionner encore une autre hardiesse condamnée en j 1819, mais que l'école romantique, s'occupant surtout î d'innovations techniques, se plaisait à regarder comme un point essentiel , comme celui par où Ghénier se rapprochait le plus d'elle ; nous voulons dire l'enjambement. L'enjambement, sans doute, n'est point inconnu même au siècle précédent, mais c'est principalement Ghénier qui en osait faire un usage plus fréquent, plus hardi. Tout le monde connaît le fanoeux endroit du ce Jeu de paume i>, où l'enjambement saute jusque dans la strophe suivante donnant
ainsi exemple aux plus grandes hardksses des Hugo et des Gautier. — Cependant il kot aTOoer que malgré ces innovations, ces hardiesses dans la césure, dans Tenjambement, on ne trouve pas dans Chmier tonte la variété de mètres que l'on aurait attendue. De bonne heure il avait noté, pour son usage, comme nous l'avons dit, trente-huit genres de métrique grecque ; cependant il n'y a qu'un seul mètre prédominant dans Chénier, notamment dans la première période de sa carrière, c'est l'alexandrin aux rimes suivies, trop rarement aux rimes croisées. C'est le mètre constant des idylles, des élégies, des grands poèmes. Ce n'est que plus tard, à l'époque où la révolution éclate, où Fanny inspire au poète un nouvel amour, où le vengeur de la liberté est jeté dans la prison, que ce mètre se change et qu'on trouve la variété désirée de toutes sortes de strophes lyriques , de (K grandes phrases musicales t> , des « périodes poétiques superbes i>, comme le dit M. Scherer. Ce changement seul pourrait prouver que le poète est devenu plus lyrique. Néanmoins que Chénier chante en des alexandrins, ou en des stances, ou même dans le mètre d'Archiloque et d'Horace , renouvelé plus tard par Hugo et par Barbier , ce qui nous intéresse, ce qui frappe avant tout les lecteurs , surtout les lecteurs étrangers, c'est l'harmonie mélodieuse obtenue souvent sans doute par un travail assidu, mais qui est une digne rivale de celle de Racine, et qui ne fut point surpassée plus tard par les ravissantes phrases
musicales des Méditations » ; c'est le rhythme sonore et soutenu dont la cadence nous berce dans une mélancolie irrésistible, ou devient véhémente, pleine de fougue, d'énergie; de sorte que si l'harmonie, la mélodie est le point le plus essentiel de i'art de la versification, on peut dire que Chénier est, même en ce point, l'un des plus grands ailistes de la poésie française.
La sœur de Fanny parle d'un homme « à la fois rempli de charme et fort laid, avec de gros traits et une tête énorme.» — Lacrelelle parle du même homme vu à la tribune des Feuillants , en ces termes : (( Ses traits fortement prononcés , sa taille athlétique sans être haute, son teint basané , ses yeux ardents, fortifiaient, illuminaient sa parole. » — L'écrou officiel du tribunal révolutionnaire décrit le même personnage, dans son procès-verbal , comme un homme « au visage carré , au front large s> ; il avait les narines ouvertes, qui indiquaient bien, comme le disait Brizeux en 1830, (( le tempérament passionné et sensuel du poète. »
C'est la figure d'André Ghénier qui se dresse encore une dernière fois devant nos yeux, en ce moment, lorsque nous allons prendre congé de lui, après nous être occupés de lui si longtemps. C'est le personnage qui nous apparaît au milieu d'une famille curieuse et nombreuse venue à Paris de l'orient , amenant une véritable « Grecque » dans la mère de famille. Le père
de famille vit en Afrique , en qualité de diplomate , l'un des fils suit la même carrière , les trois autres essaient la carrière militaire, mais deux reviennent au sein de la famille pour s'y consacrer à des projets littéraires. C'est ce personnage que nous apercevons au milieu des folles orgies de Grimod de la Reynière, dans les « festins secrets » de Camille, dans les « studieux loisirs » de la solitude, livré à l'amour ou plutôt à la volupté , ayant des amitiés chaleureuses et constantes ; malade , en voyage vers le midi , puis de retour, plus malade encore , à Paris. C'est ce personnage que nous voyons ensuite en Angleterre , comme secrétaire d'ambassade, se sentant exilé, malheureux, et se consolant avec les beaux-arts ou même avec les modèles des ateliers. C'est lui que nous voyons de nouveau à Paris , saluant avec ivresse l'aurore de la liberté, bientôt élevant une voix alarmée et bonne conseillère, tantôt luttant ardemment et héroïquement contre les jacobins, tantôt se retirant, l'âme indignée, à Versailles ; là trouvant l'art sentimental , revoyant ses vers en vue d'une publication prochaine ; et enfin emprisonné, attendant la mort à tout instant , rempli d'une amertume généreuse contre les vices du temps, désirant mourir, souriant aux rayons d'un dernier amour, et gravissant les degrés de la guillotine à 32 ans.
