‹ La poésie de Jean AicardChapitre 44 sur 112 · INVOCATION · texte numérisé non relu

INVOCATION

« Si je te connais bien, Provence, et si je t'aime,

Tombe vivante des aïeux, Dicte-moi des vers forts comme tes rochers même,

Et, comme ton ciel, purs et bleus.

« Inspire-moi l'élan des hautes vagues claires

Battant la terre à temps égaux, Et la simplicité de tes chants popuiaires

Où sonne l'âme des échos.

(( Je n'écoute que toi. Sois ma muse, toi seule;

Souffle-moi ton âme et mes vers, Nourrice aux flancs dorés, jeune et puissante aïeule.

Terre des myrtes toujours verts.

« Tout ce qui n'est pas toi, tes flots, ta plage amère,

Efface-le de mon esprit!...

Je veux être un enfant qui répète à sa mère

Les plus beaux chants qu'il en apprit! »

... Et sortant aussitôt des projets et du rêve

J'ouvris ma croisée au levant, Puis celle du mistral, puis celle de la grève,

Mes quatre fenêtres au vent:

(( Entre soleil! — Toi, vent, souffle, murmure et crie: Viens-moi du Sud comme du Nord!

Apporte-moi vivant l'esprit de la patrie , Et la poussière de la mort!

(( Apporte-moi le bruit des eaux creusant les roches,

L'adieu des vaisseaux inclinés.

L'appel des laboureurs, le son perdu des cloches,

Le cri nouveau des derniers-nés î

« Entre, et m'apporte, ô Vent, par mes vitres ouvertes, Tous les bruits et toutes les voix,

Cependant qu'au travers des hautes branches vertes Je chanterai ce que je vois. »

LES RUISSEAUX (i)

A côté de tous nos ruisseaux, Le Rhône a l'air d'un père;

Pour la force et l'élan des eaux, La Durance est la mère.

Tous ils portent, verts sur le bord.

Près du myrte — l'yeuse,

Le peuplier, le bois du Nord Qu'appelle l'eau joyeuse.

Pendant l'hiver ils sont torrents;

Au printemps, fournis d'herbe; En automne, encor murmurants;

L'été, secs — comme gerbe!

Pourtant, lorsque, sous un ciel d'or, La plaine est jaune et dure,

Même taris, ils sont encor Des torrents de verdure.

(1) {Prélude du chant i®--. — Première partie).

Peut-être l'un d'eux s 'étalant Tout en pierre éclatante,

Montre son lit nu — mais si blanc Que l'âme en est contente!

Et torrents, ruisseaux, ruisselets, Ils ont tous un nom tendre..

Les jolis noms! écoutez-les :

L'Argens, la Douce et l'Endre.

L'Argens reluit comme le ciel;

L'Endre est douce aux oreilles; Nous avons le Ruisseau de Miel,

Et le Riàu des Abeilles.

Mais on donne à beaucoup d'entre eux Un nom cher au jeune homme :

La Rivière des Amoureux, Voilà comme on les nomme!

C'est que, le printemps et l'été, Quand l'oiseau s'amourache,

Leur lit plein d'ombre est fréquenté Par l'amour qui se cache.

LE BATTOIR (i)

Flic, floc! c'est le battoir, floc, sur le linge blanc Que frappe aussi l'éclat du soleil aveuglant; Floc, l'écume jaillit et vogue à la dérive, Par gros flocons, sur l'eau peu profonde mais vive; Floc, elle y tombe en pluie, en étincelles d'or, Flic, et l'eau qu'elle ride en est plus gaie encor; Ainsi quand vous riez, ô jeunesses coquettes. Votre joue aussitôt se plisse de fossettes, Et vous le savez bien et vous riez souvent! Ainsi -fait en avril l'eau pure sous le vent; Ainsi fait la rivière autour de la laveuse. Flic, floc! le linge blanc se soulève et se creuse, Car le battoir l'abat dès que l'air l'a gonflé... Il devient comme neuf, le linge, — qu'a filé, Tous les soirs, en chantant, durant sa vie entière, Mère-grand, aujourd'hui couchée au cimetière... Flic et floc! c'est qu'on veut le dimanche être beau Et propre! et qu'y faut-il? un peu de peine et d'eau.

(1) (Chant /«■". — Première partie).

