‹ La poésie d'aujourd'huiChapitre 3 sur 11 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

LES LITTERATURES

2 LA Sous -Littérature peut être caractérisée d'un mot :

elle est sentimentale. Son expansion est de date récente.

Ses principaux caractères sont d'être : i° logique ; 2° triste comme toute littérature d'organismes vigoureux ; 3° exigeant des caractères nettement tran-

chés correspondant aux disponibilités sentimentales tout aussi rudimentairement tranchées ; 4° tenant compte des valeurs morales ; 5° soucieuse d un dénouement juste et hygiénique.

Il y a deux classes de gens : ceux qui comprennent et les autres. Il y a aussi deux littératures. Aucune république n'y fera rien. La physiologie crée une minorité de sensibilités aristocratiques et tout un peuple d'organismes vulgaires. Les orages qui ont soigneusement décoiffé le vicomte de Chateaubriand, n'auraient guère éventé les rudiments émotifs d'une chambrière. Celle-ci préfère le mélodrame dont on peut dire qu'il est surtout sentimental. Certes la sentimentalité au sens étymologique se trouve aussi bien dans l'œuvre de Stendhal que dans celle d'Henry Bordeaux. La différence est que le premier écrivit des livres et le second quelques feuilletons. C'est à ce rez-dechaussée littéraire pour midinettes en mal d'émo-

tions distinguées que j'appliquerai l'épithète « sentimentale », au risque d'un malentendu qu'on voudra bien éviter durant les quelques lignes qui en parleront.

L'instruction obligatoire a créé cette sous-littérature ; des gens fort capables d'exécuter des travaux difficiles comme de balayer un escalier chaque samedi, se sont mis à lire sans prendre garde qu'ils le faisaient en amateurs, c'est-à-dire en n'y entendant pas grand'chose. Il n'y a pas à s'en plaindre, mais à le constater. Ces gens-là sont le nombre, c'est-à-dire la force. Leurs auteurs préférés tirent à cent mille ; ce sont des commerçants et non des écrivains ; on l'a beaucoup dit, il faut encore le répéter. La plupart d'entre eux sont, avec facilité, moins bêtes que ces romans où ils font effort parfois pour être niais au goût de leur public. Aussi leur doit-on faire cette charité de ne les pas juger avec leurs lecteurs sur les pauvretés qu'ils imaginent. Les lettres a l'amazone nous renseignent sur Remy de Gourmont, mais les mystères de paris ne nous disent rien d'Eugène Sue. C'est toute la différence.

On voit quatre fois par jour, dans les tramways, les dactylographes mener paître leurs émotions

élémentaires sur les pages en déroute d'un livre sale et précieusement couvert de papier gris qu'elles se repassent aimablement. Elle est drôle leur seconde d'égarement, quand le receveur interrompt l'adultère en cours pour leur réclamer les six sous de leur place. C'est où mène la civilisation. De ne pouvoir librement lier leurs jambes nues à celles d'un greluchon, la fièvre des sentiments inemployés, produits inévitables d'un organisme sain, tourmente leurs loisirs. Il faut accrocher à quelque simulacre ces désirs de haine et d'amour, puisque les réalités manquent. La rumeur d'une vie demande des réponses vivantes et même brutales d'une autre vie. La société oppose le silence et la contrainte à ces demandes pourtant violentes. Il faut tout de même s'émouvoir pour se prouver qu'on n'est pas mort. Les mentalités se désemparent délicatement. Le mélodrame règne.

ILe feuilleton est pourri de logique et ses aventures, pour stupides qu'elles paraissent, s'établissent comme autant de syllogismes. Il est rare qu'un héros de mélodrame éternue sans que cet éternuement soit la conséquence ou les prémisses de quelque événement important. La littérature populaire est plus finaliste que la religion. La con-

clusion d'un roman de Mme Chantepleure s'établit avec autant de certitude que la durée d'une éclipse, et toute cette logique n'empêche pas l'absurdité, bien mieux, elle la cause.

N'est-ce pas M. Léon Daudet qui, à propos de Remy de Gourmont, employa cette expression « logicien absurde ». N'en déplaise à l'auteur c'est un pléonasme au même titre que « prévoir d'avance » et « ainsi donc ». Un logicien qui ne serait pas absurde ne serait plus un logicien, mais un sentimental. La seule logique qui puisse être humainement vraie est la logique de sentiment, qui n'est plus une logique. Le raisonnement pur est toujours absurde ; c'est sa grande qualité. Il est inapplicable à la vie, sauf en celles de ses conséquences qui sont des compromissions, c'est-à-dire qui ont perdu cette pureté première. Le promeneur qui dirigerait ses pas suivant des principes mûrement pesés de la géométrie euclidienne, irait certes moins sûrement que tel autre qui s'abandonne à ses réflexes et à sa distraction. C'est aussi ce qui arrive pour ces feuilletons dont on pourrait faire le résumé en quelques syllogismes. Tant de logique, de logique pure s'entend, aboutit à la niaiserie, parce que la logique pure n'a rien à voir avec la vie et que tout de même le but de toute littérature est de repro-

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duire cette vie qu'elle doit par moments remplacer. La logique pure est un produit de laboratoire. On ne la retrouve pas dans la nature, où les deux modes d'enchaînement de faits sont la logique de sentiment et la logique biologique. Mais si on les appelle logiques, c'est un peu par plaisanterie et pour se donner l'illusion de les avoir compris. La physiologie ne se soucie pas de logique pure ; c'est nous qui l'affublons de ce costume. Parfois l'étoffe, mal ajustée, rompt, et nous rapiéçons péniblement la trame des hypothèses.

