‹ La poésie de Jean AicardChapitre 3 sur 112 · LHOMME · texte numérisé non relu

LHOMME

prochain, un petit chien. Rentré au lycée, l'écolier ébloui voulut remercier Lamartine et il lui écrivit une lettre qui se terminait par ce trait : « Je vous prie de présenter mes compliments à votre belle levrette et à M"°^ de Lamartine. » Outré de cette impolitesse, le proviseur fit appeler l'élève et l'admonesta sévèrement : — « Monsieur il y a des choses qu'à votre âge il faut déjà savoir; les bêtes doivent passer après les personnes dans l'affection des garçons bien élevés ; vous auriez pu dire au moins : Je vous prie de présenter mes compliments à M""^ de Lamartine et à votre belle levrette. »

Mais le proviseur n'était pas poète, et Jean Aicard rétait déjà. La mer et la Provence lui avaient parlé tout bas, quand il souffrait; il sentait en lui des frémissements qu'il ne s'expliquait pas; il ne savait pas que c'était la poésie. Lamartine le lui révéla. Après avoir vu et entendu ce noble génie, il comprit ce qu'est un poète. La vision de Lamartine ne le quittera plus; son idéal est formé. Comme lui, il n'aimera qu'un art élevé et pur, il cherchera ce qui rapproche les hommes, ce qui console et ce qui fait aimer la vie.

Les vacances le ramenaient en Provence et aux champs. Il y trouvait un foyer auprès de ce grand-père vaillant et doux, que la ruine des siens n'avait pas abattu, et qui était allé vivre au fond des bois, où il goûtait la paix en faisant du bien autour de lui. Ce vieillard était un sage qui souriait et un chrétien qui priait : il fut le véritable éducateur de

Jean Aicard. Il lui donna l'amour des malheureux, le respect des simples, qui cachent sous une rude écorce des trésors d'humanité, et la bonté qui peut tout pardonner. Plus tard, le poète dans chacune de ses œuvres ne manquera pas de rendre hommage au grand-père qui, autant peut-être que Lamartine, avait contribué à former son idéal. Il dira en parlant de sa poésie :

Grand-père, tout cela, quelle qu'en soit la gloire, Je l'ai pris à toi-même, à ta simplicité, Au vieux air que tu m'as, le soir, cent fois chanté, Au ton dont tu disais ta plus naïve histoire...

]e l'ai pris dans tes bras, dans ton cœur, dans ta main, Dans l'oubli des cités où sont les choses laides. Dans la vieille maison, seule au fond des pinèdes, Et dont je ne veux pas oublier le chemin.

Tu fis mon œuvre simple, et ma voix attendrie. Et je rapporte à toi ce qui vient de toi seul... . . . C'est à vous que je parle, ossements de l'aïeul, Poussière de la mort, Terre de la patrie (i)!

L'aïeul toujours bon et la maison odorante au fond des pinèdes rendaient le lycée plus morose. Jean Aicard ne put pas s'habituer à Mâcon, et il fut ramené plus près de la Provence, jusqu'au lycée de Nîmes.

Écolier de quatrième, il était déjà poète, et au retour des vacances il crayonnait des vers — des vers français ! — dans les marges de ses livres de classe; il chantait la campagne au lieu de traduire les Bucoliques. C'étaient ses débuts d'artiste. Ils furent difficiles. Il avait envoyé un sonnet enthou-

(i) J.e Dieu dans l'Homme, p, 223,

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siaste à un abbé provençal qui dirigeait une œuvre charitable. L'abbé, ému de cet hommage, imprima le sonnet. Les journaux de Nîmes s'empressèrent de le reproduire, fiers de cette jeune gloire locale. Mais le proviseur n'aimait pas la gloire qui fait du bruit; il fit venir « le coupable », il lui reprocha avec véhémence « d'écrire dans les journaux » et il lui déclara que les ordres les plus sévères avaient été donnés, qu'il serait surveillé nuit et jour et qu'il n'écrirait plus de « vers français ! »

C'était un désastre. La revanche était proche. Un mois se passa et de nouveau le terrible proviseur fit venir l'écolier. Cette fois il souriait et ne disait plus: monsieur, mais: mon enfant. L'Évêque de Nîmes devait visiter le lycée impérial, et le proviseur demandait « au poète de la maison » d'adresser à cet hôte de marque un compliment en vers ; bien entendu, jusqu'à nouvel ordre, il serait dispensé de tout devoir! Quelle fête! Jean Aicard, libre pendant quinze jours, écrivit plusieurs volumes de vers, et le compliment qui fut jugé sublime. Jeux d'enfant, assurément; mais, par des exercices précoces, le futur poète apprenait les secrets du vers et ce sens rythmique qui est la marque propre de tout ce qu'il a écrit.