Le meilleur travailleur, pardi, pense au dimanche! Flic, floc! l'arbre verdoie et l'aubépine est blanche; C'est le beau temps des nids, c'est le mois des amours. Flic, floc! l'herbe d'amour reverdira toujours. Floc, vient un rossignol se poser sur la rive, Cherchant pour ses petits un peu de bonne eau vive. Et de sa queue en bas et de sa queue en l'air, Imitant le battoir, il reste là, tout fier. La laveuse le voit et pense qu'il se moque; C'est qu'il lui dit, avec son grand œil équivoque: « Flic et floc, c'est le temps d'aimer ; à quand ton tour? » Le rossignol sait tout dès qu'il s'agit d'amour; Il sait même le nom de celui qu'on préfère... Aimer bien, bien chanter, c'est tout ce qu'il sait faire... Avec sa queue il sait encor — flic, il faut voir ! — Pour railler la laveuse imiter le battoir 1 Flic, floc! Elle a quinze ans... Le rossignol s'esquive... C'est qu'il a vu venir quelqu'un sur l'autre rive. Flic, Floc! les yeux baissés, petite, tu le vois, Ce passant! — ■ c'est Noré, qui chante à demi-voix:

(( Au mois de rose éclose, Passant par le sentier Tout vert, tout rose.

Au mois de rose éclose, Vis fleurir l'églantier.

« Je ne vis pas l'abeille.

Qui vint là pour son miel...

Méchante abeille!

Elle y dormait; s'éveille; M'a fait un mal mortel!

MIETTE ET NORE 1 i7

(( Je ne vis pas l'épine, Qui se cachait par là...

Mauvaise épine!

Je cueillis l'églantine:

Mon sang rouge coula.

(( Je ne vis pas la toile...

L'aragne m'a guetté

Maudite toile !

C'était comme une étoile Oia mon cœur est resté.

(( Au mois de rose éclose, J'ai pleuré tout un jour...

Maudite soit la rose, Mais béni soit l'amour! n

Il marche, fouettant l'herbe avec une baguette. Sans doute il va passer sans avoir vu Miette? Mais floc, floc! le battoir — qui me dira pourquoi? — Se fâche et bat plus fort... « Tiens! Miette, c'est toi? » Fait le gars s arrêtant sur la berge opposée. Mais le battoir est sourd ; toute fille est rusée ; Le linge claque; l'eau bourdonne; à quatre pas, Sous ces arbres qui font ramage, on n'entend pas! Et la belle laveuse, à son linge attentive, Rattrape un mouchoir blanc — qui part à la dérive... Ohl ce n'est pas d'ailleurs qu'on soit coquette, non. Mais Honoré, — Noré, — c'est là son petit nom, — Est un gars trop cossu pour une pauvre fille. Flic, floc! oh! beaucoup trop! Que dirait la famille? Et c'est pourquoi, battoir en main et cœur battant, Elle le suit des yeux, — sans les lever pourtant :

— « Et alors? c'est ainsi, dit-il, qu'on fait la fière! Tu m'entends. Ce n'est pas le bruit de la rivière Qui t'en empêcherait lorsqu'elle a si peu d'eau!... Ah ! cet hiver fut sec ; le blé ne vient pas beau.

Il te faut une goutte à toi pour ta lessive... Que te voilà jolie à genoux sur la rive! Et que tu te plairais si tu pouvais te voir! Avance un peu sur l'eau pour t'en faire un miroir Et laisse reposer ton battoir qui la trouble. J'aurai tant de plaisir, si belle, à te voir double!... Laisse là ton battoir, te dis-je, il m'étourdit!... » Et comme elle est muette à tout ce qu'il lui dit:

— « Si tu ne le crois pas que tu me plais, petite, C'est que tu ne sais pas toi-même ton mérite, Et que moi, pour ma part, je ne m'explique pas. Regarde-toi dans l'eau, va, tu me comprendras! Comment? t« fais la sourde?... ah! coquine, ah! mauvaise! Que faut-il faire, allons, voyons, pour qu'on te plaise?

Si tu ne le crois pas que je t'aime, tant pis:

Je suis trop malheureux... mais quel est l'autre, dis? »

Le battoir seul répond, luisant d'eau qui dégoutte.

Flic, fiic, répond bien bas — pour que la fille écoute ;

Flic, la fille se tait, mais le battoir répond.

Flic, flic, et le ruisseau, moins troublé, peu profond,

Réfléchit le portrait de la belle laveuse

Sur un rideau d'azur et de branches d'yeuse

Dans lesquelles, en bien cherchant, l'on pourrait voir

Le rossignol, toujours imitant le battoir!

Et le galant poursuit sa prière plaintive.

