‹ La poésie de Jean AicardChapitre 57 sur 112 · LA BONNE MORT · texte numérisé non relu

LA BONNE MORT

A Jules C... mon plus vieil ami

Mourir est un travail, non pas le moins utile. Nodier, mourant, disait: « Ça n'est pas si facile! » Pour consoler tous ceux qui nous verront souffrir, A l'heure de l'adieu tâchons de bien mourir. Hélas! la Vie en pleurs, quand tu meurs, te contemple, Épiant la terreur et souhaitant l'exemple, Elle cherche un conseil dans ton dernier instant Car le plus fort répugne à ton sort qui l'attend.

La Mort m'est apparue, un jour, très consolante. Mon Grand-père expirait. L'agonie était lente. A quatre-vingt-treize ans il mourait, le vieillard, Tout vivant de la voix, du geste, du regard. Une nuit;... oh! je sens la fatigue infinie Qui m'écrasa, tandis qu'il criait l'agonie! G colère de l'âme et lâcheté du corps! Je voulais mon réveil avec de vains efforts! Trop las pour secouer la torpeur écrasante, Je sentais, j'entendais partout la mort présente.

Et les grands plaints du cher mourant, aigus ou bas, M'entraient au plus profond mais ne m'éveillaient pas!

O Christ, j'ai compris là, — jugeant par moi les autres, Le terrible sommeil que dormaient tes apôtres. Pendant que tu suais l'agonie et le sang!

— (( Quoi ! tu meurs douloureux et je dors impuissant ! Ta mort te tient couché, ma vie à moi me couche ! Ma pitié pour tes cris est sans voix dans ma bouche ! Et j'étouffe, assoupi, sous l'étrange remord

D'être trop moi, — pendant que tu deviens un mort! »

Le lendemain matin : — « Jean, me dit mon grand-père, Vois-tu... je vais mourir... avant la nuit, j'espère... Je le souhaite, car cette nuit j'ai compris Que vous ne dormez plus à cause de mes cris! » J'embrassai le m.ourant qui, ma main dans les siennes Répéta plusieurs fois ces paroles chrétiennes.

— (( Adieu, dit-il encor, la mort est un grand bien! »

— (( Oui, père, quand on porte un cœur comm.e le tien. » Il ajouta riant, (sa bouche était si bonne!)

— « Écoute : // faut partir quand la trompette sonne » Un refrain familier qu'il fredonnait encor.

Puis, l'aurore frappant la vitre en rayons d'or,

Il redit, regardant la mer et la lum.ière,

Deux vers d'un vieil auteur, en façon de prière:

(( Le lever du soleil, dans ce brillant lointain,

Ne m'a jamais paru si beau que ce matin! »

Il dit enfin : (( Ce soir tu dormiras tranquille. »

C'est ainsi qu'il mourut... Ça n'est pas si facile! Mais cela sert. Mon cœur en est resté plus fort. Ami, tu t'en souviens, nous l'habillâmes mort,

LE DIEU DANS l'hOMME 201

Puis, l'escalier étant trop étroit et trop raide

Pour le cercueil, — je dus descendre avec ton aide,

Mon frère, entre mes bras le vieillard endormi,

Sa tête sur mon cœur, tu t'en souviens, ami,

Toi, tenant ses genoux, frère, sur ta poitrine.

Tout riait au jardin sous la clarté divine...

Dans les fleurs, le cercueil attendait grand ouvert,

Tout criblé de rayons sous le feuillage vert.

De bons paysans, six par six, à tour de rôle,

Portèrent le cher mort sur leur robuste épaule.

Et nous l'accompagnions, par nos pierreux chemins,

Causant, l'amour au cœur, des rameaux verts aux mains.

Et, — tu t'en souviens, toi qui près de moi, mon frère.

Veille par le beau temps et par le temps contraire,

O marin que la mer me reprend trop souvent, —

Nous disions que la mort enseigne le vivant,

Et que la nôtre un jour, par celle-là servie.

Peut-être sera bonne à consoler la Vie,

Car l'exemple d'un seul, par les fils répété.

De l'un à l'autre court vers l'immortalité.

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