Le feuilleton reste dupe des illusions. Les élémentaires croient tout comprendre. Il n'y a pas longtemps qu'ils se savent pourvus de cerveau, et comme le bambin qui étrenne un joujou mécanique, ils ne peuvent s'empêcher d'en agiter les rouages. On leur a reproché de ne point réfléchir ; ce serait demi-mal. La vérité est qu'ils pensent trop et de travers. Ils ont bien un cerveau, mais de camelote, article de bazar dont même ils ignorent le maniement. Et assurément on ne peut exiger d'un réveillematin acheté trois francs chez le revendeur du coin, quand par dessus le marché on le remonte à contre-sens, qu'il indique l'heure juste. Mais au moins les aiguilles tournent et la sonnerie tinte devant l'Esquimau ébahi.

2 S 'il y a des mélodrames qui ne sont pas exclusivement tristes, au moins on y souffre de bien pénibles tribulations. C'est la vallée des larmes avec « le paradis à la fin de nos jours » (i). On peut parmi cette sous-littérature distinguer celle qui est tout à fait primitive et tout à fait sinistre, et une autre, plus civilisée, où l'idée d'un bonheur final commence à tourmenter les esprits.

La première, qui se rapproche par sa mentalité de certaines vieilles chansons et légendes populaires, est d'un pessimisme très honorable. Les gens qui trouvaient du plaisir à supporter outre la vie, encore une si sombre représentation de cette vie, faisaient preuve d'une vigueur psychique, et par conséquent physique, qu'il faut admirer. La fatigue de vivre réellement ne suffisait pas à saturer leur besoin d'émotions, ni à faire équilibre à leur appétit d'agitation jusqu'à cette fatigue après quoi le repos est agréable.

Aujourd'hui les romans sinistres deviennent assez rares. La civilisation, comme on aura l'occasion de le répéter, après avoir diminué les énergies de son aristocratie, finit par atteindre aussi celles

(i) Remy de Gourmont.

de la masse. Le peuple se détourne du miroir plus sincère mais plus mélancolique. La force lui manque pour, à la fois, et vivre ses déconvenues et les considérer, c'est-à-dire les revivre, sans compensation. Il prend plaisir et cherche des encouragements dans l'idée d'un bonheur à venir, terme de toutes ses déceptions. Le dénouement heureux envahit sa littérature et rend banales des tragédies dont le tragique absolu faisait toute la valeur. Premier symptôme d'un épuisement physiologique comme en connurent sans doute toutes les espèces, et qui est si général qu'il n'y a pas à le tenir pour pathologique. Le caractère pathologique ne se distingue du caractère normal que par ce qu'il est exceptionnel. Le désir de bonheur n'est plus une exception. C'est pourquoi il est vain de le combattre ; on ne remonte pas la généalogie d'une espèce ; rien n'aurait pu rendre aux dernières ammonites la simplicité première de leurs sutures. Il reste que l'idée d'un phalanstère est essentiellement une idée de neurasthénique. Le bonheur final peut à la rigueur exister ; j'étudie sa compréhension, fait ou mythe. Somme toute, il valait mieux avoir l'Eden en poupe qu'en proue. A contempler ce mirage, les matelots ne voient plus les récifs où ils couleront.

On pourrait croire que si la masse donne sa

préférence à une littérature où la représentation de sa tristesse cède par moment la place à l'espoir d'un bonheur, c'est parce qu'enfin elle se sent moins malheureuse et entrevoit l'époque où tout à fait elle cessera de l'être. C'est le contraire qui a lieu. La littérature populaire cherche à se distraire d'un malaise qui est ressenti de plus en plus vivement. Le récit d'une mort peut être agréable à un homme sain, mais non à un malade. Le récit d'un malheur sera supporté par un homme heureux mieux que par un malheureux.

Pareillement l'homme vraiment ému ne cherche pas dans un livre une émotion supplémentaire ; il lui faut toutes ses forces pour porter celle qu'il ressent déjà. Tant que la passion de vivre paraissait médiocre, elle se laissait « gouster et digérer » en lecture. Mais on l'éprouve aujourd'hui si vivement qu'on n'en supporte plus l'image trop fidèle. La littérature populaire cesse de reproduire exactement la tristesse de vivre parce que cette tristesse pèse déjà dans la réalité trop lourdement à bien des épaules. La littérature, même populaire, commence à user d'artifices, à s'écarter de la réalité. Dès maintenant je peux faire remarquer que l'artifice est toujours le remède porté à une fatigue .

Mais il ne faudrait pas croire, comme certaines tournures grammaticales trop animistes paraissent le vouloir dire, que les faits matériels de la vie ont changé au point de rendre les passions, ellesmêmes et elles seules, plus intenses. Les circonstances de la vie ont peut-être changé mais nous n'en savons rien. C'est nous qui avons changé, qui nous sommes affaiblis, qui nous sommes énervés. L'homme passionné, c'est-à-dire qui idéalise ses désirs, est un homme fatigué qui ne maîtrise plus ses sentiments. L'amour qui est un phénomène idéaliste et un phénomène de civilisation, comme l'a dit Remy de Gourmont, est avant tout un phénomène de fatigue. L'homme robuste ne ressent que le désir, c'est-à-dire une passion physique et éphémère. Les masses populaires s'affinent aussi ; par conséquent elles s'affaiblissent. La vie qui leur semblait supportable autrefois au point qu'elles la considéraient volontiers nue et sans artifice, leur paraît aujourd'hui un fardeau formidable. Aussi quand on leur a dit : « Vous ne la porterez que jusqu'à cette borne appelée bonheur », elles ont cru et elles comptent les kilomètres. Il y a peu de gens qui supportent l'autre idée, que la route où ils cheminent est partie de rien et ne va nulle part.