— La cigale charmée au sifflet se captive,

Les cailles aux appeaux, la mouche d'or au miel,

A l'eau le papillon s'il la prend pour le ciel.

Les filles à l'amour quand la parole est douce!

Et celle du galant qui craint qu'on le repousse

Sait se faire dorée et s'emmieller à point;

Et la voix de Noré, qui ne se lasse point,

Ni trop haut ni trop bas sonne bien à l'oreille,

Claire à travers cent bruits qui sont fi-edons d'abeille,

Susurrement de l'eau, des arbres tour à tour,

Long murmure de tout, qui conseille l'amour!

Et voici quel adieu, de l'une à l'autre rive, Par-dessus l'eau qui rend la voix persuasive, Vient toucher l'amoureuse au fin fond de son cœur Tandis que chante aussi le rossignol moqueur:

— (( Lève les yeux, au moins ! car je veux que tu voies Ce grand foulard soyeux, le plus beau prix des Joies, Que j'ai gagné, regarde, aux courses l'an passé... Je tombai de cheval au but; je fus blessé; Mais je conquis le prix sur la jument du Comte. Pierre qui la montait en a pleuré de honte, Et, si j'ai de bons yeux, c'est lui que tu voudrais! Pardi! tu peux changer de galant sans regrets... Vois-le, mon beau foulard; j'y tiens, tu peux me croire; Ma mère l'a, tout l'an, conservé dans l'armoire; Je l'ai pris ce matin pour toi; j'y tiens beaucoup: Prends-le; si je le vois le dimanche à ton cou, Miette, gentiment croisé sur ta poitrine, Et d'un beau nœud bien fait serrant ta taille fine, Comme je voudrais, moi, faire avec mes deux bras, Ce sera donc qu'alors je ne te déplais pas! »

Il dit, et le foulard qu'il pose sur des branches, Dans les verts aubépins fleuris d'étoiles blanches, Drapeau d'amour, pourpré comme un coquelicot, Flotte.

— « Viens le chercher! » dit le gars.

Point d'écho.

Flic, floc! c'est le battoir, mais pas d'autre réponse. Le gars s'éloigne, et sous les hauts buissons s'enfonce Par de petits sentiers qui vont je ne sais où, Et dans lesquels on a l'herbe jusqu'au genou. Il disparaît bientôt, car l'eau fait l'herbe épaisse Et rend touffus les arbrisseaux de toute espèce, D'où — comme un voile — monte, attachée aux ormeaux, La liane en longs jets repleuvant sur les eaux.

Flic, le battoir est lent ; et floc, il va se taire ;

Flic, il est loin, Noré. La rive est solitaire.

Mais s'il s'était caché? Mïon ne le croit pas.

N'est-ce pas lui, tenez, qui disparaît là-bas?

Elle a vu remuer la branche à son passage,

Près du pont; il est loin, il va vers le village.

Floue! le battoir, jeté sur le linge, est muet...

« Ma mère !... Il m'a semblé tout près qu'on remuait? »

Non, ce n'est rien. Alors bien seule, elle en est sûre,

La fille en jupons courts fait sauter sa chaussure.

Souliers et bas ôtés, la voici les pieds nus,

Ses jupons retroussés à deux mains retenus.

Et le regard fixé sur le foulard qui flotte.

Un coup d'œil aux entours, le dernier... L'eau clapote;

L'eau rit en cercles d'or et fait un bruit charmant;

Jamais eau n'a chanté ni couru plus gaiement;

Elle s'enroule aux pieds de la fille amoureuse.

Y monte, et sur son lit sonnant de roche creuse Où mille cailloux vifs luisent comme des yeux, S'écarte à chaque pas par bonds capricieux!... De l'eau sur les orteils et puis sur la cheville. Au milieu du ruisseau que penserait la fille, Baignant jusqu'à mi-jambe, et dans tout l'embarras Où ses jupons flottants retiennent ses deux bras. Si — détournée un peu du foulard qui palpite — Elle voyait, — aï! aï! — sur le bord qu'elle quitte, Entre d'épais rameaux écartés pour mieux voir, Deux yeux noyés de trouble, étincelants d'espoir! Mais, ne les voyant pas, elle se préoccupe — Seulement — de ne pas mouiller trop haut sa jupe, Pour n'être pas grondée à la maison, ce soir. Elle avance tranquille... Et qu'elle est belle à voir! Que sa jambe est bien faite, et lisse sa peau fraîche, Duvetée, et pareille en couleurs à la pêche! Voici la rive atteinte... et le foulard est pris... Quand tout à coup... quel rire éclatant et quels cris! « Ah! ah! ))... Elle a jeté le beau foulard de soie... (( Ah! ah! »... Ce sont des cris et des rires de joie... C'est Noré qui franchit le ruisselet d'un bond! Elle court! il la suit sous le taillis profond... — (( Ne cours pas, tu mettras le pied sur quelque épine ! Vas-tu fuir déchaussée?... Ah! je te tiens, coquine! » — « Ma mère ! » Il est déjà trop tard pour refuser, Et quand elle a senti sa joue et son baiser: (( De sûr, de sûr, dit-elle à lèvres demi-closes, De sûr, tu me plais bien, Noré ; mais que tu l'oses, Que tu sois revenu, voleur, en te cachant. Je n'aurais jamais cru cela de toi, méchant!

