LE CADI
Le plus sage se trompe; un enfant le confond;
Dieu seul peut être juste: il voit les coeurs au fond;
C'est pourquoi la clémence humaine est chose sainte.
Un bon juge est toujours plein de trouble et de crainte,
Sachant qu'il ne peut pas être juste longtemps,
Fût-il sage parmi les sages éclatants.
Tel est un bon nageur, si bon qu'on le proclame,
Adroit et fort, habile à bien couper la lame,
Mais qui seul au milieu des grands fiots inconstants,
En pleine et haute mer ne nage pas longtemps.
On raconte qu'Ali-shérif était si sage
Qu'on le nomma cadi (juge) dans son grand âge.
— « C'est pour te faire honneur, ami, dit le sultan,
Et pour aider à la justice... Es-tu content? »
Mais le sage, frappant du visage la terre,
S'écria: « J'ai vécu ma longue vie austère,
Juste, dit-on, mais seul! — j'ai respecté la loi...
Mais je n'ai point jugé d'autres hommes que moi!
Oh ! par pitié, grand Dieu ! (secours-moi, saint prophète)
Si j'ai su vénérer la justice parfaite,
Epargne la misère à ton vieux serviteur
De punir l'innocent, de louer l'imposteur,
Et cela pour avoir trop aimé la justice !
O Dieu! que ta bonté suprême compatisse!...
Ne me condamne pas à ce terrible honneur! »
Et le vieillard mourut, exaucé du Seigneur.