L'ART SOI
Néère, où rontiouTe au reste déjà au commencement cette tournure : c ...et de sa douce Toix , de sa voix qui bientôt lui doit être ravie ; » tels sont encore ddtïïsle Jeune Malade : c ...ces mains, ces vieilles mains orneront la statue, — c*est ta mère , ta vieille, inconsolable mère » ; dans une élégie : c Que dis-je ? Dès ce temps mon cœur , mon jeune cœur » , dans rinventibn : c ...ses pas, ses jeunes pas , etc. » C'est une tournure favorite de Chénier. Il aime de plus à exprimer la même pensée en plusieurs variations, témoin^ ces exclamations voluptueuses, où la même idée sef retrouve trois fois :
Que/de seins envahis et moUement pressés!
Malgré, de vains efforts que d*appâts caressés I Que de charmes divins forcés dans leur retraite !...
Quelquefois il arrive à Chénier de s'exprimer d'abord en images pour redire ensuite la même chose sans métaphore :
Sur l'herbe ou sur la soie : au village, à la ville, Partout reine ou bergère, elle est toujours CamiUe...
Comme on l'aperçoit, la seconde ligne reprend la métaphore un instant quittée. Voici encore un autre exemple de cette variation sur la même pensée :
toujours sa belle image
Erre dans mon cerveau, m'assiège , me poursuit, M'inquiète le jour, me tourmente la nuit. . . .
Nous ne voulons pas répéter ici ce que nous avons dit sur la répétition , Tenchainement des comparaisons identiques , ainsi par exemple dans la oi Jeune Captive, i Nous ne voulons pas non plus détailler l'art de certaines strophes dans Versailles , où un certain parallélisme peut être observé entre la première et la seconde moitié d'une stance visiblement divisée en deux parties et variant la même pensée : ^voir les strophes qui commencent par € Ah ! malheureux ! — L'âme n'est point, — Pour elle seule. . . » — A côté de cette variation d'une pensée se trouve l'entassement des synonymes. Chénier choisissait toujours soigneusement l'expression la plus caracté- ' ristîque, il change souvent l'expression qu'il ne juge pas assez parfaite encore pour être définitive ; mais il semble aussi, souvent, qu'il n'avait pas le temps ou l'envie de faire ce choix, de peser les paroles , et il faisait entrer dans son vers toutes les expressions qui lui venaient à l'esprit, d'autant plus qu'il trouvait dans ce procédé un moyen de plus pour ranimer le style. Voici une collection , amassée au hasard , où l'entassement des synonymes peut à peine être justifié, les nuances entre leurs sens n'étant pas assez distinctes : « Un pauvre dans la misère extrême gémit mourant, affamé, blême ; — adjure cieux et mers, dieu, temple, autel, déesse ; — des vers tout trempés de douceurs, de caresses, d'amour ; — sexe ingrat, faux, perfide ; — un cœur faux, parjure, odieux ; — je l'entends nommer sans trouble, sans alarme; — cette nuit
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turbulente, orageuse ; — la servir , Tadorer et vivre
à ses genoux ; — sans cesse étudiée, admirée, adorée ;
— il vieillit dans l'opprobre et dans Tignominie ; —
cette voix qui séduit , qui pénètre , qui touche ; — si
vous en savez un pauvre , errant , misérable. » —
Relèvent du même tour d'esprit ces espèces d'énu-
mération : ^ Les fêtes , les travaux , les belles , les
amours ; — désirs, crainte, serments, caresse, injure,
pleurs ; — les ténèbres, l'exil, l'indigence et la faim. »
L'énumération convient d'ailleurs très bien à la
rêverie mélancolique dans Versailles :
L'abandon, robscurité, l'ombre, Une paix taciturne et sombre. . . .
Mais souvent tes vaUons tranquilles, Tes sommets verts, tes frais asiles. . . .
