LA FATIGUE
LA fatigue intellectuelle facteur de civilisation.
Ici il convient d'être sobre. Trouver dans une « maladie » somme toute et dans ses faiblesses la semence des plus belles moissons humaines est une proposition assez héroïque encore pour demander de la pondération.
Je me demande si l'homme n'est pas plus intelligent au moment où son intelligence surmenée connaît des arrêts, des heurts, des ratés ; si la
civilisation tout entière, dont nous vivons cette vie compliquée et active, n'est pas le produit de fatigues accumulées, de surmenages successifs.
D'abord le repos intellectuel n'existe pas, on le sait ; l'intelligence se repose en se fatiguant dans un autre sens ; sur cette absence de repos est bâti le « cogito ergo sum » où encore on se débat ; et dès qu'il n'y a plus de repos, la fatigue commence. Imperceptible, infime, sans conséquence encore appréciable, elle croît sournoisement durant une longue période de latence. Les toxines, si vraiment toxines il y a, depuis la première goutte, s'accumulent. Plus tard seulement elles agiront. Mais, strictement, il n'y a pas d'homme qui pense et qui ne soit pas en même temps intellectuellement fatigué. Une fois de plus la santé intégrale est renvoyée aux magasins des mythes. La maladie, ou la fatigue, nous berce, nous élève, nous instruit, nous permet de vivre, et de l'une à l'autre on passe, comme le pendule par la verticale insaisissable, par la santé. Une minute par jour ; un jour par an.
Cette fatigue, la seule maladie peut-être n'est pas seulement une dépréciation que, pour prix du moindre mouvement, on subit presque continuellement et qui nous diminue. Certes, quelquefois
c'est une diminution que nous lui devons., mais pas toujours. Elle nous augmente dans d'autres rapports et peut être, c'est à quoi je m'attache, sans elle n'y aurait-il point dans une intelligence de minutes de génie, de brusques éclairs de compréhension d'une portée extraordinaire, de flambée lyrique, d'inductions victorieuses. De tout cela, sans la fatigue, l'homme et la civilisation seraient appauvris ; la civilisation ne serait plus ce qu'elle est.
On peut trouver illogique que la fatigue, ou en général la maladie qui revient si souvent à de la fatigue, chose mauvaise en soi disent nos catalogues et nos bibliothécaires, puisse avoir une influence aussi universellement triomphante, et stimuler l'intelligence. L'illogique n'a jamais été une objection sérieuse. Et d'ailleurs l'intelligence est un accident, un hasard peut-être inutile : épiphénomène. L'influence de la fatigue peut être favorable à cet accident exceptionnel dans le monde, sans qu'il en résulte des conséquences aussi graves que celles d'une fatigue qui empoisonnerait harmonieusement des muscles sûrement indispensables.
Il faut aussi s'entendre. Un certain degré de fatigue et une certaine qualité de fatigue sont évidemment préjudiciables autant à l'intelligence qu'aux
muscles ; mais cet abrutissement éphémère n'est en général pas atteint ; avant lui il existe toute une échelle de lassitudes qui suffit à la montée quotidienne interrompue par le sommeil. Cette demie fatigue est infiniment plus importante que la fatigue complète, puisqu'elle est à peu près constante quand l'autre n'est qu'exceptionnelle. Ce petit verre de fatigue absorbé tous les jours façonne davantage l'intelligence qu'une seule bonne cuite annuelle. Et puis on s'entraîne. On résiste de mieux en mieux. Ainsi la civilisation fatigante nous happe et nous complétons la civilisation pour que, mieux, elle nous morde.
Mettons toute fausse modestie à part. L'intelligence de l'homme, même rustre, est une bien belle chose. Le cerveau, si vraiment l'intelligence tout entière y réside, est un organe d'un perfectionnement, d'une souplesse, d'une sensibilité, d'une délicatesse absolument stupéfiants. Je vous renvoie au passage des livres d'apologétique chrétienne où on prouve l'existence de Dieu par l'exposé des merveilles de la nature. Je me rappelle y avoir lu une description de l'œil humain qui m'a donné un vertige cherché en vain depuis à travers tous les traités d'anatomie. Le cerveau et l'intelligence sont encore un milliard de fois plus complexes que l'œil.
