‹ La poésie de Jean AicardChapitre 35 sur 112 · ELOIGNEMENT · texte numérisé non relu

ELOIGNEMENT

C'en est fait! il est grand, son âge vous sépare;

Il n'est plus sa mère, il est lui; Ton cher trésor, couvé longtemps, ô mère avare,

Tu dois le livrer aujourd'hui.

Il vécut de ton souffle et partagea ton âme;

Il fut ta chair, il fut ton sang!

Et voilà que ce fils désormais, pauvre femme,

Va vivre seul, va vivre absent!

Hier il marchait encor dans les plis d'e ta jupe

Et tu le tenais par la main...

Aujourd'hui son départ prochain te préoccupe:

Hélas! où sera-t-il demain?

Le collège l'attend; la prison va le prendre

Où les maîtres parlent latin :

Adieu l'enseignement premier de ta voix tendre,

Qu'ouvrait le baiser du matin!

LA CHANSON DE l'ENFANT 115

Quoi! séparés! Grand Dieu! S'il te prenait l'envie

De le voir, tu ne pourrais pas!

Les cruels en deux parts ont divisé ta vie:

La meilleure est en lui là-bas.

Adieu les bruits, les cris dont ta chambre était pleine

Et dont tu le grondais parfois; Le silence s'est fait. Tu te souviens à peine

Du son bien-aimé de sa voix.

Mais à l'heure des jeux, tu vas, tu le demandes;

On l'appelle, il s'en vient courant; Tu gonfles de gâteaux ses poches toutes grandes

Et tu lui parles en pleurant:

Travaille-t-il beaucoup? Il est triste sans doute?

Qu'a-t-il fait durant ce long jo^r?

Mais lui reste immobile et distrait: il écoute

Les cris des joueurs dans la cour.

Quand tu t'émeus pour lui sa froideur te chagrine Il n'est plus à toi, rien qu'à toi!

Et tu sens s'arracher ton cœur de ta poitrine... Pourquoi pâlir? c'est une loi.

C'est une loi qu'il faut que la force lui vienne;

Pourquoi le regretter toujours, Ce temps où ta faiblesse était encor la sienne?

L'ordre éternel poursuit son cours.

C'est en vain que parfois tu le prends, tu le presses

Contre ce sein qui l'a nourri; Tu rapproches son front du tien par ces caresses,

Vois-tu, mais non pas son esprit.

Son esprit flotte ailleurs, au loin, comme la graine Loin de son arbre, au gré du vent...

Ahî ce cri des joueurs qui l'attire et l'entraîne, Tu dois l'entendre encor souvent!

Tu les maudis, ces voix, ô mère désolée,

Qui prennent ton fils dans tes bras!

Quand sonnera l'appel de la grande mêlée, Alors tu les regretteras.

Or, le devoir, après le jeu, le sollicite;

Il rêve à son futur état; îl change d'air, d'allure... Oh! comme il grandit vite!

Il est orateur ou soldat...

Qu'il aille donc! — Mais va, fatigués des chimères. Ils reviennent tous quelque jour,

Regrettant les berceaux, redemander aux mères La grande paix de leur amour.

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