‹ La poesie de la musiqueChapitre 3 sur 57 · M ERRATA · texte numérisé non relu

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C'est avec un véritable plaisir que je prends la plume pour parler de la musique, de cet art divin qui a fait le charme de toute mon existence.

On ne peut méconnaitre le rôle important qu'elle joue dans le monde. C’est elle en eftet qui égaie les fètes des plus humbles hameaux. C’est elle qui enflamme l'ardeur des soldats, les conduit au combat et chante leurs victoires. C’est elle qui dans nos salons, dans nos salles

1. Ce travail, que j'avais commencé comme membre de la Société académique de l'Aube (section des arts), devait paraître dans les Mémoires de cette Société; mais les détails dans lesquels j'ai cru devoir entrer, soit pour définir les accents musicaux, soit pour rendre compte des œuvres des maîtres, auraient peu convenu à ce genre de publicatiou, et c'est ce qui m'a décidé à le faire imprimer en dehors de cette Société,

p. LA POËSIE DE LA MUSIQUE.

de concert, dans nos théâtres, nous procure les jouissances les plus vives et les plus pures. C'est elle qui dans nos temples ajoute encore à l’éclat de nos solennités religieuses et contribue à fortifier et à consolider notre foi.

La musique ne consiste pas seulement dans un plaisir matériel résultant de la perception par l'organe de l’ouïe de sons agréables. Ceux qui n'y voient que des arrangements de notes plus ou moins heureux, -et qui comparent les impressions qu'ils en reçoivent à un plaisir sensuel quelconque tel que celui du goût ou de l’'odorat, ne la comprennent pas ou ne l’envisagent qu'à un point de vue étroit et mesquin.

La musique agit sur le système nerveux.

Mais, indépendamment de ses effets physiques, elle a un but plus noble et plus'élevé Elle s’adresse à l'imagination ; elle parle à l'âme et ses expressions les plus vives partent toujours du cœur le plus sensible, de l'esprit le plus convaincu et le plus admirateur des beautés de la nature, le plus imbu des sentiments que peut inspirer le spectacle du monde matériel, de l'infini qui nous entoure et de tous les faits qui s'accomplissent autour de nous. C’est une véritable langue, capable de rendre ou de peindre

LA POËSIE DE LA MUSIQUE. 3 toutes les impressions de l'âme. La musique à en effet des accents bien divers. Elle peut exprimer la simplicité, la douceur et la grâce comme la noblesse, la distinction, la gravité, le recueillement, la ferveur religieuse ; les passions les plus ardentes comme les sentiments les plus affectueux.

Est-il possible d'analyser les sensations qu'elle nous fait éprouver ?

Quand on naît musicien, on ressent toujours une vive jouissance à faire ou à entendre de bonne musique. Cependant il est à remarquer ou du moins je remarque, par ce qui se passe en moi, qu'il y a une distinction à faire entre l'impression des jeunes années et celle de l’âge mür.

L'enfance, en effet, pleine d'ardeur et avide de connaître, accepte tout sans contrôle. Elle jouit, elle admire et ne cherche pas autre chose. Cela se conçoit, puisque tout est nouveau pour elle.

Quand on avance en âge, au contraire, les beautés musicales nous apparaissent sous un jour nouveau. On ne se borne plus à les goûter,

- mais on se plait à se rendre compte de ses impressions, on aime à rechercher les causes des

l LA POÉSIE DE LA MUSIQUE.

effets produits, en un mot on ne se contente plus d'admirer, on veut pouvoir s'expliquer pourquoi l’on admire. Quoi de plus naturel encore, puisque sans cela on risquerait de se blaser à force d'entendre ou de répéter lesmèmes choses?

Il y a donc là en quelque sorte une nécessité qui s'impose aux artistes comme à tous les amateurs de musique et on peut même dire comme au publie tout entier, puisque le goût de la musique sérieuse tend à se répandre de plus en plus dans toutes les elasses de la société, si l'on en juge par la foule qui se porte aux concerts populaires.