Quelle vie agitée , commençant à la fin de l'ancien régime et finissant au milieu de la Terreur! Si jamais poète a mérité d'être idéalisé par une mort précoce et
héroïque, c'est celui-ci ! — Quelle vie fragmentaire et inachevée, pouvons-nous aussi nous écrier. Mais alors comment osez-vous , nous demande-t on , risquer un jugement général et définitif sur l'œuvre littéraire de ce poète qui n'a rien publié — ou presque rien. — de son vivant et dont les ouvrages sont restés la plupart à l'état de fragment , et même de projet ? Cependant Heine avait raison en disant qu'il importe peu que les ouvrages pris séparément fussent restés à l'état de fragment , pourvu qu'ils forment dans leur totalité une œuvre entière. Notre hardiesse téméraire peut donc être justifiée, puisque Chénier était comme poète une individualité fortement accusée. On peut découvrir chez lui des traits constants et généraux, caractérisés d'une manière saillante et apparaissant très vivement même dans les projets les plus inachevés , même dans ces lignes solitaires , sortes de rognures de Tatelier du poète. Ses traits apparaissent dans les créations de toutes les époques , quoiqu'une marche progressive ne puisse être méconnue des premières élégies jusqu'au chant du cygne; ils sont aussi bien reconnaissables dans la première période de la carrière poétique de Chénier que dans la seconde, et, eût-il vécu plus longtemps , il ne les aurait jamais complètement dépouillés. Passons donc en une revue finale et courte ces traits en résumant l'essence de nos examens.
Les littératures étrangères sont à cette époque à un degré d'élévation auquel la littérature, la poésie
française peut à peine être comparée. La seconde moitié du xviii® siècle ne produit plus en France des génies dont l'influence puisse être comparée à celle d'un Voltaire ou d'un Rousseau, quoique nous y trouvions Diderot fondant le drame moderne d'après les modèles anglais , et Beaumarchais , homme de lettres à ses heures de loisir, qui crée des chefsd'œuvre dans la comédie d'intrigue , et , seul à cette époque, représente glorieusement l'esprit gaulois. En Angleterre la poésie antique se rattachant à Pope s'éteint déjà irrévocablement en ce temps ; Cooper et Burns vont créer une nouvelle poésie nationale et populaire qui sera la poésie du xix« siècle. En Allemagne l'année où meurt Chénier est celle qui réunit Schiller à Gœthe , et rapproche ces deux hommes , créateurs déjà d'une longue série de chefs-d'œuvre dans lesquels la poésie classique atteint sa plus belle floraison. C'est là , en quelque sorte , l'esprit et l'art de la poésie du siècle de Louis XIV apparaissant dans une édition plus moderne, et allemande, avant de disparaître définitivement, et finissant par donner naissance à la poésie romantique dont les principaux représentants s'élèvent déjà. — En France l'antiquité devient de nouveau à la mode; elle produit une espèce de renaissance ; le classicisme revient en faveur dans la vie sociale même , dans les objets de luxe, dans la façon d'habiller, de coifler ; il provoque dans la peinture une réformation qui aura une bien longue durée. Ce classicisme se retrouve au barreau ;
il lutte sur la scène victorieusement contre la comédie réaliste dite larmoyante , en renouvelant les tirades, la rhétorique de Voltaire et les remplissant d'idées , d'allusions actuelles. On s'efforce surtout à cultiver le classicisme dans les genres lyriques, trop négligés par le grand siècle , on veut être à tout prix lyrique ; les odes , les élégies , les idylles abondent ; on veut être aussi un poète savant et descriptif à la manière des Georgiques et des « De rerum natura» , et partout s'élèvent des émules de Virgile et de Lucrèce. — Voilà les genres cultivés aussi par Chénier, le poète le plus grand , le plus vrai de cette école et l'un des plus grands poètes de la France. Si l'on cherche dans Chénier un genre poétique qui ne soit propre qu'à lui, qui soit sa spécialité, on ne pourra en trouver d'autre — si nous ne nous trompons — que la comédie aristophanesque, où l'on surprend quelques traces de l'esprit gaulois, dont Chénier est d'ailleurs si dépourvu. Les ïambes, ces poésies magnifiques, formant une fin d'existence poétique si glorieuse et qui permettent de rêver pour le poète, si la mort ne l'avait traversé , la plus éclatante des destinées littéraires , sont aussi un genre nouveau, mais nouveau seulement pour l'époque qui, plus tard, découvrira Chénier ; et non pas créé par Chénier; car c'était le genre commun à plusieurs poètes contemporains qui faisaient des « chants de prison. » Il est vrai que ce genre trouve son plus illustre représentant dans Chénier , qui , par cette raison , peut en être regardé après tout comme le créateur.
Et comme Chénier cultive les genres favoris et communs à son époque , il y montre le même esprit que toute la poésie contemporaine^ tout en prétendant être plus antique, ou même seul antique. Il cherche comme toute son époque, dans la poésie antique surtout ce qui convient au goût, à Tesprit du siècle ; il l'imite à la façon de ses contemporains, et comme ceux - ci , il choisit pour objet d'imitation les poètes décadents , les Alexandrins et les Romains , en y ajoutant ce qui se rapprochait de l'Alexandrinisme, (tant alexandrin que latin) dans la poésie anglaise ou allemande , italienne même , et même biblique. Résumons point par point ce que nous avons observé à cet égard.