Mais vous avez vu ces petites pendules à balancier de cuivre joli et compliqué. On les remonte une fois par an. Elles marquent, outre l'heure et la seconde, le jour et le mois. Elles sonnent les quarts, les demies, les heures avec des timbres différents. Le cadran est lumineux. Pour un peu on y lirait le menu du déjeuner du lendemain. Un petit thermomètre est collé à gauche, un petit baromètre à droite. C'est superbe et impratique au possible. Toujours quelque chose cloche : tantôt c'est la sonnerie et tantôt l'aiguille des mois. Un appareil trop compliqué ne fonctionne jamais parfaitement. Sa complexité, il la prend sur sa robustesse.
Il en est de même pour le cerveau. Tantôt on oublie une date, tantôt une adresse. On croyait avoir déjà fait cette course. On laisse traîner sur son bureau un télégramme urgent. On monte deux étages au lieu d'un, et l'on fourrage avec sa clef dans la serrure du voisin. Autant de ratés du cerveau, petits signes de fatigue. Ces petits grincements de rouages s'accusent, c'est très important, quand on observe des intelligences vastes, à gros bagage d'érudition, qui travaillent beaucoup, cherchent, se rappellent, rapprochent, comparent des abstractions plusieurs heures par jour et par nuit. On demande à ce savant, l'arrachant à son bureau,
ce qu'il faisait avant-hier : il lève la tête, se passe la main sur le front, cligne des yeux : « Attendez... attendez... oui... avant-hier... ah! ma foi... », il y en a pour une ou deux minutes. Il commet des distractions énormes, des oublis graves. La préoccupation d'une expérience à tenter, d'un chapitre à écrire l'empêche de dormir trois nuits de suite et lui gâte l'appétit. Plus une intelligence est perfectionnée, plus elle est délicate, c'est absolument logique. Plus elle est délicate, plus la fatigue la touchera nettement, et cette atteinte de la fatigue, à la supposer même constante, sera d'autre part ressentie plus vivement par une intelligence subtile. Ainsi chez un homme intelligent, instruit et travailleur intellectuel, les effets de la fatigue seront dès l'abord doublés. Une grande intelligence est donc prédisposée à la fatigue.
D'autre part un certain degré de fatigue intellectuelle stimule la compréhension, c'est-à-dire l'intelligence. Qui pourrait admettre que les longues études, les efforts de réflexion par lesquels a passé tel savant, officiel ou non. tel philosophe, ont été
accomplis sans fatigue. Sur cette fatigue s'élèveront ensuite les travaux originaux.
Mosso écrit : (i)
« Si j'avais le temps je voudrais écrire un ouvrage sous ce titre : Génie et fatigue. Je ne dirais pas que le génie est de la patience. Il siérait en effet moins à un physiologiste qu'à tout autre d'admettre que la volonté et la persévérance suffisent pour donner du génie ; mais je me contenterai de dire que la fatigue est la base de toute création en science comme dans les beaux-arts. (2)
En d'autres termes la fatigue ne réussit pas à tout le monde. Il ne suffit pas d'être fatigué pour avoir des idées intéressantes. Mais de n'être pas une condition suffisante, la fatigue reste néanmoins souvent nécessaire.
Comment le chercheur arrive-t-il à soupçonner un rapport qui lui échappe ? Rarement il le découvre dès la première fois qu'il y pense. De longs jours
(1) Mosso, la Fatigue intellectuelle et physique.
(2) C'est moi qui souligne.
un problème le préoccupe, le poursuit, le harcèle, trouble son sommeil et ses digestions. Bientôt l'emprise du mystère est telle qu'il ne peut plus s'y soustraire. C'est l'idée fixe que plus rien ne dissipe, signe d'un état de fatigue, d'un état neurasthénique. C'est alors que, brusquement, surgit la solution, en général, du premier bond complète. Elle apparaît brusquement et non par déductions successives. Brusquement comme une image poétique. La fatigue a inhibé le raisonnement déductif qui déraille, traîne, se permet des digressions qui lui étaient interdites par la trop rigide critique de l'intelligence reposée et vigoureuse. L'intelligence joue à des rapprochements qui, après repos, lui paraîtraient puérils, simplement poétiques, invraisemblables et à négliger. Soudain, au cours de cette école buissonnière qui sauve le savant de sa propre logique, surgit la clarté de la découverte. Sans fatigue elle n'aurait pas été.
