LA DOULEUR
Il souffre — d'être pris dans la parade humaine;
De voir le beau qu'il rêve, et vers qui rien ne mène;
D'être un homme et de vivre, et de marcher toujours
Dans le cercle banal des vulgaires amours...
Sur son visage, blanc comme un masque de plâtre,
Vainement il arrange un rire de théâtre;
La pâleur en est vraie, et pour mieux l'y poser,
Souvent j'attends sa bouche au moment du baiser;
Il est mien, ce héros qui va cherchant la joie;
J'ai mis un poids secret sur son cœur que je broie;
Chaque nuit je le tiens, entre mes bras nerveux,
Plein de cris étouffés, d'impuissance et de vœux....
Hélas ! il est le fils des siècles et des âges :
Il ressent tous les torts et toutes les vertus ;
Le beau qu'il aime est fait de tous les beaux visages,
Son mal, de tous les maux que les mortels ont eus.
[[} La Douleur parle de Don Juan. PrJhide de l'acte II.
Le premier meurtrier n'a souffert que son crime; Ses fils souffraient leur père, — et leurs fils, possédés, Agitent dans leur cœur, épouvantable abîme, Un Océan sans fond de remords insondés!...
... Avec ses nerfs tendus, l'homme du siècle vibre En harpe éolienne au moindre son du vent; Tous les morts qu'il a lus habitent ce vivant; Pour une idée, il souffre entier, de fibre en fibre.
Il s'analyse, et chaque idée, en son cerveau, Heurte encore la foi qui lui semble plus belle... Mais il ne peut pas être à sa raison rebelle. Et l'homme ancien frémit de subir le nouveau.
Je le revois petit, aux côtés de sa mère. Lever des yeux fervents vers le Dieu de l'amour... Lui, qui goûta d'un miel doré comme le jour, Hélas ! sa langue est noire et sa salive amère.
Il y croyait alors, aux chères visions.
Au tranquille portrait de la mère fileuse.
Qui berce, berce et chante en soignant la veilleuse,
Aux anges nimbés d'or des adorations;
Aux sœurs de charité, vierges et saintes femmes, Dont l'âme se répand en baume sur des corps; Aux épouses en deuil, fidèles à leurs morts, Et qui furent des cœurs, et qui restent des âmes.
Ah! comme il encensait, debout sur l'autel, Avec une urne d'or, la Vierge bien-aimée! On eût dit que son âme était cette fumée, Et que ce beau lévite était un immortel.
Dieu, l'idéal sans fin de clémence et de joie, Emplissait tout son cœur comme un parfum puissant; Pour sa foi dans un rêve, il eût donné son sang... Le dégoût du réel lui dévore le foie.
Il ne peut plus marcher, à toute heure, en tout lieu, Qu'en ayant sur son cœur le poids d'une ombre morte: Il voudrait rejeter ce fantôme qu'il porte; Mais j'ai lié son âme au cadavre de Dieu.
Il vieillit tout empli de son adolescence. Colosse chancelant, hautain mais sans soutiens, Et le doute en son cœur, gros de remords chrétiens, A fait le désespoir, le vide et l'impuissance.
I! le sait à présent, que l'immense univers N'est qu'un grouillant amas d'êtres de toute taille, D'atomes tournoyants qui se livrent bataille. Tous mangeurs et mangés, mastodontes et vers.
Il le sait que partout les appétits voraces
Livrent la vie imimense aux vibrions goulus.
Et que le bel espoir d'être juste n'est plus:
L'amour commence et meurt au ventre mou des races.
Il le sait que partout, dans les sociétés,
La vie à l'apogée imite l'origine,
Et que des damnés noirs se tordent dans la mine,
Sous les trains de plaisir en plein ciel emportés.
Il sait que pas un être, un seul, ne se dérobe Aux persécutions des lois de l'univers; Chaque goutte de vie est un monde pervers; Pas un point ne s'y fait bouclier d'un microbe.
Et, stoïque, il attend, plein d'un secret effroi, Soufflant un vent de mort comme un ballon qui crève. Que la dure raison, qui tue en lui le rêve. Soit plus douce à son cœur que l'erreur de la foi.
Et plusieurs lui diront: <( Pourquoi tant souffrir, l'Homme?
Si Dieu n'existe pas, vous n'avez rien perdu.
Ou s'il est, patience! Il vous sera rendu!...
— Ne te retourne plus, don Juan, lorsqu'on te nomme!
Ils ne sauront pas voir dans le fond de ton cœur... Eux qui pleurent la mort d'une amante ou d'un pèra, Ils ne comprendront point ce qui te désespère; Allons! reste hautain, et froidement moqueur!
Laisse les raisonneurs qui pensent tout résoudre, Les uns avec un chiffre et les autres d'un mot, Nier ton sens divin qui va vers le plus haut, Comme le cerf-volant de Franklin — vers la foudre !
Damné qui dans le feu va cherchant un rayon, Respire ta douleur, sous l'abîme où tu plonges, Et voyant que les beaux idéals sont des songes. Pleure, silencieux, l'antique illusion!
Car tu ne peux crier ton mal de ne pas croire Comme firent Byron, Lamartine et Musset... Sur ces cœurs-là l'archet d'ébène gémissait. Et leur douleur riait au baiser de la gloire.
Mais, de peur de sembler romantique ou banal, Le moderne se doit de rire dès qu'il entre. Et, tandis qu'un renard lui dévore le ventre, Il arrange sa robe et dévore son mal.
LES POETES (i