3 Le feuilleton présente des caractères d'une extrême simplicité ; l'avare y est avaricieux et point autre chose. Mais, surtout, les personnages se divisent en deux catégories entre lesquelles il n'y a point d'intermédiaires : ceux qui inspirent de la sympathie et ceux qui inspirent de la répulsion. Cette balançoire de tropismes élémentaires suffit pleinement au lecteur pour la gymnastique de ses sentiments. Les péchés capitaux et les vertus théologales sont l'extrême limite des subtilités qui ne lui échappent pas encore. Le personnage qui s'aviserait de réunir quelques défauts et quelques qualités, ne saurait intéresser. Les valences rudimentaires dont dispose le lecteur ne peuvent fixer de façon stable un composé si déroutant. Comme une langue qui posséderait les mots : jaune et rouge, mais n'aurait rien pour désigner les teintes intermédiaires d'orangé qu'il faudrait ramener grossièrement aux deux couleurs plus simples. Le mauvais mélodrame cinématographique est tout particulièrement instructif à cet égard.

Puisque cette simplicité psychologique suffit au lecteur pour la pleine manifestation de sa personnalité, il est naturel que, dans la réalité même, il ne cherche pas non plus davantage de finesse. Cette attitude simple présente des avantages. Evi-

tant d'abord l'indécision, elle est favorable à une vie agissante. Les héros de feuilleton qui sont de cette même famille, accumulent des actions innombrables au cours de leur brève vie. Ensuite, l'appareil sentimental si simple de ces organismes est, à cause de sa simplicité même, fort robuste. L'hésitation comme le scrupule sont l'apanage d'une vigueur diminuée. Le père de Sarrasa l'avait vu aussi clairement en 1664 qu'on le peut voir aujourd'hui :

« Si la mauvaise constitution du sang cause des scrupules, il faut la rendre plus fluide. C'est par là qu'on ôte la nourriture aux scrupules. Nous n'avons pas à donner ici les remèdes qui sont bons à cela. Ce serait empiéter sur les droits de Messieurs les Médecins » fi).

Mais peut-être ne faut-il pas prononcer le mot de maladie ni de médecins. Le scrupule, l'hésitation, la pensée envahissent le monde. Le pis est qu'il importe peu qu'ils soient vrais ou faux. Niaise ou intelligente, la réflexion est également signe d'une vigueur physique diminuée. Il est

(1) Cité par Remy de Gourmont dans le Chemin de velours.

vain d'accrocher aux symptômes des pancartes morales. Mais ici le signe devient si général parmi l'humanité civilisée qu'il serait faux d'en dire qu'il est morbide. Je l'ai déjà dit, on me permettra de le répéter pour combattre une tendance trop répandue. On parle beaucoup de décadence ; Péladan a même écrit « Finis Latinorum ». Il n'y a pas de décadence, ni d'ailleurs de progrès; ce sont des façons arbitraires d'apprécier moralement un changement, une modification. Un changement a certes eu lieu. Mais pour juger le sens de ce mouvement, comme on le fait en l'estimant décadence ou progrès, il faudrait des points de repère qui, justement, manquent. Dès qu'une route n'est point tout à fait horizontale, on l'appelle montée ou descente ; elle est l'un et l'autre relativement, et ni l'un ni l'autre absolument. De même cette décadence ou ce progrès où nous vivons. « Finis Latinorum », il est encore trop tôt pour en parler, mais il peut paraître indifférent à qui n'a pas de préjugés, de mourir de rétention intellectuelle ou de rétention uréïque.

Le seul fait certain est qu'un changement a eu lieu et se poursuit et se poursuivra. L'extension de la réflexion, du scrupule, à quoi la sous-littérature résiste seule encore parfois vigoureusement grâce

Poésie 3

à la force physique qu'elle représente, et qui est à la fois sa tare et sa qualité, me paraît être signe d'usure, mais non signe de maladie. La santé intégrale n'est qu'une imagination, comme l'idée de bonheur parfait. La santé approximative, mais normale, d'un adulte diffère de celle d'un enfant et de celle d'un vieillard. L'adulte n'est pas dit malade parce qu'il n'a plus son thymus de nouveau-né ; au contraire il le serait, et dangereusement, s'il l'avait conservé. Pareillement il ne faut point déclarer l'humanité en décadence ou malade ou en progrès parce qu'elle n'est point tout à fait aujourd'hui ce qu'elle a pu être il y a vingt mille ans.

4 Le feuilleton considère rarement un fait en lui-même, dans sa stricte réalité. Il y ajoute presque nécessairement une couleur morale. On devait s'y attendre; d'abord parce qu'il est extrêmement difficile de débarrasser un langage de toute trace de la comptabilité du mérite et de l'obligation, et ensuite parce qu'il est naturel de trouver chez les gens peu cultivés, profondément enracinée, cette morale qui, avant les sciences, a voulu être le résumé de toutes les sciences et qui est ce par quoi l'homme a pour la première fois manifesté cerveau. La morale est la plus ancienne tenta-

tive humaine qui ait été faite pour plier les faits au schéma d'une abstraction. Depuis lors les sciences exactes ont beaucoup amélioré le procédé, et si elles prévoient pour pourvoir c'est avec la discrétion de vieilles personnes qui se sont déjà beaucoup trompées. La morale agit autrement, elle est juvénile et naïve. Une coïncidence, un moment de crainte, le plaisir d'une journée claire ou des éléments plus graves comme une vieille habitude ou une nécessité physique lui suffisent pour prononcer avec assurance des conclusions qu'elle croit immuables. Ces erreurs se sont produites quand l'homme qui fait partie de la nature, a voulu se considérer hors d'elle ; devenu à la fois sujet et objet, il a été le jouet de toutes les illusions de cette optique nouvelle pour lui. Au moins il a eu soin d'en faire le catalogue dont nous trouvons presque tous les numéros successifs dans les feuilletons, tellement la loi philogénique de Serres paraît s'appliquer aussi au développement intellectuel des individus.

