L'ERMITE
— « Mes frères les petits oiseaux, vous devez singulièrement louer votre Créateur... Il vous a fait nobles entre tous les ouvrages de ses mains et vous a choisi pour demeure la pure région de l'air. »
(Saint François d'Assise. — Sermon aux oiseaux.)
Vieux, rErmite songeait: « Ce qu'on nomme en ce monde L'Amour, n'est qu'intérêt, débauche, vice immonde; Le jour du Jugement ne saurait être loin. Et, si Dieu le permet, j'en serai le témoin. Jusque-là, seul, debout, sans un cri, sans un geste. Je prierai pour que son courroux se manifeste, Et mort vivant, ne buvant plus, ne mangeant plus. J'attendrai que les temps pervers soient révolus. »
Tel, maudissant la chair par qui l'âme est impure. Le saint homme, serré dans sa robe de bure Par endroits déchirée et couleur des bois morts.
Adossa contre un haut rocher son maigre corps, Ouvrit en croix ses bras tendus aux mains ouvertes, Et l'on eût dit, ayant perdu ses feuilles vertes, Un saule dont les ans ont mutilé le tronc.
Or, un siècle puis deux passèrent sur son front.
Mais, autour de lui, tout s'obstinait à revivre...
L'hiver, sa robe était une gaine de givre ;
L'été, son crâne lisse et roux suait du feu.
Mais que le ciel fût froid et noir ou tiède et bleu,
Le saint, têtu, cloué comme un lierre à la roche,
Ne songeait qu'au grand jour du châtiment plus proche.
Et dans son cœur terrible il répétait souvent:
(( Pour m'y faire assister Dieu me garde vivant!
Mon âme, ce jour-là, s'il veut que je le voie.
Dans mon corps immobile éclatera de joie!...
Oh! quand verrai-je enfin, sur les hommes pervers,
Comme un temple croulant vaciller l'univers,
Ses bases fondre et fuir comme une eau se dérobe,
Au vent d'éternité qui gonflera ma robe;
Les villes, les forêts, se choquant à grand bruit,
S'abattre pêle-mêle au gouffre de la nuit;
Les éclairs déchirer, comme un plafond de toiles.
L'espace où l'ouragan éteindra les étoiles,
Et l'envie et l'orgueil, qui régnaient tour à tour.
Toute l'humanité vile — et surtout l'amour —
S'enfoncer éperdus comme un vaisseau qui sombre
Sous la mer du néant sans lumière et sans ombre!
Après cette colère et cet effondrement,
Dieu juste régnera, seul éternellement. »
Ainsi, muet, songeait l'Ermite au cœur farouche;
Pas un mot de pitié ne sortait de sa bouche;
Pas un frisson vivant, de ses pieds à ses mains,
Ne révélait en lui des sentiments humains;
Son corps noueux semblait incrusté dans les pierres;
Il défiait le jour sans cligner les paupières.
La nuit sans les fermer sous le doigt du sommeil ;
Il attendait, toujours à lui-même pareil,
Sans espoir ni désir d une autre récompense,
La mort de tout, de ce qu'on voit, de ce qu'on pense,
Et comme, ne dormant jamais, ne veillant plus,
Il était là depuis vingt siècles révolus.
Des lichens monstrueux et des lierres énormes
Imitaient sur la pierre, autour de lui, ses formes,
Et l'homme n'était plus qu'un spectre végétal
Qui durait par son vœu de voir finir le mal.
Or, devant lui, près d'un torrent, sur un vieux saule Dont les rameaux pendants effleuraient son épaule, Deux couples d'oiselets firent chacun leur nid.
Et l'homme qui voulait que le monde finît Sentit, hors de ses yeux si longtemps sans lumière, Jaillir comme en éclairs sa haine coutumière; Et la foudre du ciel, en éclats furieux. Répondant par miracle à l'appel de ses yeux. Frappant et fracassant le saule solitaire, L'homme vit les deux nids s'écraser contre terre.