Il est rare que Chénier se contente de déterminer quelque chose à l'aide d'une seule épithète : ce A pas rêveurs , mélancoliques et lents ; — vous croîtrez comme lui, grands, féconds, révérés ; — et les riches, grossiers, avares , insolents ; — rebuté des humains durs, envieux, ingrats. » — A la rigueur on pourrait montrer çà et là une gradation artistique dans l'accumulation de ces synonymes : (n Mon âme épiera ses désirs, ses besoins, sa pensée ; — menaces , cris, injures, emportements et lâches cruautés ; prends les ailes des vents, les ailes des éclairs. » — Ce dernier vers est fait d'après Virgile qui dit : « avec des ailes plus rapides que les vents, que la foudre :b; — mais malheu-
reusement on peut lire aussi dans Chénier : D'autres c( devinent tes pensers, tes ordres, tes besoins ]» ; ils applaudissaient <3C de larmes , de silence ou de confuses voix ]», tandis que Chénier avait mieux dit ailleurs, observant la gradation : ce Doux souris , doux égards , douces voix, doux silence. » — Il y a encore d^ns Chénier une espèce de gradation dans Ténuméjrauon qu'il ne faut pas oublier. En voici quelques exemples frappants : (n Les yeux remplis de langueur et de mort , » gradation remarquable à l'aide d'une métaphore hardie ; <i L'honnête homme relève plus altier son front et son langage , }> énumération très plastique dont le pendant est le vers suivant : (n Quand un regard nous trouble et le cœur et la voix, » énumération impressionniste qui veut traduire le trouble moral en même temps que les signes physiques de ce trouble. — Même caractère dans l'expression suivante du chant du cygne : <i: Dans l'encre et l'amertume une autre arme trempée. » L'association des idées hétérogènes et qui néanmoins semblent être parentes donne ici une force surprenante au vers.
Mais rien ne prête tant de vivacité à un style , rien ne le rend si pathétique que l'accumulation des ver- ; bes, par où, puisque le verbe exprime l'action même, I un poète peut atteindre à des effets dramatiques dans son style. Il faut remarquer que le style de Chénier s'efforce à être dramatique non seulement au point de vue de la description, mais aussi quant aux dialogues ou monologues : il faut voir les dialogues du
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Mendiant (caractérisés avec raison comme anlihomériques, puisque l'antiquité ne connaissait pas cette façon de parler si coupée : c'est plutôt de Sénèque que des poètes grecs que relèvent ces stychométries.) Il faut voir aussi le chant de la jeune Locrienne imitée de l'Anthologie, où cependant l'original ne montre point cette rapidité haletante, presque saccadée. Il est donc facile de comprendre que Chéiiier aime aussi à accumuler les verbes : m Lève-toi, pars, adieu, — tiens, regarde, adieu, pars, :» lisons-nous dans l'imitation de la chanson locrienne. D'autres exemples d'accumulation peuvent se relever partout : « Lycus descend, accourt, tend la main, le relève, — « Hercule en cherchant Hylas » revient , le cherche, crie auprès de l'onde pure ; ^ le poète » frémit , et s'élance et vole à ses pinceaux ; ce les nymphes y> soudain volent, fendent les eaux, l'entraînent; — « Fuit, se refuse et lutte , incertaine , alarmée ; — on se hâte, l'on court, on vient enfin ; je tremble ; — là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire. y> — Et I dans Suzanne les deux vieillards en se rencontrant : « Chacun veut fuir, recule, tremble, craint les regards de l'autre, inquiet, incertain , confus de son silence. » Le fragment sur Ulysse traduit d'Homère contient ce vers intercalé par le traducteur : « La coupe de sa main fuit. Il expire. Il tombe » etc. — Ce style coupé est inconnu à l'auteur de l'odyssée. Suzanne surprise au bain « rougit , tremble, pâlit, se retourne, s'étonne , se courbe, au fond de l'eau se
plonge, s'environne.» — L'art d'aimer contient ce vers sur Europe : « L'approche, fuit, revient, fuit et revient encore.» On se rappelle sans doute te vers du fragment sur la frivolité, vers gui devait attirer l'attention étant déjà un abus de cette accumulation: s Va, vient, chante, se tait, regarde, écoute, oublie. » La gradation est ici d'ailleurs presque toujours gardée, comme nous l'avons pu déjà observer, mais en voilà encore quelques belles preuves : « Leur sublime torrent roule, saisit, entraîne ; ils courent à grand bruit , ils volent, ils bondissent; — gémis, implore, presse; suppliez, gémissez, implorez sa clémence ; un autre veut, exige, ordonne ; — lui promet de l'aimer, le lui dit, le lui jure ; — elle tombe , elle crie, elle est au sein des flots » etc. — Dans Clytie on lit ces deux vers :
Qu'il nous soit permis de citer le fragment a Ainsi le jeune amant » dans les parties qui ser\'ent de preuves intéressantes et d'illustration à ce chapitre du style pathétique :
Il les lit, les relit et les relit encon
Tout à coup de ses doigts l'aquilon
Vient, l'emporte et s'enfuit. Dieux, il se lève, il crie,
H voit pftt le vallon, par l'air, par la prairie
Fuir avec ce papier son àme
n trernlule de douleur , de crainte, décolère
Il se jette en aveugle , à le suivre empressé ,
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Court, saute, vole, et l'œil sur lui toujours fixé , Franchit torrents, buissons, rochers, pendantes cimes....