LES OULIERES (i)

Le blé sec vibre aux moindres brises; L'oliviex" met sur les moissons, Çà et là, des ronds d'ombres grises Aussi chaudes que des rayons.

Nos coteaux pierreux où s'étage

La vigne, aux flancs disjoints des murs,

Sont des escaliers de feuillage

Et des cascades de blés mûrs.

Dans les plaines, par longues lignes, Les beaux blés, ruisseaux d'or vivant, Serrés entre le vert des vignes.

S'en viennent à nous — du levant.

Et toujours droites, continues, Les oulières, belles à voir, Ressemblent à des avenues Pleines de merveille et d'espoir.

(1; [Préltide dii citant VI* . — Deuxième partie).

Là, — vin et pain, — la vie entière, Bien avant la cuve et le four, N'étant encore que lumière, Coule, belle comme le jour.

Et sur la terre basse ou haute, Ici, là-bas, toujours, encor.

Cent ruisseaux pareils, côte à côte, Roulent vers nous la vie et l'or;

Et les pampres marquent les rives De ces torrents de blé vermeil Dont chaque jour les sources vives S'ouvrent là-haut, — dans le soleil!

LE RHONE (i)

Là-haut, près la noble Genève, Au pied des monts, — il est d'azur, Mais chez nous, où son cours s'achève, C'est un fleuve de limon pur.

Le cheval à crinière jaune, Nez écumeux, front de taureau, C'est le Rhône indompté, le Rhône, Couleur d'or et de bon terreau!

Il bondit, galope et dévale; Et, de lui voir les reins si forts, Nez au vent, hennit la cavale Qui venait boire sur ses bords.

Les ardents troupeaux qu'il abreuve, Les taureaux noirs, les chevaux blancs, De humer l'air qui vient du fleuve.

Sentent l'amour gonfler leurs flancs.

(i) [Prélude du chant IV. — Troisième partie.)

iMÏETTE ET NORÉ 155

Le Mistral fou qui le chevauche Est son égal, non son vainqueur!

Et la Provence est sur sa gauche:

La gauche est le côté du cœur!

La Durance, — qui n'est pas morte! — Veut ce vieux mâle pour époux... Elle l'atteint; — et lui l'emporte!

Ils mêlent leurs lits de cailloux.

Ses fureurs avec l'amoureuse Ont laissé ce désert brûlant, Lit de noces, la Crau pierreuse, Faite des cailloux du Mont Blanc !

Ah! qu'il est brave, le beau fleuve, Vieux chemin qui court à la mer, En lutte avec la force neuve Des locomotives de fer!

Plus d'une barque y court grand largue, Portant blés et vins qu'il a faits.

Et c'est lui qui fit la Camargue, Et, du coup, les bœufs camarguais!

Il a fait Lyon et Valence, Arles, voisine d'Avignon, Et lorsqu'à la mer il se lance.

Il lui fait peur, le compagnon !

... Le cheval à crinière jaune, Nez écumeux, front de taureau, C'est le Rhône indompté, le Rhône, Couleur d'or et de bon terreau!

APRÈS LE TRAVAIL (i)

Quand le bon travailleur, de l'aube au soir bêchant,

Courbé durant des mois, a retourne ta terre,

Il plante, — ayant fini sa tâche solitaire, —

Un bouquet sur un mât au beau milieu du champ.

Moi, mon labeur aussi m'a fait plier Téchine, Et, tout terreux, le corps bourdonnant de solejl, Je veux planter, poète au paysan pareil, Sur mon œuvre achevé le bouquet qui termine.

J'ai fini. J'ai conté l'amour, joie et tourment, Mon pays de clarté, la mer et la campagne, Les saisons qu'un labeur différent accompagne, Miette, — la Provence, — au cœur fort et charmant.

