‹ La poésie d'aujourd'huiChapitre 11 sur 11 · IO · texte numérisé non relu

IO

Bref:

LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE PRÉSENTE LE VÉRITABLE TABLEAU CLI- NIQUE D'UN DEGRÉ LÉGER DE FATIGUE INTELLECTUELLE.

Je fais plaisir à bien des gens.

« Nous Pavions dit. Ils sont gâteux!., gâteux!., retournés en enfance... régressifs... rétrogrades.,, infantiles... sauvages... nègres... nourrissons... A la mamelle ! »

Halte-là !

D'abord ils sont ce qu'est leur époque, ce que nous sommes tous. Mais sur nous, silencieux, notre réputation trompe. Et eux, suivant le privilège des poètes, leur malaise, ils l'expriment.

Certes malaise il y a. Mais malaise il y a toujours eu, et, surtout, périodiquement, quand une nouvelle esthétique se dessine (i). La fatigue si rapidement et si universelle se crée qu'il n'y a

(i) Voyez le vague à l'âme du vicomte.

pas honte à la ressentir. Il faudrait au contraire, et, aujourd'hui de plus en plus, être une rude brute pour y échapper. Croyez-vous que le mécanicien de chemin de fer qui commande pendant quatre ou six heures de suite à 500 tonnes de responsabilités lancées à 80 kilomètres à l'heure, de disque en disque, d'aiguille en aiguille, et qui brûle autant de gares que de catastrophes, n'arrive pas au terminus intellectuellement courbaturé? C'est alors que, poète, il ferait des vers. Les mains, même calleuses, éprouvent ce tremblement, et ce n'est pas cela qui, davantage que le hâle, les déshonore.

Cette fatigue intellectuelle fait partie intégrante de notre vie civilisée dont elle boulonne les joints. Elle en fait partie, conséquence et cause. Elle la dirige. Elle patronne les inventions et les découvertes. Et, dans la réalisation de celles-ci, elle puise de nouvelles forces pour patronner de nouvelles inventions, de nouvelles découvertes. Elle n'est plus ni accident, ni exception. Elle ne se sépare plus de l'intelligence. Elle est continue. Elle est un état nouveau de l'intelligence, état qui, chaque jour, plus s'accuse. Elle est l'intelligence. Elle est chez l'ingénieur qui construit le sous-marin et elle inscrit son cerne sous le hâle de l'équipage, du capitaine au chauffeur, qui ausculte la santé du

mécanisme dont ils attendent le retour toujours douteux vers la terre ferme.

La nier n'est plus possible. Les écrivains ont tout simplement exprimé ce que nous n'avions pas encore vu bien clairement. Si vous voulez, oui, nous sommes tous malades. Mais qu'est-ce qu'une maladie dont l'univers vit, qui construit l'univers, à quoi personne n'échappe? C'est une santé. la santé n'existe pas, mais il y a des santés, santés successives, qui sont des fractions de maladies, des équilibres instables sur les frontières de la pathologie. Et ces fractions ont pour dénominateur commun la fatigue. La fatigue qu'il vaut tout de même mieux dire dans sa réalité universelle et nôtre que sucer le sucre d'orge en bâton des visqueuses mythologies mortes.

Lettre de Biaise Cendrars,

Iean Epstein, vous tracez la psychose générale d'une fin de génération plutôt que celle plus évoluée de quelques-uns d'entre nous qui ont déjà franchi l'étape que vous indiquez. Vous nous voyez de dos, et comme ces fantassins auxquels on cousait un carré de drap blanc sur les épaules, nous franchissons le but prévu et recevons un peu nos propres obus sur le citron. Marquez-vous bien la fin de l'ancienne crise et le début de la nouvelle ? C'est très important, vous le verrez de plus en plus.

Brisure nette. Nouveau départ direct sur ligne d'acier.

Il y a l'époque : Tango, Ballets Russes, cubisme, Mallarmé, bolchevisme intellectuel, insanité.

Puis la guerre : un vide.

Puis l'époque : construction, simultanisme, affirmation. Calicot: Rimbaud:

changement de propriétaire. Affiches.

La façade des maisons mangées par les lettres. La -rue enjambée par le mot.

La machine moderne dont l'homme sait se passer. Bolchevisme en action. Monde.

Vous êtes le premier à avoir dit des choses justes et sensées sur la poésie d'aujourd'hui, vous ne laites pas de politique et vous mêlez les cartes de tous ces messieurs les militants des Lettres.

Comme vous faites le point sur des quantités de gens et que vous rectifiez •sans cesse le diaphragme, on ne les voit plus à l'échelle et dans cette triste lumière que répandent habituellement les revues.

C'est pourquoi une nouvelle façon d'être et de sentir peut s'apprendre dans votre livre.

Biaise Cendrars.

Xice, 1920.

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