Au reste, ces jeux devenaient graves à mesure que les études classiques approchaient de leur fin. L'élève du lycée de Nîmes n'était pas un versificateur isolé ; il savait que d'autres poètes travaillaient à doter la France d'une poésie nouvelle ; les Parnassiens publiaient leurs premiers vers et cette audace des jeunes était pour l'écolier un ré-

confort. Mais plus volontiers, il se tournait vers les maîtres d'autrefois, vers Lamartine dont il conservait un souvenir ému, vers Michelet, ce grand poète, qui était devenu historien par erreur, vers Victor Hugo le père et le dieu. Trompant la rigoureuse surveillance du lycée, il envoyait ses vers à Guernesey et l'exilé lui répondait en termes caressants :

ck Aimez passionnément la vérité, la justice et la liberté... et aimez-moi un peu. »

Jean Aicard avait choisi Victor Hugo, il lui demeura fidèle. Le Parnasse représentait certainement à ses yeux une tentative d'art féconde en résultats, mais seulement pour la science du vers; Victor Hugo restait le maître de l'inspiration. La poésie, qui se sépare de la vie et se désintéresse de l'homme, est un passe-temps d'oisifs. Le vrai poète, le grand poète est celui qui demande à l'art de faire aimer la vie, et qui enferme dans une forme parfaite un peu d'humanité.

A peine sorti du lycée, Jean Aicard vint à Paris pour étudier le droit et surtout publier des vers. Souriant à la vie et confiant dans l'avenir, il intitulait bravement son premier recueil : Les Jeunes Croyances. Ces vers d'enfant furent remarqués pour leur entrain et pour leur chaleur. Il les dédiait à sa sœur (i).

A vingt-cinq ans, Jean Aicard publiait dans la Revue des Deux Mondes les premières pages de ses

{\) "Voiï Les Jeune'; Croyances^ page 65 du présent recueil.

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Poèmes de Provence ; c'est une galerie de fresques, chaudes et éclatantes, où la Provence pittoresque, du Var à la Durance, revit avec ses paysages, ses coutumes, ses légendes et son cœur. Le volume parut, le succès fut retentissant; l'Académie le consacra en le couronnant, et l'auteur fut célèbre.

Parmi les poètes qui accueillirent ses vers avec le plus de joie, il convient de ne pas oublier Sully- Prudhomme. Cet artiste à l'âme profonde trouva dans les Poèmes de Provence une poésie nouvelle qui ne devait rien à la convention ni aux artifices du métier, mais qui était faite des bonnes odeurs du terroir provençal, des sentiments simples d'un cœur intact, de l'humanité éternelle. Lui, d'ordinaire si réservé, dit son enthousiasme à Jean Aicard (i); les deux poètes se connurent, se comprirent et se trouvèrent frères par les rêves et par les douleurs. Une intimité naquit entre eux qui fut pour Jean Aicard une consolation et une lumière. La sérénité du poète philosophe apprit à l'aède provençal comment on regarde la vie en face, et comment on la supporte.

Jean Aicard était célèbre, mais il n'était pas populaire hors de la Provence. Deux ans après, il gagnait une popularité universelle par la Chanson de VEnfant. Ce livre conquit au poète le cœur des mères et le cœur des enfants. Les critiques eux-mêmes furent enthousiastes : Sarcey, André Lemoyne parlèrent de chef-d'œuvre et l'Académie, une seconde fois, donna une couronne.

{ï} Voit Poèmes de Provence, page 71 du présent recueil.

ft Et maintenant, mettez-vous à une œuvre de longue haleine», écrivait Flaubert à l'heureux poète en le félicitant. La grande œuvre était sur le métier : c'était une idylle épique comme la Remette de V. de Laprade ou VHermannet Dorothée de Gœthe, c'était Miette et Noré. Elle eut un grand retentissement. L'Académie lui décerna le prix Vitet, dans des circonstances qui méritent d'être rapportées (i).

