‹ La poésie de Jean AicardChapitre 86 sur 112 · LE CADI · texte numérisé non relu

LE CADI

Le plus sage se trompe; un enfant le confond;

Dieu seul peut être juste: il voit les coeurs au fond;

C'est pourquoi la clémence humaine est chose sainte.

Un bon juge est toujours plein de trouble et de crainte,

Sachant qu'il ne peut pas être juste longtemps,

Fût-il sage parmi les sages éclatants.

Tel est un bon nageur, si bon qu'on le proclame,

Adroit et fort, habile à bien couper la lame,

Mais qui seul au milieu des grands fiots inconstants,

En pleine et haute mer ne nage pas longtemps.

On raconte qu'Ali-shérif était si sage

Qu'on le nomma cadi (juge) dans son grand âge.

— « C'est pour te faire honneur, ami, dit le sultan,

Et pour aider à la justice... Es-tu content? »

Mais le sage, frappant du visage la terre,

S'écria: « J'ai vécu ma longue vie austère,

Juste, dit-on, mais seul! — j'ai respecté la loi...

Mais je n'ai point jugé d'autres hommes que moi!

Oh ! par pitié, grand Dieu ! (secours-moi, saint prophète)

Si j'ai su vénérer la justice parfaite,

Epargne la misère à ton vieux serviteur

De punir l'innocent, de louer l'imposteur,

Et cela pour avoir trop aimé la justice !

O Dieu! que ta bonté suprême compatisse!...

Ne me condamne pas à ce terrible honneur! »

Et le vieillard mourut, exaucé du Seigneur.

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