« Hosannah ! songea-t-il, le grand soir est venu ! Dieu va mettre aujourd'hui le cœur de l'homme à nu, Et rhomme que je hais va haïr ce qu'il aime, Démon épouvanté de s'être vu soi-même! »
Mais l'Ermite, en rêvant ainsi, toujours muet, Corps insensible où rien d'humain ne remuait. Tandis qu'autour de lui vibraient les pousses vertes. Sentit de petits becs frôler ses mains ouvertes: Les deux couples d'oiseaux, amants que Dieu bénit. Dans chacune de ses deux mains faisaient leur nid !
Une indignation remplit d'abord son âme : Le nid, n'était-ce pas l'amour, la vie infâme, Le recommencement de tout, chaque printemps? Et l'homme maudissait les deux couples chantants, Mais chaque fois qu'un pas tout menu, qui sautille, Ou qu'un petit bec fin, portant une brindille, Égratignaiî le creux crevassé de sa main. Un doux frisson, par un mystérieux chemin, Descendait dans ses bras, tressaillait dans son torse, Et son corps retrouvait comme une jeune force...
Et voilà qu'il connut tout à coup le désir
De tendre vers les fleurs ses doigts prêts à saisir.
De se pencher vers l'eau miroitante, pour boire,
De crier son amour à la vie illusoire.
Et de prendre en ses mains les oiseaux gazouilleurs,
Pour sentir de plus près leurs intimes chaleurs...
Alors, se roidissant, il garda l'attitude Que son corps immobile avait en habitude,
Mais c'était pour ne pas déranger les amours Dont sa tendresse était l'asile et le secours!
Bientôt il s'efforça, tournant la tête à droite
Et puis à gauche, avec une lenteur adroite,
De voir les œufs rangés au fond des nids soyeux,
Plus tard les becs mignons et les grands petits yeux.
Quand les nids gazouillaient, sa figure sans âge Rayonnait de bonheur comme un jeune visage: (( Ils m'expliquent mon Dieu! » songeait-il, tout surpris Qu'un grand sens éternel fût dans leurs petits cris; Et son cœur, se gonflant d'une pitié profonde. Pour épargner deux nids faisait grâce au vieux monde !
(( Oh ! pourvu que la grêle ou les vents, disait-il, Ne mettent pas demain la nichée en péril ! » Enfin, lorsqu'il eut vu, sous les feuilles nouvelles, Les nouveau-nés partir en s'aidant de leurs ailes, L'Ermite, heureux, chargé de siècles, — lentement S'affaissa, but la mort comme un charme endormant, Et, tel un tronc gisant sur le sol qu'il féconde, Il servit cet amour qu'il souhaitait au monde. Car sa poussière en fleurs égayait les chemins Où passaient, en aimant, de beaux couples humains.
Quand les couples passaient par là, mains enlacées, L'âme heureuse du lieu chantait dans leurs pensées (( Bénis soient à jamais les printemps et les nids ! Amours, baisers, frissons des cœurs, soyez bénis !
Un secret plein d'espoir réside dans les choses; Passons, couples d'un jour, en respirant les roses; Passons en contemplant réternité des cieux. Puis le même infini dans le trouble des yeux. Rien ne nous est connu tant qu'il reste un mystère... Acceptons humblement les destins de la terre, Et disons, avec ceux qui courbent les genoux : Paix sur le monde ! — alors la paix viendra sur nous.
