LA FORCE DU VERBE
Qui donc a dit que l'amour même
Demeure obscur à ce qu'il aime,
Trahi qu'il est par le discours?
L'homme et l'homme, l'homme et la femme.
Mêlent leur cœur, fondent leur âme,
O parole! sans ton secours.
Le beau vers, la prose superbe, Sont l'écho faible du grand Verbe Qui va, des cœurs aux cœurs liés!
Il est comme un fil où court l'âme, Electrique et subtile flamme, Invisible aux regards brouillés!
Quand notre discours est sublime,
C'est que le grand Verbe l'anime,
Épars dans le rythme nombreux.
Les mots hautains sont de vains signes;
Le verbe court entre les lignes;
Que sont les mots, s'il n'est entre eux?
LE DIEU DANS l'hOMME 193
Le Verbe? souffle du mystère, Vent du ciel, parfum de la terre, Soupir infini, murmurant, Frisson des cœurs, lorsque la bouche Expire au baiser qui la touche...
L'infini passe : on le comprend!
Une main par la main pressée, Un regard trouble de pensée; Une larme, un sanglot, des cris.
Et l'âme du monde est sentie!
Le Verbe, c'est la sympathie:
Rien n'est dit, et tout est compris!
La parole, subtile et traître, Dit : « Je crois )> ajoute : « Peut-être » Puis : « Je nie, » et fait tour à tour Triompher les causes contraires...
Le Verbe est un, il nous rend frères Dans l'espoir et la foi d'amour.
Un sens muet au mot s'ajoute Qui nous fait te concevoir toute, Profondeur de l'humanité!
Ainsi la mer borne la terre:
Mais c'est un chemin de mystère Et le seuil de l'illimité!
O terre! il n'est point de parole Qui te comprenne et te console:
Le mot dit surtout tes douleurs!
Mais le Verbe, fait de sons vagues, Te berçant sur ses grandes vagues, Fait rêver tes destins meilleurs!
C'est le chemin, pâle dans l'ombre, Qui peut mener à l'Ordre, au Nombre, Au sens gardé mais consolant Qu'on sent s'agiter sous les voiles...
... O chemin lacté des étoiles Qu'un sable d'astres fait si blanc!
Il est — sous terre et dans l'air libre —
Le fil électrique, qui vibre,
Chargé de mots que n'entend pas
La cité, qu'elle dorme ou veille,
Mais qui seront dans ton oreille
Et dans ton cœur quand tu voudras!
Homme, fais un instant silence!
Qu'entends-tu? le vent qui balance
Un seul arbre, un flot de la mer;
Tu n'entends que quelques cris d'homme.
Mais le Verbe apporte la somme
De tous les sons perdus dans l'air!
C'est lui, le Verbe, qui t'apporte La rumeur lointaine et si forte De tous les obscurs travailleurs, Bourdons profonds de ruche humaine, Tous les plaints de l'homme de peine, Tous les soupirs intérieurs!
Malheur au poète qui rime,
Sans qu'un jour un souffle d'abîme
Soulève ses feuillets épars!
Et qui ne cherche qu'une phrase,
Quand la vie en roulant écrase
Tant de martyrs de toutes parts!
LE DIEU DANS l'hOMME 195
O Verbe entendu par les âmes, Frisson fait de souffle et de flammes, Je t'appelle, viens m'embraser!
Je voudrais lever l'apparence.
Pour mettre sur toute souffrance, Un souffle chaud comme un baiser!
Verbe divin, pourtant bien nôtre.
Qui fais comprendre l'Un — par l'Autre,
Sainte intelligence de tout,
Pardon des fautes dans les causes,
O compréhension des choses!
Cercle sans bord ! câble sans bout !
Je t'invoque, source divine De l'être, — par qui Ton devine Que la raison n'est pas le jour!
C'est toi la lumière et la voie, C'est toi ce mouvement de joie Qui nous oppresse au mot: Amour!
La raison aveugle t'ignore;
Tu n'es pas dans le mot sonore,
Tu n'es que dans le fond des yeux,
Dans la pitié suave et tendre,
Et lorsque tous sauront t'entendre
C'est qu'alors tous seront des dieux!