En ce qui regarde spécialement les idées de Chénier, nous ne devons pas passer sous silence , quelque rapide que soit ce résumé-ci , que Chénier est un partisan très fervent du principe de la modernité dans la poésie, il développe et explique la nécessité de ce principe mieux que Lamotte ne le savait faire. Dans ses poésies il nous apparaît comme le poète du règne de V Encyclopédie , il est un poète scientifique qui se promet d'écrire de vastes encyclopédies en vers embrassant la totalité des connaissances humaine?. En même temps il nous apparaît comme un poète chrétien , qui sous l'influence des épiques allemands d'abord , ensuite sous celle de Milton même , veut régéner la poésie épique contemporaine et tente d'y introduire ce merveilleux chrétien et surtout
CONCLUSION 3il
cette inspiration chrétienne dont la réalisation fut réservée à Chateaubriand par les destins plus heureux. Enfin Ghénier nous apparaît comme un poète politique de la plus grande actualité possible, saluant l'aurore de la liberté , élevant sa voix bonne conseillère et à la fin fouaillant les vices de la révolution dégénérée; ce sont là les seuls de ses vers qu'il se hâte à imprimer.
Mais passons à l'examen des sentiments, qui nous devait principalement occuper dans l'étude d'un poète.
La poésie de Ghénier est éminemment sensuelle . Ses premières élégies sont consacrées à la volupté comme celles de Parny et de Berlin d'après qui il imite Ovide, Properce, Tibulle, en refaisant aussi un nouvel AH d'amour à la manière de Gentil -Bernard. On peut constater qu'après avoir imité les Romains, surtout d'après et à travers Bertin, et en les modernisant encore plus , il imite , un peu à travers Parny, les situations voluptueuses, modernes par excellence et françaises, mises à la mode par la Nouvelle Hélo'ise ; et il chante les « festins secrets , » les orgies que chantait avant lui Bertin. Ghénier ne veut pas et ne doit pas être regardé comme moins voluptueux que son époque ; l'unique différence est qu'il veut être et qu'il est encore plus délicat , plus raffiné dans son libertinage élégant , ou , comme il dit , « tendrement voluptueux. » De plus , on doit avouer qu'il retombe, quoique très rarement, dans les grossièretés du siècle , de sorte qu'il lui arrive de ne pas s'élever
autant au-dessus de Parny et de Bertin que ceux-ci ^'élevaient au-dessus des poésies luxurieuses et des romans de l'époque. Selon l'habitude des autres poètes il abjure ensuite à son tour le sensualisme comme les égarements de sa jeunesse , lorsque son âge mûr s'approche , et surtout lorsque la révolution éclate; mais il n'y renonce jamais complètement. En Angleterre , quoique tourmenté par Fexil et les bruits révolutionnaires de son pays, il s'abandonne à un érotisme brûlant; et même plus tard, en chantant Fanny dans des élégies d'une sentimentalité exquise , les expressions sinon les pensées impures lui reviennent quelquefois sous la plume.
La sentimentalité, ce trait non moins général du siècle , apparaît dans Chénier , comme dans ses contemporains , souvent associé au sensualisme. Il y apparaît surtout distinctement et développé à un degré très remarquable. Chénier appréciait Théocrite, Sapho et Homère même , avec Tibulle et Virgile , comme des poètes sensibles ; il aimait ou même il imitait Pétrarque , Ossian , Richardson , Rousseau, Gessner, et même M^e de Montolieu. Ses idylles sont pleines de pleurs, de sensiblerie larmoyante, quoiqu'il ait eu assez de goût pour sortir des fadaises monotones des Léonard et des Berquin. Son thème favori est la mort prématurée, qu'il chante dans toute une série d'idylles , thème assez général et humain à toutes lès époques, mais qui était pour cette époque prompte aux soupirs et aux pleurs une inépuisable
source de larmes. Chénier s'efforçait à épuiser tous ]es charmes possibles de ce thème ; il cherchait des sujets analc^es dans ses expériences personnelles, dans son imagination , dans la première gravure venue, dans Properce, et surfout dans l'Anthologie. Il rendait les poètes antiques encore plus sentimentaux, en les imitant ; il énervait même un Racine, qu'il imitait en le dépouillant de tout le pathétique d'une passion entraînante, et véhémente, et en en développant d'autant plus le côté tendre. C'est surtout dans l'élégie que ce penchant de Chénier se montre d'une manière encore plus saillante, l'élégie étant consacrée ofGciellement déjà , par Boileau , à la sensiblerie. Avec les autres élégiagues de son temps, d'ailleurs plus harmonieux, plus pur et même plus ému que ceux-ci , il se complaît beaucoup dans l'idée de mort toujours prochaine, de la fragilité humaine, qui lui inspire souvent des accents d'un charme irrésistible, précusseurs des < Méditations. )» L'amour et Tamitié lui arrachent aussi beaucoup de soupirs , de pleurs ; l'amitié est chez lui , comme dans toute la poésie du siècle, l'objet d'une exaltation un peu forcée, et dans ses plaintes amoureuses il répète la poésie antique qu'il rend larmoyante selon le goût de l'ancien réf gime. Vers la fin de sa vie, (c'est-à-dire au commencement de son âge mûr) il lait entendre les accents d'une mélancolie grave, s'occupant beaucoup de l'idée du suicide, devenant mécontent des hommes , des conditions sociales et politiques, mais retournant,
épris de Fanny , à une sensibilité plus subtile que .jamais.