BIBLIOGRAPHIE (i)
1° Poésie
Jeanne d'Arc, Toulon, 1866. — Les Jeunes Croyances, Paris, 1867. — Les Rébellions et les Apaisements, Paris, 1871. — Pierre Puget, Toulon, 1873. — Poèmes de Provence, Paris, 1873 ; y édition (3) 1874; 4» édition, 1879; 5" édition 1909. — La Chanson de l'Enfant, Paris, 1876 ; 3° réimpression 1888 ; éditions très nombreuses. — Le Petit Peuple, Marseille, 1879. — Miette et Noré, Paris, 1880 ; 7" édition 1898. — Lamartine, Paris, 1883. — L'Éternel Cantique, Paris, 1885. — Le Livre des Petits, Paris, 1886; nombreuses éditions. — Le Dieu dans l'Homme, Paris 1886; deux éditions. — Le Livre d'Heures de l'Amour, Paris 1887; deux éditions. — Au Bord du Désert, Paris, 188'^. — Don Juan, Paris, 1889. — A M. le Commandant Birilef et à MM. les Officiers russes, Toulon, 1892. — Maternité, Paris, 1892. — Jésus, Paris, 1896; nombreuses éditions. — En préparation : La Voie Sacrée.
2» Théâtre
Au Clair de la Lune, Paris, 1870. — Pygmalion, Paris, 1872 — Mascarille, Paris, 1873. — Molière à Shakespeare, Paris,
(i) Essai très incomplet; ie n'ai signalé que les principales études critiques sur l'œuvre et sur l'homme.
(2) Les œuvres de Jean Aicard sont actuellement publiées par Flammarion, S3i\xî Le Livre des Petits, publié par Delagrave.
(3) Pour un grand nombre d'œuvres de Jean Aicard, chaque édition comprenait plusieurs tirages de plusieurs milliers d'exemplaires.
1879. — William Davenant, Paris, 1880. — Othello, Paris, 1882; 2' édition, 1889. — La Comédie Française à Alexandre Dumas, Paris, 1883. — Smilis, Paris, 1884. — Le Père Lebonnard, Paris 1889; 3' édition, 1904 (traduit en allemand, italien, espagnol, anglais et russe).— Dans le Guignol, Paris, 1889. — Italie et France, intermède, Paris, 1903. — La Légende du Cœur, Paris, 1904. — Le Manteau du Roi, Paris, 1908. — En préparation: Gaspard de Besse.
3° Romans
Roi de Camargue, Paris 1890; y édition i898. — Le Pavé d'Amour, Paris, 1892; 2" édition, 1893. — L'Ibis Bleu, Paris, 1899. — Fleur d'abîme, Paris, 1894. — Diamant noir, Paris, 1895. — L'Été à l'Ombre, Paris, 1895. — Notre-Dame d'Amour, Paris, 1896. — L'Ame d'un enfant, Paris, 1898; plusieurs éditions, une avec préface de F. Passy (traduit en tchèque hongrois). — Mélita, Paris, 1899. — Tata, Paris, 1901. — Benjamine, Paris, 1906. — Maurin des Maures, Paris, 1908; 10* édition. — L'Illustre Maurin, Paris, 1908; lO* édition (traduit en anglais et en italien).
4° Divers
La Vénus de Milo, Paris, 1874. — Visite en Hollande, Paris, 1879.
Collaboration à la Reiue des Deux Mondes, au Figaro, au Gaulois, au Temps, à la Nouvelle Revue, à la Revue, etc.
6° Éditions Illustrées
La Chanson de l'Enfant, grand in-8% Chamerot, imprimeuréditeur, composition de Lobrichon et Rudaux; tous les titres des pièces différents et gravés par Stern; un des derniers beaux spécimens de la gravure sur bois, 1879. — Le Livre des Petits, in^" carré, illustré par Geoffroy, 1888 ; édition populaire, illustr. par Geoffroy, nombreuses éditions, 1888. — Don Juan, grand in-4° sur papier impérial, eaux-fortes d'Eugène Vidal et de Jean Paul Laurens, vignettes de Maurice Mon-
tégut, imprimé par Chamerot, 1882. — Roi de Camargue, édition in-8°, Testard, éditeur, 1889, illustré par Georges Roux, bois et eaux-fortes; édition in-i8, illustré par le même, 1889. — Othello, Flammarion, 1890, avec portrait des deux Mounet, par Benjamin Constant. — Pour paraître en avril 1909: Maurin des Maures et l'Illustre Maurin, illustrations de Régis Deygas.