FRAGMENT
La mort a reculé non pas la calomnie,
Non pas l'esprit qui doute et la haine qui nie,
Car le doute est commode à l'ingrat envieux.
Ah ! malheur à celui qui songe, mêm.e une heure,
Au bien des nations et de l'hum.anité!
Que son père gémisse et que sa mère pleure !
D'avance il a sur lui l'outrage immérité...
— Quand celui-ci voulut haranguer la tempête,
Il savait, ce penseur, le sort de ses pareils ;
Qu'on n'aime pas longtemps les porteurs de conseils
Et que les moins martyrs n'ont livré que leur tête.
Lui-même avait écrit sur ces tables de fer,
Dalles des siècles m.orts où se lit: Honte et gloire;
Il avait, descendant l'abîme de l'histoire,
A sa propre clarté marché dans la nuit noire;
Il pouvait dire aussi: « Je reviens de l'enfer! »
Pourtant, sorti d'un cercle, il entrait dans un autre.
Sachant bien l'homme injuste et les peuples ingrats.. .
Mais c'était un prophète et c'était un apôtre:
Il voyait son destin et ne reculait pas !
Oh ! pour avoir un jour ta gloire et ton génie,
Qui de nous, vains chercheurs de banale harmonie,
Qui de nous ne dirait: <( Voici mon cœur, frappez! »
Pourquoi donc croisons-nous des bras inoccupés.
Comme si devant nous l'histoire était finie?...
Nous aimons cependant les hommes, la patrie...
Que nous manque-t-il donc pour agir comme toi?
L'élan qui transportait les montagnes: la foi!
La foi dans la patrie et dans l'idéal même,
Dans tout ce qu'on désire et dans tout ce qu'on aime,
Dans les hommes par qui ton grand cœur a souffert,
Dans nos propres vertus, et dans le ciel désert !
C'en est fait, ce n'est plus l'idéal qui nous mène! Un inconnu nouveau devant nous s'est ouvert; L'enthousiasme est mort; l'expérience est reine; La science a grandi, mais la grandeur se perd ! Le dévoûment calcule, et la raison certaine, Mesurant à son tour l'ingratitude humaine Et quel temips elle met à couver l'œuf de haine, Se prête et se retire aux causes qu'elle sert)
Toi, de tes yeux sereins, tu voyais la justice Au-dessus des partis, du mal, du sacrifice. Et tu fis ton devoir, tout entier, d'un seul coup! Après tu n'as maudit ni le ciel ni la terre; Tu n'as pas de fureur, pas même de dégoût; Le dieu n'est pas pour toi voilé par son mystère, Et, pauvre après l'éclat, tu rouvres, solitaire, Homère, Dante et Job qui consolent de tout.
LAMARTINE 165
Il est vieux. C'est dix ans après la grande lutte. 11 est encor lui-même et debout d'ans la chute ; Je le revois toujours maigre et svelte vieillard, Dans les champs paternels châtelain campagnard, Suivi d'un lévrier qui court au moindre signe, Pressant un lourd bâton, fait d'un cep de sa vigne, Tête haute, front droit, profil à longue ligne... Sur l'horizon natal il jette un beau regard Et cause lentement de poésie et d'art.
Il parle d'amitié, d amour et de famille,
Et qu'il en parle bien, de ces choses du cœur!
Que ses yeux sont profonds où, seul, l'idéal brille;
Sa bouche, où le sourire est triste avec douceur,
N'a jamais ri d'un mot trivial ou moqueur.
Car le rire est humain et sa bouche est divine.
Il croit à de grands buts auxquels Dieu nous destine ;
Il rêve, il chante, il souffre, et c'est bien Lamartine!
Mais où sont les troupeaux du vieux chef de tribu?
Ses chevaux d'Orient dociles et superbes?
Où sont ses bois, ses prés et ses moissons en gerbes?
Hélas! il vendra tout!... Hélas tout est vendu!
Il n'a plus rien, celui qui donnait à mains pleines,
Il n'a plus rien à lui, sur les monts, dans les plaines,
Pas même la maison où sa mère a vécu !
O vents!... si vous allez aux déserts de Syrie, Ne dites pas aux cheiks des Arabes errants Que le grand pèlerin n'est plus parmi les grands! Qu'il n'a plus de chevaux!... et que, dans sa patrie, C'est un pauvre — celui qui fut un cheik des Francs !•..