Dans le sensuel comme dans le sentimental on ne peut manquer d'apercevoir les signes d'une mignardise qui perce toujours. Chénier malgré ses efforts très prononcés, ne pouvait, ne savait pas se soustraire à ce « faux goût » de son temps, si souvent et si fortement condamné d'ailleurs par lui. Ce libertin de l'ancien régime est très raffiné dans sa galanterie voluptueuse arrangée selon les règles d'un art d'amour. Dans ses idylles il distille même d'un Théocrite un sensualisme piquant; ses bergers et ses bergères appartiennent à la société de Grimod de la Reynière, cherchant avec quelques réminiscences de l'antiquité une volupté pimentée, dénaturée même en son raffinement excessif. La mignardise de sa sentimentalité doit sauter aux yeux déjà par cet abus de l'idée d'une mort prématurée intercalée dans l'imitation de l'Anthologie, même là où le poète alexandrin ne parle que d'un vieillard mort; elle saute aux yeux lorsque Chénier chante les délices d'une retraite amoureuse, imitant Tibulle à travers Bertin ou plutôt à travers Léonard, et renchérissant sur tous , devenant plus factice que tous. — Dans les élégies à Fanny qui marquent le commencement d'une époque plus lyrique, le poète va jusqu'à l'excès dans la préciosité sentimentale, employant les lieux-communs usés d'une sentimentalité affectée, en y ajoutant cette complaisance coquette dans l'idée d'une mort imminente, complaU
sance dont Técho se retrouve encore dans la mélodieuse élégie sur la (c Jeune Captive, » — Il faut penser aussi à ce pseudo-Chénier que la légende s'est faite, à cet autre Millevoye, à ce poète blond, naïf et mort à fleur de l'âge. Mais la mignardise de Chénier nous devient évidente surtout si nous pensons à l'influence de Gessner. Nous avons mentionné que le grand art, l'inspiration épique^ manquent à Chénier comme ils manquent à la décadence antique : Hermès et VAmérique , étant des encyclopédies poétiques, ne sont pas des preuves contre cette assertion , encore moins l'idylle biblique de Suzanne, qui montre, même à l'état de projet où elle est restée, que le poète voulait la rendre (n piquante i^ par plusieurs éléments d'une « grâce mignarde et affectée :», comme il le dit lui-même. Même en chantant Homère, Chénier ne s'élève qu'à l'art d'un Théocrite, ou plutôt d'un Virgile, puisque celui-ci convient mieux , étant plus gracieux et moins fort. Il est donc naturel qu'il ait beaucoup goûté les mièvreries de l'antiquité surtout dans Tédition affadie de Gessner. Sa poésie est pleine, comme <ielle de ses contemporains, des fadaises mythologiques Au monde idyllique de Gessner, surtout de ces amou- ^ttes conventionnelles donnant lieu à tant de jeux poétiques. Il emprunte à Gessner les figures d'enfants, rappelant chez lui les (n petits hommes » factices et sans naïveté de l'ancien régime, et qui sont points avec toute la grâce recherchée du poète allemand : les idylles d'enfants servent chez lui quelque-
fois à peindre des gentillesses liliputiennes où il faisait entrer aussi tout ce qu'il pouvait découvrir de mièvreries subtiles dans les pièces les plus mignardes de TAnthologie. Si Ton veut chercher le plus grand poète , le seul poète de l'école gessnérienne qui en a éternisé les éléments dans la poésie , c'est dans Chénier que l'on trouvera ce poète. Quel écrivain stérile en sa prose maniérée que ce pauvre Gessner lui-même auprès de lui ! Quels imitateurs sans talent de cet écrivain sans talent, que les Berquins, les Leonards ! On peut dire que c'est Chénier qui crée le gessnérisme dans la poésie, puisque c'est lui qui le rend poétique. Il est vrai sans doute que Chénier ne sut pas se maintenir toujours à la même hauteur. Il se plongeait tellement dans la poésie gessnérienne qu'il a plusieurs « idylles » qui semblent être écrites par n'importe lequel de ces fabriquants d'afféteries si communs au xviii® siècle. — Mais en lisant ces quelques pièces malheureuses il faut se souvenir que ce même Chénier sut plus tard trouver des accents vigoureux et mâles en glorifiant la liberté et surtout en châtiant les démagogues féroces au pied même de Téchafaud. Dans ces occasions-ci, il devint d'un réalisme hardi , d'une grossièreté presque choquante par l'amertume de son sarcasme, quoique les échos , les images d'une poésie antérieure lui reviennent encore toujours dans la mémoire ; il devient surtout d'un pathétique sublime, et si entraînant que rien ne lui est comparable dans la poésie française
antérieure, excepté les scènes les plus violentes de Racine , et qu'il surpasse, dans la profondeur , dans la sincérité de Témotion , même les accents les plus vigoureux d'un Victor Hugo.