Notre grand maitre, le célèbre Baillot, l'avait bien compris. Car dans son bel ouvrage intitulé : l'Art du violon, 11 a abordé, en dehors des conseils qui se rapportent au mécanisme de l'instrument, la question importante de l'expression musicale. Il indique les moyens à employer pour faire comprendre toutes. ses variétés et pour la rendre avec vérité et pré- CISiON. | | |

C’est surtout celte question du caractère propre aux divers morceaux de musique que je me propose d'étudier et de développer ie. de

LA POÉSIE DE LA MUSIQUE. ï m'efforcerai de faire saisir les différences que les grands auteurs présentent sous ce rapport, en faisant une revue rapide de leurs ouvrages et en montrant les affinités qui lient leurs productions à celles des autres arts tels que la peinture; enfin je rechercherai l'expression la plus vraie qu'il convient d'attribuer à quelquesuns de leurs chefs-d'œuvre, en m'appliquant spécialement à l'examen de la musique dite de chambre, qui paraît ordinairement la plus abstraite et qui par conséquent peut offrir le plus de difficultés pour être bien saisie et bien comprise par la généralité des auditeurs.

La musique d'opéra est accessible à tout le monde parce qu’elle n’est pour ainsi dire que la traduction des faits qui se succèdent sur la scène. La musique de chambre, au contraire, à laquelle appartiennent les sonates, les trios, les quatuors et quintettes, ete., n’a rien pour aider à son intelligence. Ses beautés sont renfermées en ellemême et ce n'est que par son expression propre qu'elle peut intéresser et captiver les esprits attentifs.

Avant d'aller plus loin, je dois donner les raisons qui m'ont porté à entreprendre cette étude. La plupart du temps, les programmes

(j LA POÉSIE DE LA MUSIQUE.

d’une séance musicale ou d’un concert se bor- nent à indiquer les noms des auteurs et les numéros de leurs œuvres, en ajoutant quelquefois le mouvement de chaque morceau. Les mots largo, adagio, andante, allegro, presto, ete., se rapportent à des mouvements plus où moins lents ou plus ou moins rapides. Mais suffisentils pour préparer le publie à apprécier le caractère de l’œuvre qu'il doit entendre? ne conviendrait-il pas aussi de l’éclairer préalablement sur la signification de chaque morceau? Le mouvement ne peut à lui seul déterminer le earactère d'une œuvre musicale. Il y a encore la tonalité; il y a la mesure; il y a aussi l'accent. Si l’on néglige ces divers éléments, on laisse l'auditeur dans une gène et une incertitude pénibles et on lui retire toutes facilités pour bien comprendre et s’assimiler en quelque sorte les idées ou les sentiments en rapport avec le génie du compositeur.

La musique est certainement une langue intraductible. Mais son domaine est si vaste qu'un sens général peut lui être presque tou- Jours appliqué.

Pour en. donner un exemple, prenons une des sonates d'Haydn, celle n° 19 en wt majeur

pour piano avec accompagnement de violon et basse, si remarquable par sa naïve simplicité. Souvent les plus jolies choses, en fait d'art, passent inapercues parce qu'on ne sait pas les voir sous le jour qui leur convient. Ainsi cette petite sonate peut paraitre insignifiante et surannée, si l’on s’en tient uniquement à la note, à la partie matérielle de la composition. Si au contraire on veut bien en étudier l'esprit, si on la poétise en un mot, il en est tout autrement. On pourrait donner pour titre à la 1° partie : les Noces de Zerline. C'est la simplicité, je le répète, qui en fait le charme. Et c’est là une qualité à laquelle on doit attacher le plus grand prix; car il est si rare d’allier la simplicité à la distinction! Il est si difficile d’être simple sans tomber dans la banalité! Cette sonate peint admirablement la naïveté et la grâce de la jeune fille. On comprend les compliments dont elle est l’objet et les révérences par lesquelles elle y répond. Un passage de la reprise tendrait à faire supposer que Mozart a puisé là quelquesunes de ses inspirations quand il a composé son immortel Don Giovanni. 1 semble en effet que momentanément un léger nuage vienne assombrir le tableau et que le cœur de la jeune ma-

te LA POÉSIE DE LA MUSIQUE. +

riée soit troublé par de sombres préoccupations. Mais bientôt elle redevient radieuse et son bonheur sans mélange est salué par les acelamations et les applaudissements de l'assistance.

Si je me permets ce commentaire, ce n'est pas que j'entende l’imposer en aucune manière comme étant le seul qui puisse convenir au morceau dont il est question. Seulement il est un de ceux que l’on peut raisonnablement lui appliquer. Je suis convaincu du reste, si j'en juge par mon sentiment personnel, que cette sonate d'Haydn sera bien mieux appréciée quand on cherchera à caractériser son expression comme je viens d'essayer de le faire, au lieu de se contenter de l’écouter dans ses effets d'harmonie et de mélodie.