Emile Augier, avant de connaître l'auteur, s'était épris du poème, et c'est sur ses sollicitations spontanées que Victor Hugo, qui n'assistait plus aux séances académiques, se rendit à celle où se discutaient les titres des divers candidats : — « Je viens pour Jean Aicard », dit-il dès l'entrée, au secrétaire perpétuel, M. Camille Doucet, « je viens pour Jean Aicard, et je demande la parole. » Il plaida sa cause et termina par ces mots : « Je promets ce poète à la France. » Cette intervention du grand poète, alors à l'apogée de sa gloire (on était au lendemain même du triomphe populaire que lui décernaParis), enleva l'unanimité des suffrages.

Quelques années après, en donnant à Jean Aicard le prix du budget pour son poème sur Lamartine, l'Académie achevait cette consécration. Jean Aicard était reconnu par la foule et par ses pairs.

Le suffrage de Victor Hugo avait été pour lui une grande joie, mais la généreuse intervention d'Augier dans sa vie littéraire lui fut meilleure encore. Il se trouva consolé, encouragé; et, aujourd'hui encore, il

(i) Elles ont été contées en détail dans Le Théâtre libre illustré. numéro du 21 oct. 1889, Dentu, éditeur.

dit volontiers que le souvenir d'Augier est pour lui une force.

Mais le jeune poète sentait s'agiter en lui tout un monde d'idées : « la lyre » ne lui suffisait pas pour les traduire; il voulait créer des êtres vivants, qui seraient animés de ses sentiments propres et qu'il pourrait voir, de ses yeux, parlant et agissant. Il était tenté par le théâtre et par le roman. Dans le roman il ne rencontra que des succès, depuis le Roi de Camargue jusqu'à ce Maurin des Maures désormais immortel, qui provoque l'éclat de rire et la réflexion.

Au théâtre, il rencontra les habituelles résistances.

Quand il donna Smilis (î88o) à la Comédie- Française, cette œuvre de rêverie sentimentale, de pure tendresse et d'idéalisme, arrivait au moment précis où le réalisme combattait encore à outrance pour défendre les positions qu'il avait conquises ; Smilis eut donc ses détracteurs et ses amis passionnés. Après Smilis, l'auteur, durant de longues années, se tint volontairement éloigné du théâtre, Il y revint avec Le Père Lebonnard, que la Comédie- Française reçut avec enthousiasme.

Elle devait pourtant le représenter seulement vingt années plus tard, après que Novelli, l'acteur national de l'Italie, y eut trouvé son plus glorieux succès.

Aujourd'hui, cette pièce célèbre, traduite en diverses langues, jouée depuis vingt ans sur toutes

les scènes du monde entier, est véritablement devenue classique.

Jean Aicard fut président de la Société des Gens de Lettres en 1894. Depuis vingt-cinq ans, il a donné sa vie d'artiste à une œuvre triple : la poésie lyrique, le théâtre et le roman. Infatigable, pourvu qu'il échappe de temps en temps à Paris et aille vivre dans sa chère Provence, il lui suffit de toucher la terre maternelle et de respirer l'air du large pour refaire ses forces et renouveler son inspiration.

En toute son œuvre on sent un poète, c'est-à-dire un artiste qui n'a pas fait de son art un badinage, une recherche d'effets rares, un assemblage de mots sonores; il a fait des vers de sa substance même. Il a dit dans Le Violon :

Parfois dans le torrent d'accords qui le secoue, Ecoutez!... une corde a cassé brusquement! Mais voici que pressé plus fort contre la joue Il chante et pleure encor, le fragile instrument.

Et moi, j'entends souvent, mystérieuse et frêle, Rompre et crier en moi, quand je chante mes vers, Une fibre profonde, — étrange chanterelle Dont l'adieu m'avertit des forces que je perds (i).

Les souvenirs du pays natal, la conscience toujours vivante de l'aïeul, la sérénité d'un Lamartine ou d'un Sully-Prudhomme, l'amour d'une sœur attentive, la loyauté aimante d'amis fidèles, tout cela a recréé en lui, après chaque désillusion, l'apaisement, la confiance, l'espoir sinon la foi dans un idéal de justice

{\) La Livre d'Heurts de l'Amour, p. 213.

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