‹ La poésie de Jean AicardChapitre 37 sur 112 · LE CHAUME · texte numérisé non relu

LE CHAUME

Pas de fleurs; la moisson avait pris dans ses gerbes

Les bleuets aux yeux bleus, Et le chaume restait — plein de mauvaises herbes —

Sur un sol rocailleux.

Et l'enfant, roi du parc immense, un vrai royaume,

Devant ce dur chemin, Voyant que je voulais traverser l'âpre chaume,

Abandonna ma main.

« Viens, » lui dis-je. L'enfant refuse et moi j'insiste.

Lui, les pleurs l'étouffant.

Répète: « Pas par là ! — Pourquoi? — L'herbe est trop triste î

— Ah! malheureux enfant!

« Que dis-tu? D'oij viens-tu? N'es-tu pas fils des hommes?

De leur limon pétri?

Tu ne connais donc pas l'argile dont nous sommes!

Quel lait t'a donc nourri?

« Te voilà refusant de marcher dans ma vci:5 Parce qu'elle est sans fleurs!

Penses-tu que la vie est une longue joie? Ignores-tu les pleurs?

« Penses-tu que les champs, les bois, toute la terre, Ne soient qu'un grand jardin?

Personne ne t'a donc raconté ce mystère: La perte de l'Eden!

(( Tu crois que tout est jeu dans ce monde et paresse !

Mais en es-tu bien sûr?

Viens, avance avec moi sur la terre où se dresse

Le chaume ardent et dur!

(( Viens, je suis le plus fort; tu pleures? je t'emmène!

Marche donc! je le veux! »

Et l'enfant me suivit à la fin, non sans peine.

Des larmes plein ses yeux.

Je lui dis : « Dans ce champ d'herbe triste où nous sommes

Fut faite la moisson; C'était ton pain qui fut semé là par des hommes;

Retiens cette leçon!

(( Ils ont d'abord creusé sur cet espace immense

Plus d'un sillon étroit...

Quand ils vinrent ensuite y jeter la semence

11 soufflait un vent froid.

CHANSON DE l'ENFANT 121

(( Puis la crainte que l'eau noyât les blés en herbo

Leur ôta le sommeil ; Puis ils sont revenus les couper gerbe à gerbe

Sous un ardent soleil.

« L'homme doit travailler, peiner tant qu'il existe:

Voilà l'humanité.

Quand on pense à cela, la terre est toujours triste, L'hiver comme l'été! »

... Alors voyant l'enfant, qui comprenait sans doute,

Hardi, presser le pas, En le baisant au front, — pour achever la route Je le pris dans mes bras.

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