Il est du plus grand intérêt pour l'artiste qui exécute d'étudier les compositions musicales au point de vue de leur caractère; car, s'il est bien pénétré des sentiments qu'il doit exprimer, son jeu y gagnera beaucoup et il communiquera bien plus facilement à son auditoire les impressions qu'il ressent. |

Du reste, la musique a une origine toute naturelle et nous avons maintes fois occasion de constater l'importance de ses accents dans nos

relations journalières. Ainsi la mesure se retrouve dans la marche et dans la respiration, la mélodie dans la voix; mais, de plus, le sens d'une phrase ne peut être bien compris que par le ton de celui qui la prononce. C'est le ton qui fait la chanson, dit-on vulgairement. Cela est si Vrai, qu'on reconnait au mouvement de nos lèvres et au timbre de notre voix dans quelles dispositions d'esprit nous nous trouvons et qu'on sait parfaitement distinguer aussi les impressions différentes que chaque sorte d’accentuation peut produire. Il en est de même en musique où chaque phrase doit être exprimée avec l'accent qui lui est propre.

Je disais tout à l'heure que la musique de chambre n’avait, pour aider à son intelligence, ni les paroles ni la scène, comme celle d'opéra, et c'est précisément parce qu'elle manque de définition précise qu'elle laisse plus de liberté à l’imagination, en lui permettant de se mouvoir dans un cercle plus étendu et de rechercher les tableaux qu'elle trouve le plus en harmonie avec son expression générale.

Mais 1l faut bien se garder de croire qu'il faille abandonner chacun à ses inspirations ct laisser l'esprit errer à l'aventure, sans guide

et sans appui, dans une arène pour ainsi dire sanslimites. On risquerait ainsi de s’égarer dans un dédale inextricable et de ne jamais apercevoir les beautés musicales dans toute leur splendeur; car la vérité est une et ne peut ad- . mettre des accents multiples.

En dehors de la vérité, l'accent peut se modifier de bien des manières. Mais de ce qu'une phrase musicale peut être rendue sous diverses formes, il-ne suit pas de là qu'elle ne comporte pas dans toute sa simplicité et toute sa pureté un accent particulier qui s'y adapte mieux que tout autre. Dès qu'elle n’est pas rendue avec l'expression qui lui est propre, elle peut être considérée comme travestie. Ainsi, que l'on joue, si l’on veut, d’une manière burlesque, le thème du Carnaval de Venise, il n’en est pas moins vrai que ce thème est un chant d'amour. C'est comme si l’on couvrait les épaules de PApollon du Belvédère d’une loque de chiffonnier, c'est comme si l’on donnait à la Vénus de Médicis un costume de balayeuse.

On doit donc, quand il s’agit, bien entendu, de musique sérieuse, rester dans la vérité, et cette vérité n’est pas toujours aussi facile à découvrir qu'on pourrait le croire. Il est si sou-

vent aisé de substituer la prétention à la simplicité, le sans-facon à la noblesse, l'exagération au bon goût!

Pour bien jouir d'un morceau de musique, il suffit d’avoir une pensée appropriée au sens de ce morceau. Si, par exemple, il ressort de l’étude à laquelle on s'est livré que l'accent général de l'œuvre esttriste, ou gai, ou affectueux ; que le caractère en est dramatique ou religieux, et si ce caractère ou cet accent sont précisés avant l'exécution, n’écoutera-t-on pas avec plus d'intérêt, avec plus de plaisir? Cela est incontestable. Si même on pouvait lire quelques lignes explicatives servant en quelque sorte de sommaire ou de préambule, n'éprouverait-on pas encore plus de satisfaction? n’apprécierait-on pas l’ensemble de l’œuvre d’une manière plus complète?

Il ne résulte pas de ce qui précède que les vrais musiciens, les organisations d'élite, aient besoin d'un commentaire quelconque pour goûüter la bonne musique; car ils sont sensibles à certains effets qui souvent passent inaperçus pour les oreilles peu exercées. Aïnsi le rhythme, les accords, les nuances, les modulations, les contrastes, les rentrées, ele., peuventles impres-

sionner indépendamment de toute autre con-

sidération métaphysique. Je suis persuadé néan-

moins qu'un commentaire préalable peut leur

être utile, surtout quand il s’agit d'une compo-

sition qu'ils ne connaissent pas et qu'ils entendent pour la première fois. Mais, dans tous Îles cas, il ne sera pas superflu pour la masse du publie, qui, en France au moins, n’est pas accoutumé à écouter la musique d'ensemble.