Nous avons fini l'étude des idées et des sentiments /du poète par l'examen du sentiment de la nature. Ce ' sentiment était , comme on peut s'en convaincre chez M. Boissier, aussi raffiné au temps des Ptolomées et des Césars romains qu'au temps des Louis. Partout les mêmes jardins taillés et retaillés , le même faux esprit idyllique et la même prédominance du genre dit poésie descriptive. Chénier n'a pas un autre senti-
* ment de la nature. Il veut habiter la campagne
* comme jadis TibuUe et comme à son époque Beiiin et Léonard , à la façon d'un habitant de ville relire avec sa maîtresse ; il veut habiter la campagne avec quelque réminiscence de la misanthropie de Rousseau,
( désirant , tout en restant « citadin » et homme de lettres, devenir un bei^er pour mener une vie tran- (ïuille , et par suite heureuse. Il intitule ses personnages bergers et bergères selon le langage conventionnel ; il parle aussi de soi-même comme ' d'un berger. Le décor de cette mascarade est naturel- ! lement la nature peinte par la poésie descriptive et surtout le paysage gessnérien, ce € riant séjour » si cher aussi aux Bertin et aux Léonard et dont les gentillesses, les grâces d'un coloris doucereux, à la Watteau et à la Boucher , n'ont rien de commun avec le ciel serein et vaste de la Grèce. Ce genre de paysage
apparaît même dans les dernières poésies de Chénier avec ses couleurs rose mate : c'est de ces couleurs qu'il peint Vei^sailles abandonné, en rappelant les descriptions de Bertin. Les souvenirs des mièvreries de la nature lui reviennent dans la mémoire sous forme d'images, et de comparaisons dans les ïambes et ^ans l'élégie sur la Jeune Captive, Le sentiment de la nature apparaît dans tout cela à un degré de raffinement inconnu aux poètes les plus raffinés de l'antiquité. Cet autre paysage , inconnu à l'antiquité çt qui faisait la spécialité du xviii« siècle, nous ei^tendons le paysage alpestre , est peint par lui avec des couleurs non moins gessnériennes , idylliques, lustrées , sans atteindre même à l'élévation d'un Bertin, ni aux accents âpres d'un Parny, à qui il est arrivé de dépasser même la fougue de Saint-Preux. Mais il y a un élément dans le sentiment de la nature de Chénier qui est chez lui plus développé que chez tous les hommes de ce temps. C'est le rôle de la nature vis-à-vis de l'âme humaine ; non pas ce rôle actif (qui se montre d'ailleurs dans Chénier comme un avant-goût du panthéisme de la poésie postérieure) mais le rôle atconZiaire de la nature inspirant des rêveries. La contemplation mélancolique au sein de la nature, inconnue à l'antiquité, mais qui perce déjà dans Lafontaine et un peu dans M^^ Deshoulières, et qui devient souveraine dans Rousseau , dans Léonard , par une inspiration accoutumée se retrouve dans Chénier. Cette mélancolie rêveuse prend dans Chénier
des proportions plus grandes que chez les autres poètes du siècle , et la transformation de la pleurnicherie gessnérienne en une mélancolie profonde, qui se fait souvent dans Bertin et surtout dans Parny, se pro- 1 duit encore plus fréquemment dans des poésies de \ Ghénier. Il devient ainsi le précurseur le plus pro- < chain de la poésie moderne, de la pensée lamartinienne, ' encore que, comme on le sait, les maîtres de Lamar-i tine soient Parny et Bertin , Chénier n'ayant été connu que plus tard.
Voilà ce que nous avons observé quant aux idées et aux sentiments de Chénier. Pour ce qui est de la forme dans laquelle la substance de cette poésie est contenue , Chénier , nous pouvons le répéter maintenant avec conviction arrêtée, est, tout en protestant contre le point de vue de Fart pour l'art, un poète de l'art pur , qui suit les traditions de la poésie de son
j pays, et doit aussi beaucoup à l'art de la poésie antique,
j laquelle est artistique par excellence. Il apparaît , au point de vue de son art comme un poète assez factice, dans ses tendances trop purement artistiques , manquant d'originalité, ou plutôt mettant sa gloire dans l'i-
/ mitation outrée jusqu'à l'excès. Imiter, cela s'appelle, chez un poète de talent remarquable, chercher de l'inspiration dans des modèles estimés, antiques ou moder-
\ nés, en leur empruntant peut-être aussi des sujets, des formes de style, des ornements même, tout en restant original. C'est ainsi qu'imitent, même, à cette date Gœthe et Schiller ; c'est ainsi que Racine avait imité
au siècle précédent. Mais procéder comme Berlin et comme Ghénier, et, tout en prétendant être un poète lyrique sincèrement ému , faire des vers où Ton est surpris à chaque ligne de trouver une réminiscence quelconque , c'est déjà une imitation un peu suspecte qui nous montre que le poète en créant n'était pas inspiré par son cœur , mais plutôt par sa mémoire où chantaient toutes sortes de réminiscences, et enfin qu'il cherchait moins l'inspiration , que des matériaux. Qui plus est, Ghénier ne se contente pas de cet excès d'imitation , il cherche des tours plus factices , il érige en système de transposer ses poésies dans l'antiquité. Il va sans dire qu'il lui arrive ainsi de ne parler qu'uu jargon mythologique. Il s'efforce de se reconstruire par des études fatigantes une antiquité ■ qui naturellement, malgré tous les efforts, ne sera pas j l'antiquité vraie ; il fait une poésie archéologique et ' manque ainsi précisément le but d'un poète lyrique ; il l'orne d'allusions savantes , ornements souvent forcés, surajoutés sans besoin, même mal à propos, et qui souvent seraient incompréhensibles sans l'aide des commentaires. Cette poésie est en quelque sorte le dernier écho de l'école de Ronsard, ce qui établit tout de suite une différence infranchissable entre Ghénier et les romantiques, et nous montre ce poète, dont on a tant vanté le romantisme, non sans raison d'ailleurs , ce poète précurseur de la poésie moderne, comme le dernier représentant d'une poésie qui va s'éteindre pour ne plus renaître. — Et comme si tout