Que Newton sommeillait et rêvassait sous son arbre quand il reçut à la fois et le gland et son idée de génie, je le veux bien croire. Il aurait été bien éveillé et reposé, froid critique de lui-même, non miné par plusieurs jours de réflexions éreintantes, la compréhension du monde ne lui serait sans doute pas venue.
Ainsi plus on est intelligent, et plus on a de chances d'être fatigué.
Et jusqu'à certaines limites qu'il ne faut tout de même pas dépasser, et quand on est intelligent, plus on est fatigué, plus on est intelligent.
Cercle joliment fermé par cette intelligence et cette fatigue qui se stimulent jusqu'au galop génial.
A côté de cercle un autre que j'ai fait rouler déjà :
Une digestion inquiète par la cœnesthésie qu'elle détermine, prédispose à l'art, c'est-à-dire à l'intelligence ; et l'art et l'intelligence par la fatigue nerveuse qu'ils déclanchent créent les digestions inquiètes. (C'est un fait bien connu que le travail intellectuel prolongé aboutit à un mauvais fonctionnement du tube digestif, chez beaucoup de sujets). Encore cette fois-ci on boucle la boucle. La continuité de ces deux enchaînements circulaires est incrochetable. A leur étreinte rien n'échappe et de l'orbe qu'ils ont circonscrit aucune parcelle de sensibilité n'est sauvée. Sur ces deux roues qui
igo
tournent, l'une de fatigue et l'autre de dyspepsie, la civilisation, comme sur une bicyclette, roule vers la téléphonie sans fil, la guérison du cancer, le bonheur universel, le simultanéisme, le cérébrisme et le reste. C'est étonnant !
LES signes de la fatigue intellectuelle.
Cette fatigue intellectuelle à laquelle la civilisation cérébrale où nous vivons, nous prédispose, comment la ressent-on?
Je ne vais pas en énumérer tous les symptômes. Certains dont voici la liste écourtée et tout de même un peu ridicule : vertiges, accès de tachycardie, de tachy-arythmie, de fausse angine de poitrine, bourdonnements d'oreille, insomnie, engourdissement et refroidissement des membres, tremblement léger des extrémités, sensations de chaleur au visage, de tension à l'occiput, de pesanteur ou de vide dans la tête, ne nous intéressent guère.
Tous les signes de la fatigue sont variables à l'infini ; il y a autant de fatigues que d'individus.
Les manifestations non intellectuelles précitées de la fatigue intellectuelle, ne sont pas constantes ; elles accompagnent surtout les fatigues déjà plus prononcées.
J'insiste surtout sur les manifestations intellectuelles de la fatigue.
La grande productrice de fatigue est l'attention. La distraction ne fatigue pas, au contraire elle repose. L'attention ne peut pas s'exercer de façon continue mais intermittente. C'est une observation expérimentale (Wundt, Lange). Cela s'explique : la fatigue est si rapide en matière de travail intellectuel qu'à tout instant il faut l'interrompre. Ou plutôt le travail s'interrompt automatiquement de lui-même pour permettre la désintoxication, au moins partielle, ou la dépolarisation, si on veut, des éléments. Puis à nouveau le courant passe. D'ailleurs de toutes les manifestations que l'on connaisse au système nerveux, aucune n'est continue, toutes sont alternatives et périodiques. La fatigue elle aussi aura une marche périodique. Plus une attention se prolonge, plus ses intermittences seront
fréquentes et profondes. Lorsque la fatigue est suffisamment avancée survient une période où une réflexion, même courte, apparaît découpée en tranches, en images successives, (i)
La fatigue, ou plutôt ce degré léger de fatigue qui nous intéresse ici, naît avec une rapidité extrême. C'est une question de minutes, plus rarement d'heures et de jours. Très tôt se produisent les intermittences qui tentent d'effacer par un court repos cette fatigue. Elles n'y réussissent que partiellement, et la fatigue accélère sa marche. Les intermittences se rapprochent et s'allongent. Puisqu'ainsi un travail d'une grande brièveté suffit à produire de la fatigue intellectuelle, il n'y a plus à s'étonner de la généralisation de celle-ci parmi l'humanité, et il la faut tenir pour ce qu'elle est : c'est-à-dire pour un fait coutumier à notre vie de tous les jours. De coutumier à indispensable il n'y à qu'un pas, vite franchi. Chez les prédisposés, la fatigue intellectuelle s'amorce encore plus rapidement que chez les autres. Le poète est un double prédisposé : il est intelligent, donc pourvu d'une intelligence délicate et susceptible, surtout aujourd'hui où la poésie est surtout une poésie de compré-
(i) Mosso, loc. cit.