Les concerts populaires, peut-on objecter.

ont beaucoup de succès, et cependant ce succès n’est dü à aucune explication du genre de celle

que vous voudriez introduire. Sans doute. Seu-

lement il s’agit ici d'un orchestre dont la puissance est bien plus capable d’impressionner les masses qu'un trio ou un quatuor qui du reste ne peuvent ètre exécutés que dans un salon.

Puis le succès que ces concerts obtiennent ne prouve pas quil ne serait pas encore plus grand, si le public était mieux instruit de ce qu'il doit entendre.

On me dira peut-être encore : Mais n'y a-t1l pas une raison pour qu'on se montre très-sobre d'inscriptions explicatives en tête des morceaux? La musique a quelque chose de vague, d’indéterminé. Pourquoi vouloir imposer en quelque

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sorte des impressions? Laissez chacun en jouir comme il lui plait...

Ah! si vous raisonnez ainsi, vous abandonnez tout au hasard, et vous n’admettez plus aucune règle. Les ténèbres et la lumière, la vérité et l'erreur, vous pouvez tout confondre.

Non, le vague n’est pas Le propre dela musique en général, et parmi tous les accents dont elle est susceptible (car je ne nie pas qu’elle ne puisse en admettre quelquefois plusieurs), il y en a toujours un, je le répète, qui est le plus vrai et le plus noble tout à la fois. Je citais plus haut l'air du Carnaval de Venise comme un exemple entre mille dont chacun peut apprécier la justesse. Ce n’est pas que j'aie voulu pour cela faire une critique à l'adresse de ceux qui l’exécutent. J'ai entendu dire simplement que ce chant d'amour peut être interprété avec plusieurs accents et mème d’une facon comique et grotesque. C’est comme certaines mélodies plus ou moins sérieuses tirées d’opéras connus, dont on dénature l'expression en les transerivant sous forme d’airs de quadrilles. On n'arrive ainsi malheureusement qu'à détruire les illusions et à fausser le jugement du public.

Il en est de la musique d'ensemble comme

de toutes choses. Il faut apprendre à Paimer et on ne peut mieux y parvenir qu'en cherchant dans ses accents l’image de nos sentiments, de nos passions, de tout ce qui peut nous impressionner à des degrés divers. Cette musique, pour occuper la place qui lui est due dans! le culte des arts, doit être idéalisée, poétisée et pour ainsi dire mise en action. Autrement elle ne présentera qu’une suite de combinaisons plus ou moins heureuses, plus ou moins agréables à l'oreille, mais sans grand intérèt pour le plus grand nombre.

Je me rappelle que mon dernier maître si regretté, Robberechts, pour me faire mieux comprendre l'accent que je devais donner à une phrase d’une de ses mélodies écrites pour le violon : /’Espagnole, s'exprimait ainsi: « Supposez que vous vouliez dire : Je vous en supplie. »

Ce fut pour moi comme un éclair. La première :

partie de la phrase comportait un crescendo modéré, et ce crescendo se continuait sans faiblir du commencement à la fin de la deuxième partie. Cette mélodie de /'Espagnole devenait alors pour nous tout un poëme. La première phrase en /a mineur était une supplication. La deuxième, modulant en ré mineur, exprimait

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un regret. Puis venait un chant dans le ton de la majeur qui, par l'éclat des doubles cordes, rendait bien les impressions d’un rève de bonheur, pour revenir ensuite par un point d'orgue habilement amené à la réalité du commencement de la mélodie. Le sens de ce morceau pouvait être traduit par les vers suivants que Robberechts devait faire imprimer en tète d’une nouvelle édition que la mort ne lui a pas permis de publier :

Cèdes, cèdes à mes désirs, Toi que j'aime, toi que j'adore, , Et prends pitié de mes soupirs.

(Accent suppliant.)

Tu n'écoutes pas ma prière,

Tu reste insensible à mes pleurs.

Ah! ne voue pas ma vie entière Aux plus déchirantes douleurs!

Accent de regret.)

Je crois alors à ta tendresse, Et mon cœur tout rempli d'ivresse Palpite encore à mon réveil...

(Réve.)

Répétition de lat" phrase: } Cèdes, cèdes à mes désirs, etc.

Pourquoi te suis-je si fidèle ?

Ah! je voudrais rêver toujours, Pour t'aimer malgré toi, cruelle, Et ne songer qu'à mes amours.

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