cela ne suffisait pas à altérer sa poésie, il érige en système une autre méthode d'éviter toute émotion, directe, toute inspiration spontanée et actuelle : il ne travaille pas seulement avec une manière de composition très artistique , très savante , même dans les élégies , il veut en même temps dépouiller toute individualité , cherchant un cadre objectif même à ses sentiments personnels , il montre une tendance évidente à parler au moins à la troisième personne au lieu de parler en son propre nom. Il va même, dans ces tendances d'objectivité, jusqu'à ne plus chanter ses sentiments que sous la forme de ces axiomes un peu froids qui étaient très chers aux poètes alexandrins ou romains. Si l'on peut trouver, malgi^é tous ces procédés, un plaisir bien réel enlisant Chénier, c'est qu'il devait être un poète bien remarquable. — Il l'était en effet puisque il est goûté aujourd'hui ; et il continuera à être goûté toujours. — L'art de Chénier apparaît cependant dans tout son éclat , dans toute sa bravoure, si l'on regarde les procédés techniques du style proprement dit. On y trouve une abondance ou plutôt un abus de comparaisons employées à tort et à travers , employées parce qu'elles sont chéries pour elles mêmes , ce qui est l'artifice le plus subtil qu'un poète puisse faire avec les images familières du reste à tout style poétique ; c'est aussi ce que nous pouvons dire de l'emploi des métaphores belles, hardies , mais souvent superflues , comme des métonymies , et surtout des périphrases, qui ne four-
millent pas moins dans Chénier que dans toute la poésie contemporaine , et qui ne soi^t pas souvent moins dénaturées, moins ridicules chez lui. — Un autre procédé du style de Chénier est ce que nous avons examiné sous le nom de ce langage pathétique , y> c'est-à-dire l'emploi habituel des figures de rhétorique nommées répétition , exclamation , invocation , attributs naturels du langage de l'émotion, mais qui ne sont ici que des figures oratoires pour donner une vivacité au style, pour le rendre « éloquent , » et qui sont dans Chénier employés constamment jusqu'à 1 devenir monotones , trahissant évidemment qu'ils ne ^ dérivent pas toujours d'un besoin intérieur. Les pointes et les antithèses, nous l'avons vu , sont aussi transformées en ornements constants dans l'art de Chénier. Elles rappellent les périphrases qui sont comme elles les beautés les plus factices, conformes à l'esprit mignard de ces poésies. Leur recherche continue rend la poésie de Chénier proche parente de la poésie des madrigaux précieux , d'autant plus qu'il avait réuni, selon sa manière d'imiter , tout ce qui se trouvait d'éléments correspondants dans la poésie antique, que son temps aimait assez à tourner en madrigaux. Il est superflu de dire que Chénier réussit d'ailleurs la plupart du temps à faire de tous ces éléments de son art les moyens les plus heureux pour servir à ses inspirations. Reste à mentionner encore la virtuosité descriptive : c'est cette branche de son art où il a été le plus victorieux
et où il a le plus développé l'art de la poésie contemporaine , tout en s'abandonnant à des virtuosités mal placées et superflues , chose qu'il n'est pas nécessaire de remarquer. Cette virtuosité prête à la poésie de Chénier toute la délicatesse , toute la sensitivité que la poésie de son temps, abstraite et lourde , ne possédait pas. Elle lui prête beaucoup d'efifets dramatiques ; elle la rend plastique ; mais cette plasticité recherchée ne rappelle pas plus la plasticité homérique que l'imagination physique d'un Flaubert, elle n'est pas naturelle et spontanée ; elle est un tour artificiel. Cette virtuosité prête à ce style surtout un caractère pittoresque inconnu jusqu'alors à la poésie française ; ou disons plus simplement : cette virtuosité descriptive, si remarquable déjà dans Rousseau et dans Bernardin de St-Pierre, est développée dans Chénier avec une imagination brillante jusqu'à faire prévoir l'impressionnisme moderne , pour ce qui regarde la vivacité des formes , la splendeur chatoyante des couleurs brillantes , les « effets » pittoresques , et cet effort , non surpassé par Gautier même , de rendre par la parole les phénomènes du monde physique dans toute leur réalité vivante. Enfin nous avons fait remarquer que cette virtuosité ne laisse pas d'être un peu outrée dans un poète lyrique qui ne devrait jamais se laisser soupçonner d'être un artiste indifférent à un tel degré.
Pour finir avec l'art de Chénier nous ne voulons pas répéter ce que nous avons observé à propos
j de la langue de Chénier qui aime les archaïsmes et ' qui aime à introduire des expressions et des tours ; antiques, latins, à la manière des grands écrivains du siècle précédent chez qui les innovations de Ronsard sont encore toujours continuées, malgré Malherhe, si non dans la formation des mots monstrueux , du moins dans la syntaxe. Mais nous ne pouvons finir sans mentionner encore une fois spécialement la musique des vers dans Chénier , cette mélodie enchanteresse qui supplée souvent dans les poésies à ce qui manque de vérité ou de force dans les sentiments et qui fait presque le suprême charme de Chénier et le rend un des plus grands artistes, un des plus grands musiciens de la poésie française.
