‹ La poesie de la musiqueChapitre 4 sur 57 · DERNIÈRE PHRASE · texte numérisé non relu

DERNIÈRE PHRASE

{Agité.)

| Je rêve à toi dans mon sommeil, | (

Cette œuvre de Robberechts comprend, outre l’Espagnole, une autre mélodie intitulée : la Pastorale, qui, par sa simplicité et par sa

forme des plus gracieuses, est toujours mieux comprise que la première. Elle fait ordimairement plus d'effet, et Les violonistes la jouent de préférence à l’autre. Mais je suis persuadé que l'Espagnole serait entendue avec un. plaisir au moins égal, si on en facilitait l'intelligence en lui donnant les accents que je viens de définir.

Il convient ici de faire une observation relativement à la musique de chant comparée à la musique instrumentale. Beaucoup de personnes pourraient croire que ces deux genres de musique peuvent s'adapter l’un à l’autre indifféremment, c’est-à-dire qu'une mélodie écrite pour un instrument peut être parlée, de même que des vers peuvent être mis en musique et chantés. C’est là une erreur, et il est d'autant plus nécessaire de la relever, que des artistes eux-mêmes ont quelquefois tendu à faire confusion à ce sujet. En général, les inspirations musicales des compositeurs ne sont pas susceptibles d’être exprimées par des mots. Elles ne souffrent pas de paroles. Elles sont intraductibles en ce sens qu'on ne peut écrire quoi que ce soit sous les notes dont la phrase se compose. Ettous les essais qu'on entreprendra dans cette direction ne rendront jamais qu’un

mauvais service, en dépréciant au lieu de rehausser l’idée qu'on a voulu exprimer. Aïnsi, par exemple, je citerai l’air varié pour violon de Robberechts, dédié à sa mère, dont le thème respire une si vive tendresse. Quelqu'un de ses admirateurs en était tellement épris qu'il s’est mis à composer des strophes sur la mélodie, et que Robberechts, cédant à ses instances, s’est laissé aller à les publier sous le titre de romance dédiée à M°"° Euphrasie Bourgeois Farran. Eh bien! ce thème perd énormément à être chanté. On sent que les paroles sont de trop. Et, en effet, il a par lui-même tant de charme que tout ce qu'on y ajoute ne peut que distraire et fatiguer l'attention. Mais, objecterat-on, il y a pourtant des chants suaves avec des paroles. Parexemple, ces vers de Chateaubriand:

Combien j'ai douce souvenance

Du joli lieu de ma naissance !

Ma sœur, qu'ils étaient beaux les jours

de France!

Oh! mon pays, sois mes amours, Toujours.

Ou ceux-e1 :

Dormez, dormez, chères amours, Sur vous je veillerai toujours.

Sans doute les mélodies écrites sur ces

vers sont charmantes, même quand elles sont chantées seules par un instrument à cordes, et sans le secours de la voix. Mais il faut bien remarquer qu'elles ont été composées pour les paroles elles-mêmes, et que par conséquent l'auteur de la musique a dü s’astreindre à certaines conditions de rhythme sans lesquelles ces mélodies n'auraient pu s’y adapter. Ce sont là du reste des exemples rares de compositions qui se recommandent à la fois par le poëme et par la musique. Car, ordinairement, l’un est sacrifié à l’autre. Tantôt c’est sur le poëme que se concentre l’intérèt, comme dans les récitatifs d'opéra; tantôt au contraire il est complétement éclipsé par la puissance de l'harmonie.

Dans la romance, ce sont les paroles et le chant réunis qui intéressent. Ils se prêtent un mutuel appui et sont nécessaires l’un à l’autre. Quelquefois le chant sans les paroles ne serait pas apprécié. Souvent mème ce sont celles-ci qui jouent le principal rôle, tandis quele chant n'est qu'accessoire, comme cela arrive dans la plupart des chansons. La musique sans paroles, au contraire, quand elle est rendue avec son véritable accent, n'a pas besoin d'être parlée pour être sentie.

Le musicien qui compose sous l’ernpire d’un sentiment ou d'une émotion quelconque n’est pas tenu de s’assujettir aux exigences d’un texte écrit, et peut ainsi, libre de toute entrave, s’abandonner entièrement à la fougue de son imagination. La musique d'opéra, dont nous avons d’ailleurs de si beaux modèles, n’est donc pas faite dans les mêmes conditions que la musique de chambre, qui n'est que l'expression plus ou moins développée de telle ou telle idée générale. Et s’il est possible de composer de belle musique sur des paroles données, il n'est pas vrai que, réciproquement, on puisse adapter avec succès des paroles à une phrase musicale qui a pris naissance dans le cerveau d’un maître et qui porte en elle-même toutes les qualités propres à la faire valoir. Ce sont là deux genres de musique tout à fait distincts dans lesquels il est bien rare qu’un compositeur réussisse tout à la fois. Les uns ont plus d’apütude pour l'opéra, comme Rossini, Meyerbeer, Auber, Ambroise Thomas, Gounod, et les autres pour la symphonie ou la musique de chambre, comme Haydn, Beethoven, Hummel, Spohr, Onslow, ete. Mais il en est bien peu qui, comme Mozart, brillent en mème temps

dans les compositions théàätrales comme dans la symphonie et dans la musique intime.