Poésie 1 3
hension ; il est nerveux : je l'ai dit et n'y reviens pas ici.
Les grandes fatigues intellectuelles n'ont pas, je crois, une influence prépondérante sur le façonnement de notre existence ; elles sont trop rares, et aboutissent à des traitements ou à des précautions qui désormais les évitent. La petite fatigue, multiple, quotidienne, goutte à goutte creuse notre mentalité et la transforme, sans même que nous nous en apercevions.
Ainsi le premier effet de la fatigue est d'accuser ces intermittences qui sont le mode énergétique habituel du système nerveux.
Le second effet de la fatigue intellectuelle est de rendre l'homme irritable. Cette irrittabilité dépend d'une excitation passagère du système nerveux. A un degré de plus, elle est suivie d'une dépression, mais elle peut rester longtemps au stade d'excitation. Cette excictation du système nerveux, traduite par l'irritabilité excessive, l'impatience, les colères brusques, disproportionnées avec leur raison d'être, les découragements soudains suivis d'espoirs tout aussi excessifs, l'impulsivité dans les paroles d'abord, dans les actes ensuite^
la hâte injustifiée, l'immodération, la perte de sangfroid, l'affolement au moindre danger, peut aller d'autre part jusqu'à favoriser les tics nerveux, les gestes machinaux, l'expression à haute voix des pensées intimes. On songe déjà à l'impulsivité, à la brusquerie d'expression, à la montée vers la conscience des états profonds du moi, de la penséeassociation des lettres modernes.
Un tel état nerveux, sans réunir tous les signes de ce tableau chez chaque sujet, donne à l'individu la possibilité de réagir beaucoup plus vivement à l'égard des faits du milieu ambiant. La sensibilité est exagérée ; ses effets sont moins contrôlables. Le temps critique est diminué, affaibli ou supprimé. On songe encore aux lettres modernes. Une sensibilité si vive donne à l'individu fatigué une trop forte impression des objets. Le poète est plus poète que jamais.
La fatigue intellectuelle retentit sur la mémoire et l'affaiblit. On retient plus difficilement dates, noms propres, chiffres. Ce qui est plus important : on oublie. Pas complètement bien entendu ou alors ce serait le gâtisme, mais dans une certaine mesure. Les circonstances de certains événements s'estompent, en commençant par les plus récents. Au
contraire d'autres souvenirs de faits lointains et qu'on croyait oubliés, ressuscitent avec une grande netteté. C'est le moment favorable aux « souvenirs d'enfance et de jeunesse». Une littérature de fatigue intellectuelle sera favorable aux souvenirs de ses douze ans. Ces souvenirs-là jouent, je l'ai dit, un rôle important chez les auteurs contemporains.
La perception des sensations se ralentit par la fatigue ; c'est un fait démontré expérimentalement (Mosso). Ou plutôt, dit Mosso, c'est la transformation de la perception en idée qui se ralentit. Ainsi le jeu des intermittences intellectuelles est facilité (Obersteiner). Moment favorable entre tous pour essayer de « sentir avant de comprendre ».
La fatigue intellectuelle trouble le fonctionnement du tube digestif. Les digestions sont lentes, pénibles, accompagnées de bouffées de chaleur, parfois d'état nauséeux, de somnolence, d'hyperkinétisme cardiaque, tout cela à des degrés divers. Parfois si faibles sont les troubles qu'ils passent inaperçus, d'autres fois le malade, car malade alors il y a, est obligé de suspendre son travail pour quelques jours. La cœnesthésie de toute façon se trouve ainsi créée. Avec la cœnesthésie, je l'ai montré, la religiosité, le mysticisme marchent de
pair. Le sujet est prédisposé à de nouveaux lyrismes.