La sous-littérature ne servirait-elle qu'à vérifier cette dernière proposition, on pourrait déjà la tenir pour utile. En effet, puisque l'embryogénie d'un animal paraît reproduire dans une certaine

mesure la philogénie de son espèce, on imagine facilement que le développement intellectuel d'un individu présente les stades successifs qui ont caractérisé le développement intellectuel de sa race. Mais le degré d'évolution intellectuelle auquel aboutissent les individus, sans pouvoir le dépasser, est extrêmement variable ; il est, de plus, indépendant de ce qu'on nomme intelligence et qui est la faculté d'associer rapidement des faits ou des idées paraissant, au premier abord, sans rapports communs possibles. Ainsi Léon Bloy, bien qu'il fût un contemporain intelligent, avait une mentalité, qui était, au plus, celle du XVe siècle. Ces intelligences anachroniques sont plus nombreuses qu'on ne croit. D'autres, après être arrivées normalement aux modes de compréhension les plus modernes, subissent, à la suite d'un accident sentimental ou plus purement physique, comme une maladie qui diminue la vigueur de leur organisme, une régression brusque qui étonne leur entourage. Plus généralement toute une partie, pour ne pas dire majorité, de la société, celle justement qui trouve son plaisir et son miroir dans les feuilletons, n'a pas su encore dépasser une attitude qui était un maximum il y a plusieurs milliers d'années, mais qui, aujourd'hui, n'est plus qu'un minimum de retardataire.

5 Enfin cette sous-littérature se complait aux dénouements justes. Cette justice qui, d'ailleurs, répond à l'idée qu'on s'en fait d'ordinaire, n'est pas la justice naturelle, mais au contraire une justice très artificielle. A ce titre il faudrait l'étudier comme un phénomène "de fatigue dans le sens que j'ai donné à ce mot plus haut. Les faits ne sont pas considérés simplement en eux-mêmes, mais entourés d'une gangue morale, purement intellectuelle. Cette gangue morale je la dis intellectuelle parce qu'elle ne correspond à rien de tangible, mais, du moment qu'elle fut imaginée et admise, elle a pris bien entendu corps et réalité. Et c'est elle qui joue bien davantage que le fait qu'elle recouvre, le rôle déterminant dans l'équilibre de cette justice qui correspond au besoin de logique dont il a déjà été parlé. Selon cette évaluation particulière des phénomènes le parricide du Lapon qui est un pieux devoir (i) et le parricide de l'Européen, qui est un crime odieux, ne seront pas tenus pour des simples faits très semblables, entraînant des conséquences, comme tous les faits, heureuses ou malheureuses selon les circonstances matérielles, mais comme des actes essentiellement différents

(i) Dit-on.

puisqu'ils sont différents par leur couleur morale. Le premier devra avoir pour suite une récompense pour son auteur, et le second un châtiment. Cette interprétation morale des événements est assurément peu naturelle, mais je ne veux pas dire qu'elle n'est pas civilisée, ce qui va de soi. En réalité, il n'y a ni récompenses ni châtiments, mais seulement des conséquences. Cela vaut peut-être mieux. Puisqu'il y a, humainement, des fautes, il ne faut pas qu'une peine efface ce à quoi le sentiment juste du tragique veut une portée continue et d'ailleurs absurde. Le jeu naturel des forces est justicier, mais non comme nous l'entendons. Il statue lourdement sur l'utilité seule des choses ; il supprime les gestes dangereux ou trop inutiles, et les autres seuls ont le droit de se reproduire. C'est là toute leur récompense. Cette justice est infaillible et nécessaire, physiologique, inévitable. Nous sommes grâce à sa lucidité qui a élevé rudement tous nos instincts. Mais il n'y a pas à se préoccuper de lui obéir ; elle ne dicte pas ses ordres, elle les réalise. On porte encore, sans doute, en soi quelque assertion d'équité, ternie et futile, où la forme sévère et pure de cette logique d'utilité est effacée par endroits sous les enjolivements des morales. Notre orgueil prononce tout un concert d'inquiétudes

si la vie étouffe nos spéculations. Mais un décret illogique, et l'universel mécanisme adbiquerait en nos mains de mandarins débiles.

3 LA Littérature : la sensibilité qui est à sa base et qu'on oppose au mode de sensibilité banale appelé plus haut sentimentalité : les différences individuelles d'auteur à auteur deviennent ici énormes : la recherche du neuf, cause de ces variations, se rapproche du phénomène dit de la fatigue des réflexes : la littérature ne re-

produit pas la vie photographiquement : il y a choix selon certaines règles inconscientes et conscientes [intuition artistique et procédés d'école] dont l'ensemble constitue l'esthétique :

la loi de la mémoire : conciliation de la loi de fatigue et de la loi de mémoire : variations de l'intensité de l'impression du beau.

La sous-littérature dépend donc d'un mode de sensibilité banal et extrêmement monotone. Les lettres véritables accusent au contraire des différences individuelles importantes et variées à l'infini. Assurément la littérature insiste sur ces différences davantage que les actes de la vie quotidienne où même cette diversité peut disparaî-

tre complètement comme dans le phénomène étudié par le Dr Le Bon sous le nom de l'âme des foules. Toutefois, pour une partie de l'humanité, cette mentalité uniforme et fraternelle de portion congrue ne peut être qu'une attitude exceptionnelle et passagère. En général l'homme est fier de différer des hommes ; il s'enorgueillit de particularités minimes et sans autre importance que celle d'être rares et de constituer des différences. L'interne qui, au collège, peut écrire avec de l'encre bleue au lieu de la noire uniformément distribuée à tous ses camarades, se juge un être différent, donc supérieur. On en pourrait tenter une explication évolutionniste, mais l'évolution a déjà servi avec complaisance à trop de choses. Aujourd'hui on sourit d'en user. Aussi bien la physiologie donnera une meilleure clef du soin des différences.