Voilà de Tari pur : si vous voulez maintenant un exemple où les énumérations, les répétitions, en un mot le pathétique s'associe à des émotions vraiment pathétiques, il faut lire la seconde moitié si suhlime du dernier chant du poète.
Suite de TExamen du style: antithèses, pointes.
Les poètes artistes veulent être à tout prix spirituels ; les antithèses, les pointes sont cette figure de l'art de la poésie qui donne le plus matière à faire briller l'esprit. La poésie française , poésie éminemment artificielle, les avait aimées depuis longtemps ; le XVI® siècle en est plein comme l'est le siècle classit[ue de Louis XI V ; on peut penser que l'âge du rococo . ne les chérissait pas moins.
Ghénier employait les contrastes, les pointes, même dans la composition. Dans la note d'une élégie restée à l'état de fragment, il remarqué : « Contredire pied à ' pied l'élégie contre la vieillesse » ; il s efforçait donc . quelquefois de créer des espèces de « pendants » con- ' traires, tels sont aussi « La jeune Tarentine » et « La jeune Locrienne )> , et encore plus les élégies « Les esclaves d'amour » — et « Non , non , le dieu d'amour » qui se contredisent à l'aide d'Anthologie. La tragédie sur la Bataille d'Arminius doit tous ses effets aux contrastes saisissants qu'offrent les situations.
Les personnages de cette pièce se partagent en deux groupes ennemis.
Chénier lui-même se prescrivait dans le projet de cette pièce de « faire bien contraster le ton des Romains et celui des Germains. » Notons que la plus belle scène de cette tragédie est une scène à effet : les Romains chantant dans leurs tentes au milieu des courtisanes leur retour prochain et triomphant ; leur chant est entrecoupé « par les chants et les cris des barbares sur la montagne qu'on doit entendre de loin. i> Les plus belles poésies, comme celles sur la mort prématurée et celles sur Versailles abandonné , qui rappelle un peu les plaintes des nymphes de Veaux du xvii® siècle, doivent leur charme piquant à l'antithèse qui se trouve dans leur idée fondamentale (jeunesse et mort, — Versailles, l'abandon, la terreur.)
Dans un fragment, ou comme la note nous en avertit , dans le <c commencement :» d'une élégie dont « les premiers vers sont ceux d'une jolie chanson de Shakspere », tirée de Measure for Measure, on lit cette inldication finale :<(... et finir tout cela par lui dire, après un long bavardage amoureux, de venir vous caresser encore, et contredire ainsi le commencement, mais sans affectation. i> Cette dernière remarque montre que Chénier avait conscience des périls où mène le goût de ce genre de figure, et qu'il avait peut-être le sentiment qu'il ne s'en était pas suffisamment gardé. En effet il abusait un peu des pointes
finales, spécialement dans les élégies , où il aime trop à « contredire le commencement », à ce point qu'il devient un peu monotone. Après avoir lu deux ou trois de ces pièces nous en avons assez de ce tour d'artiste, et lorsque nous le retrouvons encore de nouveau, nous en sommes choqués comme par une fadaise maniérée. Ces élégies commencent toutes en condamnant, en détestant l'infidèle, en jurant de rompre définitivement avee elle, — et finissent par une palinodie fondée sur ce que l'amour est invincible et tout-puissant. Telles sont les élégies qui commencent par « Reste, reste avec nous..., — Il n'est donc plus d'espoir..,, — Ah des pleurs..., — Mais ne m'a-t-elle pas juré..., — Eh bien je le voulais : » cette dernière est d'ailleurs la plus courte, la plus artistique et la plus sincèrement émue parmi ces élégies amoureuses. Celle qui commence par « Non je ne l'aime plus y> donne du moins quelque nouveauté à ce tour en se contentant de laisser soupçonner que les résultats de la résolution de l'amant seront les mêmes qu'à l'ordinaire; tandis que la fin de l'élégie: «Allons, l'heure est venue y> contient déjà cette pointe dans un tour inverse : le poète va voir sa belle le matin « plein d'amour et de joie et de tranquillité », et, ayant trouvé une déception amère, il se souvient avec regret de cet heureux état d'âme dans lequel il y était venu. La pointe est aussi employée dans les idylles : le nom de Y Aveugle n'est prononcé qu'à la fin de l'idylle, il est le mot final, pour faire d'autant plus d'impression.