Nous arrivons à un nouveau « perpetuum mobile ». La fatigue crée la cœnesthésie, la cœnesthésie augmente la fatigue, obligeant le cerveau à s'occuper non plus uniquement du monde extérieur, occupation pour laquelle il a été fait, mais aussi de son monde intérieur, souci supplémentaire.
La fatigue intellectuelle crée une certaine confusion d'idées. Non que le penseur fatigué dise « crocodile » pour « tabac », mais il tend à comprendre toutes les notions qui se présentent à lui, sur un même plan intellectuel. Les frontières, les limites de séparation des classes et des ordres lui échappent. Il perd plus ou moins la notion du relief avec ses premiers plans et ses fonds de toile. Il voit plat. Toutes les règles artificielles qui lui servaient à classer ses images intellectuelles, lui paraissent négligeables. Je ne veux pas dire qu'il bafouille, mais la notion de certaines différences le frappe moins vivement. Déjà on songe à la littérature moderne qui est à un seul plan intellectuel et qui refuse de se plier aux règles de la logique.
— ig8 —
L'esprit fatigué tend au contraire partout à voir des ressemblances, à reconnaître plutôt qu'à connaître. La fatigue de la mémoire y est pour quelque chose. Ainsi se constitue la tendance aux analogies les plus extraordinaires, les moins vraisemblables. Il tend à inventer. La déduction avec ses règles, sa critique rigide se fait mal. L'induction, au contraire luxuriante, se permet toutes les hardiesses. Qu'on se rappelle la pensée-métaphore, la pensée-association et le raisonnement inventeur des lettres modernes.
Lorsqu'une dictée trop prolongée est faite à des enfants, on voit bientôt des fautes d'orthographe particulières apparaître (Galton) : des lettres sont échoppées dans les mots ; et même des mots sont sautés dans les phrases ; au cours d'un problème des parties d'un raisonnement sont échoppées également ; dans un théorème une ou deux déductions ont été oubliées. Les lettres modernes présentent, on l'a vu, souvent l'échoppement des termes moyens d'une comparaison ou d'un raisonnement.
Des hallucinations, légères bien entendu et passagères, peuvent se produire. On se rappelle la répétition obsessive dans les lettres modernes.
Des sentiments bizarres apparaissent qui durent le temps de les noter, puis disparaissent. Sentiment d'étrangeté, du déjà vu, du déjà entendu, déjà rêvé. Le sentiment d'étrangeté et du bizarre se rencontre très souvent dans la littérature contemporaine.
L'excitation générale du système nerveux, déjà notée, explique l'excitation sexuelle que provoque la fatigue au début (Mosso). On songe à la violence sensuelle des lettres modernes.
Plus tard peut apparaître une sorte d'hébétement, de prostration qui alors nécessite le repos.
Il est à noter que ces phénomènes de fatigue persistent d'autant plus que le sujet est plus affaibli. Chez l'homme vigoureux ils disparaissent très rapidement.
Ç\ M LA fatigue civilisatrice A M. et Témotivité de la littérature moderne.
La littérature moderne est doublement redevable à la fatigue intellectuelle de son existence.
En premier lieu., tous les caractères qui distinguent les lettres modernes des littératures précédentes, jouent le même rôle dans la production de l'impression de beau que les conditions surajoutées dans la reviviscence d'un réflexe éteint ou en voie de s'éteindre. A une fatigue on a répondu par des artifices, artifices d'ailleurs ni moins ni plus « naturels ■ que ceux qu'ils remplacent. Cette question du naturel est toujours oiseuse. Tout ce qui est, est naturel, ou « naturel » n'a pas de sens.
C'est ainsi, comme conditions surajoutées, qu'agissent la suppression de la rime régulière, son remplacement par des rimes à peu près, l'intercalage de vers blancs, l'allitération, l'assonance, la dissonance, la subtilité des rythmes nouveaux.