C'est en littérature que le souci d'originalité paraît avec le plus de force. Il s'agit d'être soimême, c'est à dire de ne pas être comme les autres. L'acuité de cette préoccupation est extrême, au point de dominer toutes les autres. C'est à elle qu'on doit la naissance de toutes les écoles littéraires. La recherche du neuf, voilà le ressort de toute esthétique.

L'idée ou l'impression de beauté se produit en nous sans que notre libre arbitre, déjà par ailleurs suffisamment mythique, y intervienne. Bien entendu on cherche tout de même à justifier son admiration, pour peu que l'on soit sensible à la dialectique, par l'exposé contradictoire des raisons pour et contre. Ce n'est que logique si l'on veut bien sous-entendre que le jugement suit toujours ce sentiment qu'il prétend étayer et parfois établir ; car l'opinion courante dont témoignent les habitudes du langage, mêle toujours l'ombre du libre choix au déterminisme absolu des émotions. Que l'idée de beauté naisse sans participation de la volonté, on l'admettra plus facilement en songeant qu'avant de se cristalliser en idée, suivant l'expression connue, elle est une émotion, l'émotion esthétique. Or on n'est maître de ses émotions, et très relativement, qu'en ce qui concerne leurs manifestations extérieures, les. moins importantes. Mais une émotion même dissimulée reste émotion, et on ne peut rien pour la supprimer. Cette proposition est susceptible d'être vérifiée par l'expérience. Il s'agit de l'expression polyglandulaire des émotions. Pour Ch. Dumas (i) « l'émotion génitale

(i) Société de Psychologie, décembre 1909, cité par Bohn.

par exemple s'accompagnerait d'une excitation énergétique de tout le système nerveux, qui se traduirait en particulier par une sécrétion abondante des diverses glandes de l'organisme (sous-maxillaires, stomacales, rénales).

« Que l'excitation génitale se fasse par l'intermédiaire de tel ou tel autre organe des sens, les effets glandulaires sont les mêmes : i° Il y a une salivation des plus abondantes. Des jets de salive accompagnent les jets de sperme ; dans les intervalles, il y a une polypnée thermique notable. La vue seule de la femelle suffit pour provoquer chez le mâle une sécrétion salivaire extrême. 2° Il y a également une sécrétion du suc gastrique. C'est là un fait moins connu, parce qu'il n'est pas spontanément visible. Dans des conditions particulières, on peut obtenir en 3 minutes 6 cmc. de suc gastrique acide. 30 Enfin la sécrétion rénale est augmentée d'au moins un tiers (9 cmc. 5 en 5' au lieu de 6 cmc.) ».

Et l'émotion sexuelle n'est pas la seule qui provoque de tels résultats.

« Pendant la colère, on obtient des effets analogues. Le chien sécrète une salive abondante pen-

dant tout le temps que dure l'expérience ; la salivation se chiffre par 10-15 cmc. en 5 minutes. La sécrétion rénale est très notablement accrue (13 cmc. 5 au lieu de 6 cmc.) ».

Enfin les dentistes savent que les sujets pusillanimes salivent d'émotion, c'est-à-dire de peur, au point de gêner grandement leurs opérations.

« Ces faits ne doivent pas étonner le physiologiste. L'ébranlement massif, causé par l'émotion, doit déterminer une réponse globale, polyglandulaire et aussi polymusculaire. Les expériences de Dumas et Malloizel nous montrent très nettement la diffusion dans l'organisme de l'énergie émotionnelle et les réactions organiques synergiques qu'elle provoque (1) ».

On peut donc remarquer tout d'abord qu'au cours d'une émotion l'organisme dépense un excès d'énergie. Cela permet de comprendre mieux comment un organisme sain tend à créer lui-même des émotions, c'est-à-dire des sentiments, pour employer à quelque chose ou plus simplement pour

(1) Georges Bohn, étude objective des phénomènes cérébraux (Ecole russe), Revue des Idées, 15 juin 1910.

dépenser l'énergie dont il est capable, comme une sorte d'accumulateur. L'organisme, continuant à vivre, continue à former de l'énergie, et, à le supposer capable de tenir en réserve une quantité limitée seulement de cette énergie latente, l'énergie en formation chassant l'énergie formée, on voit, à l'aide de cette explication qu'il faut avouer un peu métaphysique, comment se créent des émotions d'origine purement interne et qui n'ont pour but que d'user un surcroît d'énergie.

En second lieu ces données expérimentales permettent de voir l'influence minime de la volonté et du jugement sur la réalité d'une émotion. On peut, à la rigueur, s'empêcher de manifester en actes extérieurs sa colère, mais on n'en supprimera pas pour autant tout cet hyperfonctionnement de l'organisme, preuve de l'émotion. Il serait au moins étonnant que l'émotion esthétique, ou l'impression de beauté, fît exception sur ce point. On a d'autant mieux le droit de la considérer sur le pied des autres, qu'elle n'est pas, somme toute, bien individualisée. Il est toujours un peu sommaire, ou même risible, de distinguer les catégories des sentiments ; toutefois l'émotion esthétique se rapproche par plus

d'un côté de l'émotion sexuelle ; l'art se branche comme une dérivation sur le courant génital. « L'émotion, en route vers le sens génital qu'elle a mission d'éveiller, rencontre un centre de résistance ; elle s'y brise, elle s'y tord sur elle-même, mais s'y installe, et toutes celles du même ordre qui passeront par le même centre, auront le même sort... L'émotion esthétique, et alors sous sa forme la plus pure, la plus désintéressée, n'est donc qu'une déviation de l'émotion génitale (i) ». On ne saurait mieux dire, ni plus clairement.

