‹ La poésie de Jean AicardChapitre 54 sur 112 · LE MENDIANT · texte numérisé non relu

LE MENDIANT

La lumière elle-même était nouvelle et fraîche.

C'était au mois d'avril; nous roulions en calèche;

Nous allions au Château-Lamartine, à Monceaux.

Tous les buissons en fleurs vivaient, emplis d'oiseaux.

C'était aux jours divins de la Pâque fleurie,

Et des garçons, chantant l'amour et la patrie,

Aux abords de la ville égayaient les chemins,

Et les filles avaient toutes des fleurs aux mains.

La grand'route, plus loin, se fit presque déserte,

Et renversés, dans la voiture découverte.

Les yeux sur la campagne heureuse aux lointains bleus.

Qui se renfle et s'abaisse en coteaux onduleux,

Nous disions, ayant lu tout bas une Harmonie :

(( Cette nature-là s'accorde à ce génie. »

O grand calomnié, blanc cygne au large vol. Homme né pour chanter, comme le rossignol ; Toi, dont l'âme voilée est un chant de mystère... Ta gloire renaîtra, poète involontaire !

lOU CHOIX DE POÈMES

Laisse encor quelque temps ton siècle s'égayer! Il doit te revenir, ô chanleur du foyer! Le doute n'a qu'un temps; la raison est fragile; Il reviendra, poète aux charmes d évangile, Boire au flot transparent, d'amour et de douceur, Qui sous ta verge d'or a jailli de ton cœur. L'archet lent que tu mis sur la Lyre divine Rend laccord oia le sens des choses se devine, Et pleure et va, — toujours tendre, même en grondan Du plus clair orient au plus sombre occident!

La calèche, au galop, dépassa sur la route Un triste béquilleux, vieux, ayant faim sans doute. Il suivait notre route en se traînant au bord ! Aussitôt, la m.émoire, avec nos cœurs d'accord, Nous répéta deux vers touchants d'une Harmonie: (( Les infirmes traîn'j:nt sur les bords de la vie » Le linceul de leur longue mort!... »

Et nous nous sentions fiers de cette pitié vaine Qui, sans se déranger, passe en plaignant la peine, Quand le pauvre, indigné de nous voir déjà loin, Vers ces riches distraits et fiers — leva son poing. Et cria: « Tous ces gueux! Ça rit de la misère! Les gueux! Quand des chrétiens n'ont pas le nécessaifs Eux, ça roule en carosse, et ça ne nous plaint pas ! Et la menace armait ses yeux, son cœur, son bras ! Et je le vois encor, terrible, maigre, blême, Tout courbé — mais grandi d'un geste d'anathème!

« Arrêtez-donc, cocher! » On arrêta. — Le vieux. Là-bas, nous regardait venir, l'air anxieux. Comment fuir ou braver la colère certaine?

LE DIEU DANS l' HOMME 191

Et ses regards perçants disaient toujours la haine,

Et maintenant, tout prêt à frapper, que sait-on !

Il crispait, en tremblant, ses mains sur son bâton.

« Vous avez bien raison de vous plaindre, pauvre homme ! »

(Nous lui tendions un peu d'argent, — toute une somme!)

Mais pourquoi m'insulter, moi? Que vous ai-je fait? »

Ah! quelle autre parole eût eu pareil effet?... L'humanité sans Dieu doit être fraternelle. D'autant qu'elle n'a plus d'espérance qu'en elle. Que ne met-on souvent en actes la bonté! Libre morale, sois l'amour ressuscité...

Deux vers de Lamartine où la pitié respire, Et la douleur haineuse avait pris un sourire! « Ils me pardonnent ça !... Si c'est possible !... Ah ! mais Je suis honteux... et bien content, je vous promets! Que le bonheur du ciel vous suive, bonnes âmes!... » Il nous parlait encor quand nous nous éloignâmes, Gais d'avoir mis, avec un mot d'humanité, L'éclair de joie aux yeux de ce frère irrité; Et nous vîmes longtemps, tout là-bas, en arrière, Le Mendiant, debout, tourné vers la lumière, Qui semblait, élevant ses deux bras pour bénir, Un Lazare ébloui conjurant l'avenir.

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