‹ La poésie de Jean AicardChapitre 2 sur 112 · LHOMME · texte numérisé non relu

LHOMME

Jean Aicard naquit à Toulon en 1S48. Ses yeux d'enfant s'ouvrirent sur ces paysages provençaux et sur cette mer aux multiples enchantements dont nous retrouverons l'image à chaque page de son œuvre. Il est le fils de la Provence.

Certaines pièces de ses divers volumes de vers sont de véritables fragments de mémoires enfantins. On y démêle une âme portée à la tristesse. On y voit aussi quels furent ses éducateurs, êtres de simplicité et de dévouement, qui lui inspirent dans la bonté humaine une confiance telle que les plus cruelles déceptions ne parviendront plus à la retirer de son

cœur. Là est l'origine d'un idéalisme qui se proclame « impénitent, et fondé, finalement, sur l'observation des belles réalités humaines ».

Écoutez-le noter lui-même dans rAme d'un Enfant, les besoins, les aspirations et les plaintes du premier âge. Le livre qui porte ce titre n'est point une autobiographie ; mais, bien que les événements qu'il y raconte soient imagination de romancier, l'âme de son petit héros a très visiblement les sensibilités de la sienne et les mêmes désirs :

ft Un petit rideau blanc autour d'un berceau suffit à rassurer l'enfant des femmes contre tout l'infini, mais il faut une mère pour tailler et coudre le petit rideau et pour le tirer soigneusement, pour l'interposer entre le regard de l'âme humaine qui s'éveille et l'âme hostile des forces aveugles. Les pères ne savent pas coudre et ne savent pas bercer » (i).

Il dit dans le même livre :

« Quand je me mis à répéter tout haut ma prière : « Notre père qui êtes aux cieux, » un grand calme se fit en moi. Mon besoin de protection et d'amour fut satisfait subitement... Le Bon Dieu, vous savez, pour les petits enfants, c'est bon, c'est très bon ; ils le comprennent, parce qu'ils le voient sous la forme d'une personne très aimante. Au fond ce n'est que l'idéal de la Justice dont leur faiblesse a besoin d'être assurée » (2).

Mais de ses tristesses prématurées, la grande con-

(i) L'Amg d'un Enfant , p. 48.

(a) L'Ami d'un Enfant, p. 34,

L HOMME b

solatrice était la nature : — « L'étude de l'alphabet m'amusait fort peu. Ce que j'aimais par-dessus tout, c'étaient les brins d'herbe, les bêtes qui courent à travers les hautes tiges, fourmis, sauterelles et priedieu (mantes religieuses) ou capricornes, le long des écorces. J'avais les goûts et les rêveries d'un petit berger. Le fils d'un paysan et moi, à six ans, nous gardions des troupeaux de prie-dieu et de sauterelles auxquels nous avions construit de petites étables en jonc tressé. Notre houlette était une longue paille, et couchés, le ventre contre terre, le buste relevé sur nos coudes, nous contemplions l'infini, le grain de sable et l'insecte, sans nous en lasser jamais.

« Toute la nature était pour moi une grande personne que je sentais bienveillante tant que brillait la grande lumière. Je me rappelle fort bien avoir entouré de mes bras, très tendrement, le tronc rugueux des jeunes amandiers en fleur... Je leur parlais. Quelques-unes de leurs fleurettes si doucement teintées de rose, si subtilement odorantes, tombaient sur ma petite tête aux longs cheveux noirs. C'était la réponse des arbres. Et un peu plus tard, à quinze ans, quand ils soufflèrent sur moi les premières pensées de confus désir, je ne fus pas surpris, parce que déjà ils avaient appris la tendresse à ma petite âme solitaire. Nous nous comprenons encore très bien. Ils me consolent toujours. Je sais qu'eux seuls, les arbres des jardins, des bois, sont des vivants sans malice et sans haine. Ils disent la sécurité dans la joie. Ils ne peuvent parler de mort sans parlerenmemetemps de métamorphose et de fleurs... Chère nature, ma mère, tu sais aimer, toi ! toi qui

amuses les tout petits avec tes bestioles et tes fleurettes, toi qui enchantes les amoureux avec tes printemps, — toi qui enfin nous berces tous un jour dans tes grands bras ouverts où les morts sont des bienheureux revenus aux joies divines de l'inconscience, mêlées entre elles, confondues dans le rêve universel » (il.

Un tendre que la douleur froisse dès le berceau, que la pensée de Dieu console, et que la nature réconforte, tel fut Jean Aicard dans ses premières années. Au fond de son âme s'élaborait la Poésie.

Mais il devait subir une formation plus classique. Il partit pour le lycée de Mâcon. Cet enfant de la lumière ne put pas s'habituer aux brouillards du Nord, et le lycée, avec sa discipline sans amour, le rebuta comme une prison. Bientôt cependant il y eut dans la vie de l'écolier comme un rayon de jour et de joie. Lamartine habitait tout près de Mâcon, à Monceau, dans une retraite de pauvreté et de dignité; il avait connu le père (2,1, il aima l'enfant et le reçut chez lui les jours de sortie. Les congés de Jean Aicard à Monceau se passaient à écouter les propos et les vers de ce vieux poète semblable à un dieu, et à jouer avec une levrette. On raconte (3j que Lamartine, voulant récompenser les premiers vers de l'enfant, lui promit, pour un jour

(l) L'Ame d'un Enfant^ p. tS.

(a) Le père de Jean Aicard, 1810-1853, était un écrivain distingaé. Collaborateur de V Encyclopédie de Jean Reynaud et Pierre Leroux, de Patria et de Un million de faits, il avait publié dans ces recueils une Histoire de la Littérature et des Beaux-Arts et une Histoire de la Philosophie.

(3) Adolphe Brisson dan» les Annales.

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