Je crois avoir suffisamment rappelé la certitude probable, comme disent les théologiens, de la nonparticipation de la volonté, du jugement, du libre choix, etc. à l'émotion esthétique. La preuve aussi n'était peut-être pas utile et l'idée est fort vieille. Il reste donc à considérer l'émotion esthétique comme une sorte de réflexe intellectuel, ou plutôt comme un réflexe émotionnel s'accompagnant d'un état intellectuel agréable, pour faire la part du subjectif. Réflexe et intellectuel, les mots jurent, et d'ailleurs sont pris un peu en dehors de leur sens strict. C'est où on en arrive souvent dans les

(i) Remy de Gourmont, le Chemin de velours, « Le succès et l'idée de beauté »♦

questions de ce genre. Par réflexe » je veux marquer justement le caractère irraisonné, irréfléchi, irrésistible de cette émotion esthétique. Le mot d'ailleurs sera excusé par d'autres rapprochements avec les réflexes véritables. Et si je dis - intellectuel , c'est sans oublier tous les autres phénomènes qui accompagnent une émotion ; l'état intellectuel est sans doute le moins important d'eux tous, et peutêtre même simplement un épiphénomène. Les expériences de M. Charles Féré semblent le prouver (i). Bien qu'il fût « musicalement sourd », la force musculaire du sujet était aussi sensible à la consonance ou à la dissonance des intervalles que l'aurait pu être celle d'un sujet musicien. Ici aussi l'impression esthétique dont aurait été capable la musique chez un autre sujet, n'est qu'un épiphénomène dont l'absence ou la présence est sans influence sur l'émotion produite. Car, puisque le sujet était musculairement sensible à la musique, nous le pouvons dire ému; seulement son émotion, faute d'une répercussion intellectuelle consciente convenable, restait en dehors des impressions esthétiques. Ainsi il importe peu à la réalité d'un saule qu'une flaque d'eau le réfléchisse la tête en bas. Et c'est un exemple intéressant d'une émotion se

(i) Ch. Féré, Travail et plaisir, Paris, Alcan, 1904. Poésie 3

produisant nettement sans participation aucune de la conscience/ du libre-arbitre, de la volonté, sans cette répercussion esthétique qu'elle aurait eue, chez un autre sujet, au point d'y être appelée émotion esthétique.

Nous trouvons une autre parenté encore entre l'impression de beau et les réflexes, dits conditionnés, dans les phénomènes d'extinction des réflexes.

« C'est un fait très général que la répétition d'une certaine réaction aboutit à l'extinction de celle-ci, et cela que le mécanisme de réaction soit simple ou complexe...

« Les observations des élèves de Pawlow offrent le grand intérêt de montrer, d'une façon précise, qu'il y a une semblable extinction des phénomènes psychiques complexes qui ont leur siège dans l'écorce cérébrale des animaux supérieurs. Supposons qu'un chien ait appris à saliver à la vue d'un certain phénomène du milieu extérieur ; si la mise en scène des expériences successives ne varie pas, on observe l'extinction progressive du réflexe conditionné. Babkine, en particulier, a beaucoup insisté sur ce fait, qui aurait une très grande importance. L'extinction d'une réaction

faciliterait la genèse de nouvelles réactions; mais souvent l'extinction peut-être suivie de reviviscence (i) ».

Parallèlement « chez l'homme, la répétition de l'excitation conduit à la suppression de la sensation produite » (i). Ebbinghaus (2) écrit : « Nous ne connaissons bien que ce qui est en train de se faire et varie, et non ce qui est en état et constant. Ainsi le fond de l'œil est une sorte de plaque photographique très sensible ; mais il n'est pas fait pour prendre des poses de longue durée. Si l'on voulait lui faire fixer des heures durant les mêmes objets, comme on fait pour photographier des étoiles de 12e ou de 14e grandeur, il ne verrait plus rien. De même si des contacts, des positions des membres, des températures, pourvu qu'elles ne soient pas extrêmes, des odeurs, des bruits, se répètent ou se prolongent, nous cessons tout à fait de les percevoir. Par contre ce qui apporte un changement, ce qui est neuf, parvient presque toujours avec une intensité particulière à notre conscience ».

(1) Georges Bohn, loc. cit.

(2) Ebbinghaus, Précis de psychologie. « Bibliothèque de philosophie contemporaine», 1910, cité par Georges Bohn.

C'est exactement ce qui arrive en littérature. L'impression de beau produite par un ensemble de caractères, apanages d'une école littéraire, diminue d'intensité au fur et à mesure que le nombre de fois où on a voulu la provoquer, au moyen de ces caractères, augmente. Bientôt elle cessera de se produire, et un peu plus tard encore c'est une sensation d'agacement désagréable qui viendra la remplacer. Ainsi ont passé le romantisme, l'école parnassienne, la symbolique. Ainsi la métaphore devient cliché. C'est l'extinction de l'impression de beau qu'on a trop voulu reproduire dans les mêmes conditions ; la réaction esthétique qu'on obtenait en 1840 au moyen de la mise en scène romantique, on ne l'obtient plus aujourd'hui pour l'avoir trop répétée. Ainsi le chien cité plus haut cessait de saliver. Mais de même qu'une excitation accessoire (1), surajoutée, faible, indifférente par elle-même, fait revivre la réaction salivaire chez le chien, réaction qui est en train de s'éteindre, de même aussi quelques modifications accessoires, surajoutées, faibles, sans grande valeur par ellesmêmes, transforment une école littéraire en une autre, différente, et font revivre la réaction esthé-

(1) Voyez Georges Bohn, loc. cit.

tique qui était en train de s'éteindre. C'est ce qu'on appelle la recherche du neuf et de l'originalité. C'est comment les auteurs cultivent soigneusement les différences personnelles qu'il y a entre leurs manières d'écrire, car ces différences joueront justement le rôle des excitations accessoires qui font revivre la réaction esthétique mourante ; grâce à elles, Madame Une- telle qui bâillait déjà à lire du Bourget, trouvera un brusque agrément aux pages de M. Hermant.

