‹ La poésie de Jean AicardChapitre 90 sur 112 · LA PETITION DE L'ARABE · texte numérisé non relu

LA PETITION DE L'ARABE

Toi qui n'es pas ministre, écoute-moi, roumî; Tu n'as pas l'air méchant, et je te crois ami, Et je sais que les tiens t'appellent un poète, C'est-à-dire un faiseur de chansons, qu'on répète, Au seuil de la maison, le soir, quand il fait beau.

La flûte du berger réjouit le troupeau.

O roumi, si j'ai bien compris ta destinée,

C'est une belle part, celle qui t'est donnée,

Car ton devoir, c'est d'être un sage, un marabout,

Et même, lorsqu'un faux ami te pousse à bout.

De ne pas te livrer à la haine cruelle.

Tu dois, lorsque tu vois deux hommes en querelle,

Mettre ta main entre eux, pour calmer et bénir.

Tu dois savoir juger : tu ne sais pas punir.

Bien. Laisse les chacals faire leurs cris sinistres;

Et rapporte ceci, poète, à vos ministres:

Écoute bien, roumi : nous n'aimons pas les Juifs. Nos sages cependant, nos marabouts pensifs,

274 CHOIX de poèmes

Disent que le seul Dieu, Dieu le vrai, le suprême, D'Abraham, de Jésus, du Koran, c'est le même... (Béni soit-il, il est toujours partout présent!) Pourquoi donc nous charger d'un mépris écrasant, Et traiter mieux les juifs que les fils du prophète? En quoi votre justice est loin d'être parfaite, Et votre politique est boiteuse, ô vainqueurs, Car il faudrait soumettre après les corps, les cœurs... Nous sommes irrités et d'être et de paraître Plus courbés que les juifs sous la verge du maître. Nous sommes, il est vrai, de grands pécheurs, couverts De honte, et nous avons parmi nous des pervers. Des menteurs, des voleurs!... Mais, roumi, la justice, Doit rester bienveillante à tous et protectrice : Or, vous doutez toujours de nous: ce n'est pas bien. C'est nous faire douter de votre cœur chrétien! La justice toujours haute, jamais hautaine. Doit conclure au pardon dans la cause incertaine. Le titre de vaincu devrait nous protéger: Il est notre menace, il est notre danger! L'étranger nous méprise et le montre avec joie: A l'air dont il regarde, et dont il nous coudoie. Nous nous sentons proscrits sur le sol musulman!... Vous nous posséderiez bien mieux en nous aimant, Chrétiens ! — Toute conquête est à jamais fragile Qui ne se fonde pas selon votre Evangile ! Priez vos jeunes chefs de nous moins écraser: Quand ils tendent leur main dédaigneuse à baiser, Le vieux cheick incliné sent au cœur sa souffrance!... La générosité, c'est une fleur de France... La jetez-vous en mer, quand vous venez vers nous?

Nous avons de grands cœurs d 'hommes sous les burnous,

O roumis! — O roumis, ne nous faites pas dire

Que votre république est un méchant empire,

Qui ne nous porte ici, sous couleur de progrès,

Que prostitution publique et cabarets!

Songez que le désert reste libre — et méprise

Ce qui fait l'homme esclave... ou ce qui civilise I

Songez que la matraque est un mauvais moyen

D'enseigner l'ignorant, d'en faire un citoyen,

Et de lui faire aimer une loi qu'il ignore.

Songez que le nomade, ô roumis, l'est encore.

Et qu'il ira semant la haine, s'il apprend

Que le vainqueur chrétien n'est ni juste ni grand!

Vous voici comme nous, d'ailleurs, roumis, mes frères,

Des vaincus!... Nous pouvons parler des temps contraires.

Car lorsque votre France, hier, nous appela,

Nous avons de bon cœur répondu : « Nous voilà ! »

Et les durs Prussiens, sur leurs champs de bataille,

Ont trouvé dans l'Arabe un soldat à leur taille.

Et nous avons versé, — près de vous, nos vainqueurs.

Avec vous, leurs vaincus, — le sang chaud de nos cœurs.

Acceptant d'être ainsi, malgré notre querelle.

Deux fois vaincus de France, et par elle et pour elle!

... Je répète tout haut ce qu'on pense tout bas. La défaite est amère, — ô Français, — n'est-ce pas? Eh bien ! vaincus, songez aux vaincus que nous sommes, Que nous vous donnerons encor nos jeunes hommes. Mais qu'ils devront avoir, pour vaincre à vos côtés, L'amour de vos grandeurs et de vos libertés.

O roumisl... Le désert même, la mer de sable,

Peut cesser d'être horrible et d'être infranchissable,

Si le vent de l'Atlas et la voix du lion,

Au lieu de méfiance et de rébellion.

Parle au sable infini de la grande espérance

Qui fait, depuis cent ans, chérir le nom de France!...