Et quand elle a souffert de sa peine première. J'ai dit comment les pleu'-s qui baignaient ses beaux yeux Me laissaient incertain s'ils n'étaient pas joyeux, Tant ils étaient brillants et remplis de lumière.

(1) Epilogue.

Puis j'ai dit le passé, plus mort que les tombeaux, Les saints loués, moqués, implorés par la foule ; La légende à fond d'or, — tout un monde qui croule Comme ce grès qui fut notre ville des Baux.

J'ai montré le héros des travaux sans chimère, L'aïeul, cariatide au dos courbe, aux grands reins, Qui, par un soir d'été fermant ses yeux sereins, A l'appel de la mort répond: « J'y vais, ma mère! »

Je l'ai vu patient, brutal en ses conseils, Libre sans en parler, se sentant bien son maître. Et, fier enfant des temps nouveaux, sans les connaître. Plein d'un tranquille espoir qui vient de nos soleils

Son petit-fils, semblable à lui plus qu'à son père, Sera plus beau qu'un roi. quand, sachant lire un jour, Né libre, il restera paysan par amour.

Pour rester nourricier d'un grand peuple prospère...

Car il est, mon pays, un sol de liberté ! Souvenez-vous qu'on a baptisé Marseillaise Cet hymne impétueux, plein de l'âme française, Que l'Alsace au grand cœur la première a chanté!

Rappelez-vous le bruit d'un bois de pin qui vibre

Et comme le murmure ondule avec le bois!...

Or j'ai dit aux pins verts : « Qu'est-ce que votre voix? »

- — « Un grand souffle, à travers l'âme d'un peuple libre! »

Et j'ai dit au Mistral: « Qu'es-tu? » — « L'esprit du Nord Je viens prêter ma force à vos âmes heureuses. » J'ai dit alors: « Chantez, ô syllabes nombreuses, Comme les pins au vent, mon pays doux et fort ! »

Et m.aintenant je veux avoir nia récompense ; Je rêve à mon salaire en bon ouvrier las... Et, l'esprit fatigué comme un bêcheur ses bras, Voici le prix, l'honneur, la gloire, — à quoi je pense:

Pour avoir tant aimé la Provence, et toujours. Pour avoir célébré sa beauté brune et blonde; Pour lavoir répandue en mes vers par le monde Où j'ai passé chantant, vrai fils des troubadours.

De même qu'en nommant Pétrarque on pense à Laure, Chaque fois qu'on redit ton beau nom, je voudrais, Provence, que le mien fût toujours mis auprès. Et rester lumineux du soleil qui te dore !

Car j'ai bien su t'aimer, ma Provence aux grands yeux, Regard de ciel, regard de vague, — blonde et brune ! Je t'aime bien, Provence, — et j'ai mis ma fortune A chanter tes beautés dont je suis orgueilleux!

Miette, ô mon amour, ta robe claire est verte, Tes sourcils sont plus noirs que du chêne en charbon, Et, — pauvre sans souffrir, tant le soleil est bon, — Tu ris avec des dents de grenade entr'ouverte!

Par des trous dans ta robe on voit ta belle chair, Provence, — ta chair rose et par endroits hâlée ; Mais, fière de ton corps, tu ris d'être brûlée. En donnant tes pieds blancs à baiser à la mer!

O belle! tout mon cœur saute dans ma poitrine Quand, pour ta gloire au loin, t'ayant quittée un temps, Gonflé d'espoirs nouveaux et de désirs chantants, Je reviens du côté de ta brise marine.

Alors, quand près du Rhône, au-dessus d'Avignon, Tu m 'apparais, Provence au sein de vierge mûre. Me tendant l'olivier d'oii sort ton frais murmure, Je sens mon âme fondre et je redis ton nom!

O terre des lauriers, des myrtes, des cigales, Quand je m'endormirai, dis, ô pays sacré, Berceras-tu l'enfant, quand je m'endormirai, Sous les pins verts, au bruit de tes vagues égales?

... Promets-le! dans un pan de ta robe de fleurs Tu me tiendras caché comme celui qu'on aime, Et, poète endormi dans le rythme suprême, Tes pins me couvriront de leur résine en pleurs.

LAMARTINE

Pièce de vers qui a remporté le premier prix de poésie

Lue par l'auteur dans la séance annuelle de l'Académie française

le jeudi i5 novembre j883

Jamais le front de l'homme, où l'âme se devine, Ne s'est levé plus fier de la marque divine !

LAMARTINE

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