Quelle est l'essence de ce résumé ? La voici : Chénier est aussi peu « grec » que Gœthe ou Schiller, et si les Allemands ont eu assez de courage pour abdiquer leur vanité à ce sujet, s'ils sont assez prudents pour ne vouloir plus voir dans leurs grands poètes que des poètes allemands et de leur siècle, de plus, si les Français eux-mêmes reconnaissent déjà un Racine pour un poète excellemment français , il n'y a plus
' aucune raison pour vouloir maintenir l'excusable erreur d'un premier enthousiasme, pour continuer à voir dans Chénier un pur grec. Non, Chénier est sous l'influence de son époque, dont il a hérité le ma-
/r niéré et le goût affadi , mais aussi certains germes qui contiennent une partie de la poésie moderne , notamment la mélancolie tendre ou grave. Il est un
artiste quelquefois trop indifférent mais d'un impressionnisme et d'une harmonie mélodieuse que le xix® \ siècle ne surpassera point, et qui lui donnent un charme irrésistible. Mais est-il un de ces poètes qui sont véritablement grands ? Nous pouvons répondre I qu'il aurait pu le devenir ; mais il ne lui fut donné que d'être un grand artiste. Il aurait su produire des créations bien autrement remarquables s'il n'avait pas vécu dans une société si factice et décadente, d'un goût si raffiné. La mode archéologique du temps, fortifiée chez lui par des traditions de famille et par des prédilections personnelles, a aussi beaucoup paralysé sa force poétique, les modèles antiques Lui ayant donné trop de goût pour les virtuosités artistiques. De plus , il eut l'idée malheureuse de faire des pastiches qui pussent être tenues pour des poésies antiques traduites en français. Sans doute Chénier réussissait sou-l vent à s'approcher plus des poètes antiques que ses' contemporains , ayant plus d'élégance harmonieuse , \ plus de perfection, mesurée et gracieuse dans la forme, ' plus de vérité chaleureuse dans les sentiments , plus de vivacité brillante dans l'imagination fleurie et colorée ; en un mot, ayant plus de goût et plus de talent que n'importe lequel d'entre eux ; mais il ne trouva , pas la voie juste pour imiter les antiques dans la poésie lyrique. Cependant cette voie fut indiquée à cette époque par un poète d'un talent incomparablement plus grand, mais que Chénier probablement ne connaissait pas autrement que comme l'auteur du
Werther. Goethe aimait l'antiquité au moins autant que Ghénier ; mais , même dans ses vers où il a le plus (T servilement 2> imité les poètes antiques, dans les Elégies Romaines , il reste un homme moderne ; la méthode d'imitation dans ses vers est la seule juste de notre temps : le poète reste homme de nos jours , d'une nationaUté moderne et prononcée , en visitant Rome où les souvenirs de l'antiquité glorieuse se présentent partout à ses yeux , et il s'abandonne au milieu de ces souvenirs à un amour naïvement voluptueux. Encadrer des souvenirs mythologiques , cela arrive aussi à Gœthe, mais comme il le fait poétiquement et d'un art vraiment supérieur et merveilleux , par exemple dans l'élégie qui commence par cette apostrophe adressée à la belle : « Horest du, Liebchen,das muntreGeschrei den flaminischen Wegher.» En apercevant des moissonneurs qui rentrent, il mentionne Gérés, parle de ses fêtes , des mystères d'Eleusis dont l'essence était, à l'entendre, l'amour. Get amour enflamme aussi ses désirs et il attire la belle sous l'ombrage des myrthes. Gœthe a fait aussi, outre cela, des idylles à l'antique où ses personnages parlent le jargon mythologique ; mais ils ne sont pas des bergers , de pseudo-grecs , ils sont des ^- Allemands formant des tableaux de genre à la hollandaise, gracieux et pleins de chaleur. On a reproché à Gœthe le style sentencieux et les périphrases ; mais nous ne croirions pas qu'il méritât ces reproches dans une aussi grande mesure que Ghénier ; nous ne
croirions pas que ce style entrât mieux, surtout ainsi outré, dans les idylles aux sujets antiques de Chénier. On a fait encore à Goethe le reproche que nous venons de prononcer contre Chénier ; il est , dit-on ,\ dans les poésies écrites après le retour d'Italie , très froidement artiste, laissant passer le moment de l'inspiration et composant lorsque ses sentiments , ses impressions sont devenues des souvenirs, de sorte que rémotion apparente n'est dans ces pièces qu'un semblant d'émotion ; mais que nous importe cela , s'il nous émeut plus dans les Romische Elegien ou dans Alexisund Dure, Der neue Pausiasun sein Clio- Tfnenmadchen que Chénier dans les élégies à Camille ou dans V Aveugle , dans le Mendiant ; que nous importe cela, si Chénier, qui ne parvient d'ordinaire qu'aux accents d'une mélancolie plus ou moins grave, très rarement aux accents véhéments d'une passion , ne s'élève pas au-dessus de ce semblant d'émotion de Goethe , et s'il l'atteint même rarement I II faut remarquer aussi que Goethe travaillait toujours sur ses l observations, sur ses expériences propres, tandis que . Chénier puisait le plus souvent dans son imagination, d'une part affectant un fond réel là où il n'y avait qu'un jeu de fantaisie qui l'inspirait d'ailleurs quelquefois bien plus que la réalité elle-même , d'autre part énervant la réalité , lorsqu'il lui arriva de la chanter, jusqu'à la faire apparaître comme un jeu de fantaisie. — Du reste nous ne voulons pas comparer Gœthe en général à Chénier, nous ne voudrions pas