Cela prouve encore qu'il ne peut y avoir d'esthétique invariable, les conditions de l'impression de beau variant nécessairement avec le temps. Il est au moins probable que l'impression elle-même varie aussi. Il y a toutefois ici un caractère subjectif qui rend impossible toute opinion catégorique.

D'ailleurs je ne me fais aucune illusion sur le caractère largement approximatif du rapprochement que je tente entre l'esthétique et les données physiologiques citées. De part et d'autre, les faits sont infiniment plus complexes que le schéma que j'en ai donné. L'étude de M. Georges Bohn, à qui j'ai emprunté ses passages les plus simples qu'on a lus plus haut, est déjà elle-même une tentative de simplification.

Voici donc une école littéraire, ou plus modestement un groupe, qui va nous donner le magnifique spectacle de sa naissance. Depuis quelque temps l'émotion dort paresseusement entre les pages où on avait coutume autrefois de la trouver accueillante et chaude. Des jeunes, il faut les dire jeunes puisqu'ils ont ce courage d'affirmer leur appétit de variations, trouvent insipides les métaphores qu'ils inhalaient pour mieux sentir l'odeur des roses. Les lucarnes où ils appuyaient leur front pour regarder la vie, sont compliquées de vitraux dont il y en a qui furent incomparables, mais, pour les avoir trop vus, ils n'en aperçoivent plus la couleur ternie. Ils apportent des attributs nouveaux. On peut ne pas aimer la robe dont ils comptent revêtir leur littérature, mais il faut reconnaître qu'ils sont le mouvement, c'est-à-dire la vie. Certains les insultent, d'autres les ignorent ; cependant ils sont, comme on dit, une avant-garde que, bon gré ou mal gré, on suivra. D'avoir lu davantage et de sentir plus vivement que la moyenne ils ont compris plus tôt qu'il fallait un changement. Ce changement, •ils le réalisent, et lorsqu'on aura séparé dans leur œuvre ce qu'il y a de surajouté aux procédés anciens, aux thèmes sentimentaux périmés, on pourra espérer les avoir compris.

On a trop répété que la littérature devait reproduire la vie. C'est assurément vrai, mais il ne faut point trop y mettre d'exactitude. D'avoir observé trop scrupuleusement le précepte, le naturalisme est mort. Tous les détails ne valent pas la peine d'être notés, mais il convient de choisir ceux qui sont expressifs. Ce choix contient toute l'esthétique ; si on en connaissait les règles, le beau se doserait comme une réaction chimique. On devine au moins que ces règles sont de deux sortes : il y en a de très éphémères, qui vivent à peine autant que l'école littéraire qui les emploie ; ces procédés dont la valeur moisit abondamment en vingt-cinq ans, servent au supplément de nouveauté qu'il faut pour ressusciter l'émotion esthétique ; grâce à eux nous ressentons cet étonnement qui est indispensable à l'admiration (i). Ces caractères nouveaux frappent si vivement par leur étrangeté voulue qu'on oublie qu'ils sont accessoires ; on leur attribue tout le mérite de l'émotion esthétique quand ils ne sont que la surcharge qui sans doute fait dévier le fléau de la balance, mais qui ne pourrait le faire si elle agissait seule. L'influence plus profonde et moins apparente d'une autre série de caractères, dépendant de règles moins variables, est

(i) « Le beau c'est l'étonnant >. (Baudelaire.)

indispensable. Si on supprimait dans une littérature ce qu'elle contient toujours de classique on s'apercevrait qu'on l'a diminuée. Dans ce sens, le classicisme, bien que déguisé, survit parmi nous. Seul il est aujourd'hui insuffisant, mais le modernisme, privé de ses profondes et vieilles racines, ne le serait pas moins. Ils représentent, l'un les conditions anciennes et affaiblies par l'usage, et l'autre les excitations surajoutées, indifférentes par ellesmêmes du réflexe esthétique.

La collaboration est indispensable.

Ce sont là des constations et non des préceptes. L'œuvre d'art ne sera jamais un édifice scientifique. Si elle cesse d'être spontanée, elle n'est plus rien, sinon un pastiche.

Parmi les règles durables qui ont instinctivement guidé le choix des écrivains, celle de la mémoire est une des rares qu'on ait pu isoler et une des plus importantes. On pourrait l'exprimer en disant que : un fait de la vie réelle est d'autant mieux capable de provoquer une émotion esthétique qu'il est lui-même un

souvenir ou qu'il entraîne à sa suite un plus grand nombre de faits de mémoire.

Cette beauté du souvenir réside sans doute en majeure partie dans son imprécision, dans ce qu'il a d'inachevé, d'insuffisant et aussi d'illimité. Imparfait, il donne asile à beaucoup de désirs, et c'est d'où lui vient son agrément. Aussi, lorsque certains metteurs en scène dénués de psychologie ont voulu transposer le souvenir au cinéma, ils sont nécessairement arrivés aux résultats grotesques que l'on sait, la photographie par sa précision inévitable (i) enlevant le principal attribut esthétique des faits de mémoire. Pour qu'on ne tienne pas mon opinion sur la niaiserie des souvenirs en cinéma pour exceptionnellement sévère et personnelle, qu'on se rappelle que les acteurs remarquables, comme MM. Sessue Hayakawa, Charlie Chaplin ou Mmc Nazimowa, n'usent jamais ou bien rarement de cet artifice sans valeur.