On pourrait soutenir que la rime a disparu parce qu'elle était dangereuse pour la vérité artistique, illogique, productrice de chevilles, de bafouillages... Ce sont des opinions extrêmement raisonnables. Mais pour qu'on pût y obéir et démailloter le vers de sa métrique régulière, il a d'abord fallu que cette métrique devint inutile. C'est où la fatigue est intervenue.
C'est ainsi, comme conditions surajoutées, qu'agissent aussi le nombre et les dimensions nouvelles des métaphores ;
C'est ainsi encore que la portée de chaque mot a été augmentée par des transpositions de sens, des latitudes de sous-entendu, des possibilités d'associations plus vastes que jamais, à peu près illimitées. De cette façon on a incorporé à chaque mot un plus grand nombre de faits de mémoire, augmentant son pouvoir producteur d'émotion esthétique. Cette application de la loi de mémoire dont j'ai parlé, a été, bien entendu, faite involontairement.
Tous les détails inutiles, c'est-à-dire ceux dont on s'était fatigué et qui ne « disaient plus ri en », ou plus simplement faisaient grincer des dents, ont été supprimés.
L'essentiel laissé, on le renforce par cette solitude créée autour de lui, par une mise en valeur typographique qui va jusqu'à la surcharge optique, jusqu'à la superposition du texte au dessin, par une précision mathématique ; ainsi l'attention est forcée. L'auteur lui donne les moyens de résister à la fatigue.
Au heu de décrire le repos, les auteurs modernes se vouent au mouvement qui se voit avec un effort moindre.
La grammaire, toutes serrures crochetées, ou, au contraire, à son maximum de fermeture complète, une allure de rêve, un désordre savant où tout, pensée, acte, sensation, mémoire, présent, futur, s'étale sur un même plan, un emploi de la répétition martelante, l'attention dirigée vers la vie interne des organes, autant de caractères nouveaux qui ont ressuscité le réflexe de beauté en voie de s'éteindre.
Cette résurrection, bien sûr, n'aura qu'un temps. Réalisée successivement par les romantiques, les parnassiens, les symbolistes, Mallarmé, les néo-classiques, elle ne durera pas plus aux mains des « cubistes », des « cérébristes » ou des « dadaïstes », pour leur donner des noms qu'ils ne méritent pas. La fatigue, l'usure nous rendront indifférents, plus ou moins, à cette beauté qui aujourd'hui nous paraît un comble. Qui, sur le symbolisme, aujourd'hui encore sincèrement s'excite ? Des hommes nouveaux viendront qui découvriront une beauté, comme eux, nouvelle. Les modernes actuels seront, certains d'entre eux, devenus classiques. C'est-à-dire qu'on les lira avec application tout à fait à contre-sens. Le professeur qui aujourd'hui les ignore, après-demain lira leurs œuvres, à haute voix, pendant dix minutes, à la fin de la classe, devant trente élèves, dont vingt-huit n'écouteront pas. En dix ans que de malentendus s'accumulent sur une page, quand de bouche à oreille, déjà on s'égare. Devenir classique! gloire pour les uns, injure pour d'autres. La roue du Zanzibar tourne et sous l'index d'acier les numéros se succèdent. On se préoccupe trop de ce qui suivra ou de ce qui a précédé. Puisqu'il y a une beauté littéraire actuelle, pourquoi attendre sa léthargie avant de la reconnaître? Je n'ai pas cet appétit de vampire. J'aime la vie.
En second lieu la littérature contemporaine, comme toute littérature véritable, sincère et honnête, nous renseigne sur l'émotivité et les habitudes intellectuelles des auteurs modernes, c'est-à-dire des « intellectuels » de notre époque.
Nous avons vu, à travers la littérature, comme caractères principaux de l'intelligence et de l'émotivité contemporaines :
l'approximation par excès, l'irritabilité, l'impulsivité, la spontanéité. A chaque contact avec le monde extérieur répond une réaction immédiate, foudroyante de vitesse, exagérée et vive comme un réflexe de certains nerveux.
que la littérature moderne est le fait d'une « aristocratie névropathique » à laquelle elle s'adresse aussi, d'ailleurs comme a toujours fait une littérature supérieure. Simplement le degré d'aristocratie a varié avec les époques.
que dans les descriptions et le développement dominent les procédés par images successives et brèves ; les intermittences intellectuelles normales s'accusent.
