‹ La poésie d'aujourd'huiChapitre 2 sur 11 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

1LA Littérature a pour effet de satisfaire, d'occuper des valences affectives, des disponibilités sentimentales que la réalite laisse temporairement libres.

Les sentiments d'un individu ne dépendent guère des événements qu'il traverse. Les circonstances matérielles d'une vie importent peu à sa couleur sentimentale. Un même fait suffira à nourrir l'hypocrisie, la satisfaction prétentieuse, la pudeur

Poésie i

qui s'indigne, la salacité, l'élégance ou la charité selon qu'on est Tartuffe, Monsieur Jourdain, le sénateur Béranger, Don Juan, Alcibiade ou saint Vincent de Paul. Chaque organisme porte en lui ses joies et ses découragementSj qu'il produit comme sa parotide produit de la salive de mastication, et dont il habille ensuite la vie, laquelle est par ellemême indifférente et nue. A supposer donc que la vie, considérée en elle-même, changeât soudain sa qualité du tout au tout, et devint, par exemple, exclusivement risible pour tout esprit d'une impartialité photographique, si un changement correspondant n'a pas eu lieu dans nos organismes, personne ne s'apercevrait de la modification de l'existence, et on continuerait à trouver des gens raisonnables qui la verraient triste. Et si, au 31 décembre prochain, les théologies déposaient brusquement leur bilan par une faillite, un si petit accident métaphysique ne changerait rien aux prières de sainte Thérèse.

A l'ordinaire la vie revêt avec docilité les robes glorieuses ou mornes que notre physiologie instable lui impose. Il y a toutefois des heures où ce mannequin manque tellement de solidité qu'il lui faut un remplaçant ou tout au moins un tuteur. C'est la lecture. Car, si les faits saillants à quoi on peut

accrocher ses sentiments manquent parfois longuement dans la vie d'un homme, cela n'empêche pas les sentiments de se former chez cet homme au fur et dans la mesure même qu'il vit, qu'il respire, qu'il mange. Continuant à absorber de l'oxygène, il faudra qu'il continue à dégager des sentiments, aussi nécessairement que de l'anhydride carbonique. Puisqu'il se sentira rempli d'amour ou de haine, selon sa constitution particulière, et faute de savoir qui aimer ou haïr, cet homme aimera en effigie, comme les enfants embrassent ces ours en peluche qui vivent davantage qu'on ne croit en parasites sur l'amour filial et fraternel. Spinoza disait de l'amour : « Titillatio quaedam, concomitante causa externa » et M. Marcel Proust : « ...notre nature qui crée elle-même nos amours et presque les femmes que nous aimons et jusqu'à leurs fautes ». On reporte sur des marionnettes des sentiments qui ne savaient à quoi s'employer dans ces moments de vie nue et insipide qu'on appelle ennui. Si étrange que cela puisse paraître, il n'y a entre la naissance et la mort ni assez de tristesse, ni assez de joie. Nous en pouvons projeter davantage encore autour de nous, mais c'est l'écran qui parfois vacille et se détend. L'émotion dont nous serons capables, nous encombre d'être inoccupée: il faut éliminer ce surcroît. Ce roman de trois cents pages

et de beaucoup d'aventures sera l'air de flûte qui attire le serpent. Bientôt, ayant assez haï le traître et aimé le héros, les sentiments harassés dormiront sur la paille du chenil, et nous pourrons goûter le repos de leur délicieuse lassitude.

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