— Si le simoun, ardent et libre sous les cieux, Nous dit que vous restez dignes de vos aïeux, De ceux-là qui brisant les antiques entraves. Voulant que par le monde on ne vît plus d'esclaves, Firent du droit français le droit du genre humain, Le sable vous fera de lui-même un chemin ! Le targui voudra faire escorte à vos fortunes ! Et vous n'entrerez plus dans le désert des dunes. Sans entendre, en l'honneur du peuple sans pareil. Chanter les dunes d'or qui croulent au soleil !

Va, nous t'avons compris!... Lorsque ta fière audace Regardait la statue, ou ton cadavre, en face. Tu ne blasphémais pas, tu provoquais ton Dieu ! Tu disais : a Qu'il se montre à présent, s'il existe! » Et tu riais !... — Pourquoi nous reviens-tu si triste ? C'est que tu ne crois plus !... et tu croyais un peu ! Ton doute se sentait frère de l'espérance...

Don Juan. — Stances Préliminaires.)

JÉSUS ET PROMETHEE (i)

PROMETHÉE, enchaîné sur le Caucase.

Et que sais-je de plus qu'un autre, Moi, l'inventeur du dévouement, Premier devin, premier apôtre, Et qui meurs éternellement?

... C'était au temps où sur la terre Régnait la nuit, dont nous sortons; Où l'homme, brute solitaire.

Vivait et mourait à tâtons!

Je trouvai l'Échelle dans l'ombre :

Elle allait vers une lueur, Et les degrés étaient sans nombre. J'y montai, buvant ma sueur.

Par delà trois ciels de ténèbres, J'entrai dans le jour enchanté, Et, des frissons dans les vertèbres, Je connus chaleur et beauté,

(1) Priludc de V acte I.

Et je pris, à la source même, (Une étincelle est tout le feu) L'étincelle d'amour suprême Dans l'aube du premier ciel bleu !

Je vois ce qu'y gagna la terre :

La tiédeur des foyers aimants !

Mais le feu demeure un mystère Dans la nuit des aveuglements.

Ce sont des bienfaits que j'expie!

La Force m'a chargé de fers; Dès que ma chair est assoupie, Un vautour me fouille les chairs.

Je suis le Droit; j'aspire à vivre!

Et c'est toujours mon dernier jour!

L'échelle est là... Qu'on me délivre!

Vienne un Sauveur! — J'attends l'amour.

LE GÉNIE DU S0?4A'iEIL.

Cieux et terre, écoutez! Homme, écoute en extase! Voici le Golgotha qui répond au Caucase.

JESUS, entre les deux larrons, s'adressant à Prométhée.

Oh ! des bourreaux bien différents, Frère, nous ont mis oii nous sommes!

Toi, ce sont les dieux, je comprends!

Mais moi, frère, ce sont les hommes!

Je descendis du ciel pour eux Par la mystérieuse échelle J'apportais la bonne nouvelle...

PROMÉTHÉE

(( Aimez-vous : vous serez heureux ! »

JÉSUS

Et c'est eux, — Tu vois, mon corps saigne — Qui m'ont fait toutes ces douleurs!

PROMÉTHÉE

Toi qui venais guérir les leurs!

Rien n'est changé? La force règne?

Sur cet arbre elle t'a cloué?

JÉSUS

Après m'avoir frappé la joue!

PROMÉTHÉE

Oh ! tout homme qui se dévoue A quelque infamie est voué.

JÉSUS

Je leur ai présenté ma flamme:

Ces aveugles soufflaient dessus:

PROMÉTHÉE

Pour l'éteindre! souffler sur l'âme!

JÉSUS

Elle a gi-and'i.

PROMÉTHÉE

Merci, Jésus.

... Pourtant la force règne encore, Et tu saignes, toujours en croix?

Les forts, que l'ignorant honore,

Restent soldats, pour rester rois?

Rien ne relie encore entre elles Les nations?...

JÉSUS

Pauvres troupeaux ! ! !

PROMÉTHÉE

Le carnage sort des querelles!

Le glaive n'a point de repos!

Il parle, il gouverne, il sépare I

JÉSUS

Leur droit divin c'est d'être fort!

PROMÉTHÉE

Leur démocratie est barbare :

Son suffrage acclame la mort!

JÉSUS

Frère, prends pourtant patience:

Je suis connu de quelques-uns, Et dans plus d'une conscience Mon feu brûle avec des parfums!

Avant deux ou trois mille années, A l'Occident naîtra mon jour:

Les âmes 3eront gouvernées Par la seule force: l'amour.

Mon règne est encor loin sans doute, Mais chaque heure l'avance un peu.

Quand ma clarté brillera toute, Chaque homme sera fils de Dieu!

Alors, mon roseau dérisoire Sera le doux sceptre des rois:

Il doit fleurir en fleurs de gloire, L'arbre desséché de ma croix!

Je suis descendu sur la terre Par l'échelle aux durs échelons, J'éclaire déjà le mystère, Des lueurs de mes cheveux blonds.

Or l'échelle sera montée.

Car je dois être un jour compris...

Attends-moi, frère Prométhée!

Tu vois, je souffre, — et je souris.

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