En littérature, il n'y a pas à se défier de la valeur émotionnelle des souvenirs. Elle est incontestable ; aussi bien je ne prétends pas l'avoir

(i) Aujourd'hui on a trouvé le flou au cinéma.

découverte, ni M. Edouard Abramowski :'i), que je vais citer, non plus.

« La liaison intime entre le souvenir et le beau n'est pas une idée entièrement nouvelle. Les philosophes qui recherchaient l'origine du beau ne l'ont pas remarquée ; c'est dans les rapports réciproques des impressions et dans l'intellect qu'ils ont voulu trouver sa base psychologique. Mais les artistes connaissent cette idée depuis longtemps, par leur propre expérience, et c'est à Schiller que revient l'honneur de l'avoir formulée pour la première fois dans ces vers :

Was unsterblich im Gesang soll leben Muss im Leben untergehen.

Les études ethnographiques sur les origines des arts indiquent souvent lés souvenirs comme leur source naturelle, aussi bien dans la phase primitive du développement, lorsque la danse, la poésie et la musique ne constituaient encore qu'une unité » de l'art spontané, que dans la phase

(i) Le Subconscient normal, nouvelles recherches expérimentales, Paris, Alcan, 1914.

ultérieure où il y avait déjà une différenciation des formes ». (i)

Ailleurs M. Abramowski écrit :

« Le second phénomène qui apparut lors de la comparaison du souvenir avec la réalité, ce fut l'impression d'une certaine déception, exprimée dans le jugement que le dessin était plus joli dans le souvenir que dans la réalité. L'image mentale contenait donc un certain élément de beauté, qui disparaissait lors de la perception du dessin réel... Ce sentiment de déception ressemble beaucoup aux autres faits analogues où on passe aussi du souvenir à la réalité. L'analogie avec le fait esthétique (discuté ici) est encore plus grande dans la déception qui apparaît lors de la rencontre des anciens souvenirs avec la réalité qui leur correspond, comme cela arrive presque constamment lorsque nous retournons dans une localité, une maison, une société de personnes que nous avons connues anciennement et dont nous avons conservé un

(i) Voyez Grosse, Die Anfânge der Kunst, pp. 209 et suiv., trad. franc., Paris, F. Alcan. (Cité par Abramowski). L'imitation est déjà une réalisation du souvenir, quand elle n'est pas autre chose.

vif souvenir (cela se rapporte même aux objets et aux livres lus auparavant) » (i).

Bref, en revoyant les données qui précèdent, on constate que l'impression de beau se comporte, par rapport à la variable temps, d'une manière paradoxale en apparence. D'une part, l'intensité de cette impression diminue au fur et à mesure que la variable croît ; même, pour une certaine valeur de cette dernière, l'impression s'annule. D'autre part, le phénomène de mémoire, qui n'est pas sans rapports directs avec la variable temps, montre un accroissement de l'impression de beau avec le temps. Voici comment on peut expliquer cette apparente contradiction. Soit une cause quelconque produisant pour la première fois chez un sujet une impression esthétique. Quelques jours plus tard cette impression est devenue souvenir, et il faut admettre qu'elle a augmenté d'intensité, puisque, comme l'a montré M. Abramowski, si on présente au sujet la cause de son impression, il la juge inférieure au souvenir qu'il en a . Toutefois cette constatation ne sera faite en pratique journalière que par un petit nombre d'égotistes ; pour les autres l'impression esthétique restera ac-

(i) Abramowski, loc, cit.

crue, sans plus. L'impression de beau n'a donc pas été maximum d'emblée, mais elle a subi une brus- .que augmentation et a atteint son apogée, à l'état de souvenir, en très peu de temps. A partir de ce moment, d'une part l'impression-souvenir diminue avec le temps, et d'autre part, si on renouvelle les confrontations du sujet avec la source esthétique, ces confrontations donneront des impressions de beau de moins en moins intenses dont le souvenir, accompagné d'un sentiment de déception, ira se fondre au souvenir de la première impression pour en précipiter encore l'affaiblissement. Finalement, l'expérience se répétant encore, l'habitude, l'extinction du réflexe se produira, et il faudra modifier la source esthétique pour obtenir de nouvelles impressions esthétiques. Pour saisir la chose sur le vif, qu'on se reporte aux œuvres de M. Marcel Proust où ce scrupuleux observateur de lui-même fait d'innombrables allusions à ce processus.

Je sous-entends que la stricte réalité est infiniment plus compliquée que mon explication qui ne vaut que comme schéma. Déjà Léo Errera avait écrit sa loi de l'optimum : « Tout phénomène vital qui est fonction d'une variable commence à se produire à partir d'un certain état de la variable (minimum), se réalise de mieux en mieux à mesure

que la variable croît jusqu'à un état déterminé (optimum), après quoi un accroissement de la variable fait se réaliser de moins en moins bien le phénomène ; celui-ci s'arrête enfin quand la variable a atteint une certaine valeur (maximum) (i) ».

Il n'y aura donc pas de beauté éternelle. Celle qui nous est offerte par les lettres d'aujourd'hui passera à son tour. Durant qu'elle vit et vit abondamment, c'est un devoir d'homme que de la comprendre.

(i) Léo Errera, l'Optimum (Revue de V Université de Bruxelles, 1895-96, no •$),

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