Un fragment en prose projetant de raconter l'histoire de Pygmalion, finit avec ce vers tout fait : « Elle vit à la fois le ciel et son amant. » La Jeune Locrienne fmit par une saillie un peu libertine. Nous avons mentionné cette série de bucoliques où les personnes découvrent quelque épitaphe mélancolique et en sont frappées, cette fin était familière et chère à Ghénier : « Finir, dit-il, en représentant tous les jeunes gens frappés et attendris. 7> Dans cette même note il y a encore cette remarque : « Et là répéter mot par mot |le vers qui, dans le commencement, désigne le lieu |où danse cette jeune troupe. » Il aime surtout à réjpéter à la fin d'une pièce des paroles du commence- :ment, il trahit ces tendances même dans les projets en prose, ainsi nous lisons dans l'un d'eux : « cette ■vallée ! avec ses eaux, ses bois , ses cascades où je viens V attendre et la voir chaque jour, je voudrais qu'à moi seul connue , du reste des humains elle fût ignorée. Dès qu'un autre berger... y arrive... j'ai peur qu'il ne vienne V attendre et la voir comme moi, » Il faut remarquer que c'est Ghénier lui-même qui souligne ici les mots. De même les vers suivants de l'idylle sur les colombes :
Sous leur tête mobile , un cou blanc , délicat, Se plie et de la neige effacerait Féclat.
Leur voix est pure et tendre, et leur âme innocente...,
sont répétées à la fin avec une très légère modifica-
tion. Le fragment où le poète se représente errant dans les montagnes, regardant les torrents, répète en pointe ces images sous la forme d'une métaphore spirituelle : la nature, dit le poète, l'inspire et il a: ouvre enfin un passage aux flots de ses pensées, en torrents orageux dans son sein amassées. » — La recherche de la pointe peut se sentir , même dans la Jeune Captive qui finit , comme nous l'avons déjà dit , par un compliment indirect : « Comme elle, craindront de voir finir leurs jours ceux qui les passeront près d'elle.» La recherche des antithèses se fait voir dans les dialogues coupés du Mendiant ou des axiomes luttent , . pour ainsi dire , entre eux et forment presque ce que les grammairiens nommaient jadis <r stichométrie. :» Elle se fait voir lorsque le poète, en voulant nous peindre sa douleur pendant l'absence de sa belle , montre sa harpe qui m se tait » sous « la voûte sonore, pleine , de sa voix et le répétant encore. » — Quelquefois il arrive à Ghénier d'exprimer une pensée bien simple en une série de contrastes recherchés. Ainsi, en voulant chanter la gloire du poète qui cultive à la fois l'élégie et l'épopée avec succès, il dit :
heureux celui qu'une palme certaine
Attend victorieux dans l'une et l'autre arène.
Qui, tour à tour convive et de Gnide et des cieux
Des bras d'une maîtresse enlevé chez les Dieux
Ivre de volupté , s'enivre encore de gloire ,
Et qui cher à Vénus et cher à la victoire
Ceint des lauriers du Pinde et des fleurs de Paphos ,
Soupire l'élégie et chante les héros.
L'ART 3i3
La pensée est traduite ici par des images antithétiques et se répète à la fin, toute nue, sous la forme d'une pointe. Faut-il indiquer ce goût du contraste même dans la peinture de l'extérieur des personnages ? Rappelons dans la Lihertéy les deux bergers, dont le caractère différent est marqué, parce que l'un est blond, l'autre est brun. De plus, Chénier aime les contrastes physiques dans un seul personnage. Si Musset parle d'une « brune aux yeux bleus » , lui de son côté , parle d'une « blanche aux yeux noirs » ,/ loue « sur de beaux yeux bleus une paupière noire » J ou même il parle d'un « jeune homme aux yeux bleus] aux cheveux noirs. » On peut prévoir que ce poète,^ s'il lui arrive de mettre en parallèle des substantifs contraires , les relèvera encore par des adjectifs antithétiques et dira :. « Des plus sombres ennuis riants consolateurs, i^
La poésie antique , au moins celle que Chénier aimait et imitait , favorisait beaucoup cet élément de l'art de Chénier. Il emprunte à l'Anthologie la «: jolie :!> épigramme sur la cigale dévorée par l'hirondelle, pour s'écrier avec le poète grec : « Faut-il voir tuer un chanteur par un autre chanteur » ? Nous avons mentionné plusieurs fois les vers où le contraste érigé par Théocrite , entre la nature et l'état de l'âme du poète est relevé avec tant de force ; ailleurs on lit cette indication à propos d'une épigramme de Théocrite : <r II faut traduire et rendre l'opposition des paroles ». Cependant c'étaient surtout les poètes latins qui ot-
fraient beaucoup à notre poète à ce point de vue comme ils en offraient à toute la poésie contemporaine. Tibulle caractérisait sa crédulité d'amant avec une hyperbole fidèlement répétée par Chénier comme par Bertin :
tibulle:
lUis eriperes verbis mihi sidéra cœli Lucere, et puras fulminis esse vias, . . .