qu'on roule à nouveau sur la pente des mysticismes et des religiosités, cette fois-ci scientifiques.
qu'on néglige la logique et ses formes les plus élémentaires comme la grammaire et la ponctuation.
qu'on ne sait pas bien quand on rêve et quand on vit.
que souvent apparaissent des états intellectuels où la vie végétative ligote le cerveau ; c'est alors qu'on cherche à « sentir avant de comprendre », qu'on favorise toujours davantage les intermittences intellectuelles, qu'on repousse le raisonnement pour s'abandonner à l'invention torpide, qu'on réagit « médullairement », qu'on se laisse bercer par des répétitions qui sont comme de petites hallucinations obsessives ; c'est alors que, dans les déductions, des termes sont échoppés, qu'on ne contrôle plus la latitude des métaphores, qu'on souscrit aux exagérations.
qu'au raisonnement qui s'échevèle, on préfère l'analogie exploratrice.
que toutes les impressions se confondent sur un seul plan intellectuel.
qu'on abandonne les attitudes composées exigées par la société ; on est franc, sincère, cynique, mais non primitivement, seulement par nonchalance, paresse, fatigue.
qu'on est sensuel avec violence, frénésie et spasme.
Je rapproche ces caractères des signes de la fatigue intellectuelle, c'est-à-dire de la fatigue en général.
Cette émotivité-torpille moderne se met en parallèle avec l'émotivité irritable de la fatigue intellectuelle.
Cette « aristocratie névropathique » de la littérature n'est autre chose que le groupe d'intellectuels dont le cerveau se surmène pour ainsi dire normalement, et aboutit régulièrement à des crises de fatigue périodique. Il s'agite trop, mais ne pourrait s'agiter moins. C'est pourquoi la littérature de ces auteurs exige de la part du lecteur un travail intellectuel considérable ; le lecteur doit s'élever jusqu'à leur niveau de mouvement cérébral.
Les descriptions, les développements par images successives rappellent que la fatigue intellectuelle, fatigue d'attention, a pour effet d'accuser encore les intermittences, les successions qui sont le mode alternatif sur lequel tout le système nerveux, même normalement, fonctionne. L'esthétique de succès-
sion, l'esthétique de rapidité mentale, l'esthétique momentanée sont des esthétiques de fatigue intellectuelle.
La religiosité, quand elle prend la forme de course au bonheur, ce qui est particulièrement le cas de la religion scientifique, est un signe de la fatigue de vivre. D'autre part la religiosité en général dépend de la cœnesthésie qui dépend de la fatigue. Or, on vit, dans notre civilisation cérébrale, nécessairement beaucoup du cerveau ; cela est même vrai pour les métiers manuels ; la fatigue de vivre sera donc surtout une fatigue cérébrale.
Le refus de logique correspond à la légère confusion mentale de la fatigue, à l'état passif du cerveau qui découle d'une vie végétative bruyante telle que la crée la fatigue.
L'analogie remplace la déduction ; des fragments de raisonnement sont jetés par dessus bord, échoppés, comme les lettres et les mots dans la dictée trop longue faite à un enfant fatigué. Esthétique de métaphores.
La critique de soi-même est inhibée dans les lettres modernes comme dans la fatigue intellectuelle.
Ici et là, toutes les images se projettent sur un seul plan intellectuel.
La répétition obsessive correspond aux légères hallucinations de la fatigue intellectuelle, à l'idée fixe neurasthénique.
La cœnesthésie, traduction de la vie sympathique, apparaît dans les lettres comme elle apparaît dans la fatigue. De même le sentiment d'étrangeté qui joue un rôle important dans l'esthétique moderne.
La vitesse de pensée ici et là est augmentée.
Une tendance aux rapprochements d'idées les plus extraordinaires se donne libre cours.
L'excitation sensuelle de la fatigue, l'affaiblissement du frein cérébral, la prépondérance médullaire de la fatigue, expliquent la « médullarité » et la frénésie sensuelle des lettres modernes.
La fatigue de la mémoire ressuscite de lointains souvenirs d'enfance qui parsèment toute la littérature contemporaine.
Et le parallèle, de vous-même, vous le compléterez. Il s'impose. Il est clair.
Poésie 14