commettre une telle injustice , mais puisque Chénier est le plus grand poète lyrique de la France depuis le xv« siècle, et le plus grand poète de la seconde moitié du XVIII® siècle en France, c'est-à-dire dans un temps où — comme Ta dit si justement M. Brunetière — on chercherait vainement l'ombre d'un poète, il est[ juste de le comparer un peu aux grands poètes! lyriques étrangers du même temps. — Nous ne men- [ tionnerons pas un Schiller, le créateur victorieux de '. la poésie abstraite, qui nous élève dans le monde supérieur des idées , inconnu à Chénier , et qui s'enthousiasmait pour l'antiquité avec Gœthe, non seulement pour y avoir trouvé une virtuosité parfaite dans la forme , mais aussi pour avoir trouvé dans ces artistes éminents des hommes d'une sagesse idéale. Voilà aussi pourquoi il s'était peu occupé avec Gœthe de l'antiquité décadente et s'était livré aux grands modèles de la poésie grecque antérieure à l'époque alexandrine. — Nous nous en tenons donc à Groethe dans cette comparaison, et si nous n'avons pas rappelé que le pégase de Gœthe s'abreuvait aussi à la source de la poésie populaire, nous nous garderons bien plus de tenter une comparaison entre Chénier et Burns, cet autre contemporain de la sincérité et de la naïveté duquel Chénier n'avait aucune idée.
Malgré ces rapprochements, Chénier peut être regardé comme le véritable représentant du lyrisme depuis des siècles dans un pays où la veine lyrique était toujours assez mince, où les sentiments qui s'ex-
primaient en vers étaient rarement forts et étaient rarement exprimés au moment de leur naissance. Souvent il n'est pas plus lyrique qu'un Parny, ou même il l'est souvent moins , mais il a aussi plusieurs pièces, beaucoup de pièces où il y a déjà de la poésie intime dans le sens moderne, d'une force depuis longtemps inconnue à la lyre française, qui semblait avoir fait entendre ses derniers accents forts sous les faibles doigts de Louise Labé. N'oublions pas de noter encore que Chénier a transformé l'idylle française en des contes lyriques, en des élégies vraiment senties, tout en continuant en même temps les fadaises gessnériennes. Et n'oublions pas surtout l'élévation de ses poésies qui prennent un nouvel essor lorsque la Révolution éclate, avec l'ode de Charlotte Corday, tout en menaçant de tomber avec le ce Jeu de paume d dans les emphases pompeuses de Lebrun ; n'oublions pas qu'avec les ïambes^ malgré des souvenirs de la poésie énervée qu'il avait trop connue, Chénier atteint à la plus grande hauteur qu'ait atteinte la poésie lyrique en France; et il crée des chefs-d'œuvre qui peuvent être sans crainte opposés aux meilleurs ouvrages d'un Lethe et d'un Burns, et qui ne seront aucunement surpassés par les créations merveilleuses de l'école romantique. Le poète qui nous charmait jusqu'alors par l'artde l'exécution plutôt que par la chaleur des sentiments, nous dit adieu en démontrant qu'il savait devenir un grand poète lyrique, aux fortes émotions, dépouillant autant qu'il était possible les procédés archéographiques et
artificiels dès que la réalité , la vie lui donnait une émotion assez forte. — Il est regrettable que cela ne lui arrive que justement à la fin de sa vie, si courte et cependant si riche , et que ces événements qui Tinspiraient si bien lui aient coûté en même temps la vie. Mais que sa vie ait été courte et violemment interrompue, que ses œuvres soient restées fragmentaires , si nous cherchons dans le vaste fatras de la poésie française du xviii® siècle un poète vraiment digne de ce nom , c'est Chénier qui se présente à notre mémoire. Malgré le « naturalisme » de nos jours, qui voudrait remettre à la mode les Diderot et les Rétif de la Bretonne, le grand public ne lit plus, et il a raison de ne plus lire que Lesage, Prévost, peut-être encore Bernardin de Saint - Pierre , et surtout Beaumarchais en compagnie de Chénier; le littérateur trouve sans doute et doit trouver infiniment intéressantes les œuvres de Voltaire, de Rousseau, de Marivaux et des autres ; mais quant à une valeur esthétique, on n'en peut trouver que dans Gil-Blas^ dans Manon Lescaut, dans quelques pages de la Nouvelle Héloïse^ dans les belles descriptions de Paul et Virginie, dans les comédies de Beaumarchais, et surtout et avant tout dans les œuvres de Chénier, qui réunit en soi toutes les beautés qui se trouvent dispersées dans la poésie de son temps, et qui en demeure et de beaucoup , le représentant le plus glorieux.