Maintenant, qu'entend-on par beautés musicales? Ceux qui n’y sont pas initiés diront peut-être qu'elles sont de pure convention. Je vais tâcher de démontrer qu'il est loin d’en être ainsi, et qué la musique, comme les autres arts, a sa source dans l'harmonie de l'univers et n’est qu'une des nombreuses manifestations de la puissance créatrice dans l’immensité des mondes.

Non, le beau, de quelque part qu'il vienne, n'est pas de convention. Il est dans la nature. On admire, en peinture ou en sculpture, la reproduction des beautés naturelles que l’imagination exagère souvent jusqu'à l'idéal. Qu'il s'agisse d’un fait historique, d’une seène quelconque : c’est l'harmonie des groupes, c'est la richesse du coloris, c’est la vérité d'expression et de mouvement qui frappent l'œil de l’observateur. Un beau tableau subjugue le spectateur malgré lui; il le captive et le fait en quelque sorte assister à l'action qu'il représente. C'est là la grande peinture, la peinture sérieuse, le grand style qui recherche tout ce qui est capable d'élever l'âme et de l'impressionner vive-

LA POÉSIE DE LA MUSIQUE. 21 ment. L'histoire de tous les temps et de tous les pays en est une mine inépuisable que le orand artiste peut exploiter indéfiniment. Les sujets sacrés ou profanes ne lui feront jamais défaut.

Dans le simple portrait, c’est la ressemblance parfaite qui frappe et qui séduit, c'est une image chérie qu'on aime à contempler, c'est aussi la pureté des lignes, la blancheur et la finesse des chairs ; c’est toujours la vérité d'expression.

Dans le paysage, c'est la nature elle-même qui plaît, qui charme et fait naître en nous des impressions diverses, suivant l'intérêt ou la orandeur du spectacle qui s'offre à nos regards. Le murmure des ruisseaux, les prairies verdoyantes, le parfum des fleurs, les ondulations de terrain, les bouquets de bois, les forêts, les arbres séculaires, les formes et les teintes propres aux diverses essences, les effets de lumière au mibeu du feuillage et des branches capricieusement contournées, les vallées riches de végétation, les riants coteaux, les escarpements ou les falaises dénudées, les hautes montagnes aux cimes neigeuses, les blocs souvent énormes amoncelés sur leurs pentes, et, comme cou-

ronnement, un ciel d'azur, nuageux ou ora- “eux, qui égaie ou assombrit le paysage : tous ces grands spectacles nous émotionnent plus ou moins vivement. |

Et si vous ajoutez à ce tableau de la nature les êtres animés qui le peuplent, le paysage prend une nouvelle vie. Les habitations ap- “paraissent, les usines, les moulins, les troupeaux. On voit les animaux venir en aide aux efforts de l’homme ou contribuer à ses plaisirs. Les oiseaux font entendre leurs chants. Le bruit des outils et des machines frappe l'oreille. Tout annonce le mouvement et le travail.

On peut donc distinguer deux genres prineipaux de paysage qui ont chacun leur caractère, leur eachet particulier, et agissent par suite différemment sur l'imagination. D'abord, e’est la nature à l’état sauvage, réduite à ses montagnes, à ses rochers, à ses torrents, à ses bois impénétrables dont le silence n'est interrompu que par le souffle des vents ou par

les cris des animaux qui les habitent. Ensuite, c'est la nature vivante et animée, parée, embellie et modifiée par la main de l’homme, c'est-à-dire des champs cultivés, des routes

LA POÉSIE DE LA MUSIQUE. 23 et des sentiers serpentant dans la plaine, des cours d’eau régularisés et utilisés comme moteurs, des villages, des fabriques venant en quelque sorte meubler ou orner là campagne et constater la possession du sol et sa mise en valeur.

Que de combinaisons possibles dans ces deux genres pouvant donner lieu à une série d'images et d’impressions correspondantes susceptibles d’être traduites en musique !

Dans la nature primitive, les montagnes sont plus ou moins élevées; Le sol, suivant sa composition et son altitude, est aussi plus ou moins boisé. Ce peut être un terrain pierreux, un désert de sable, une falaise bordant les rivages de la mer. Le sol peut être aride, s’il est privé d’eau et par suite de végétation. Ou bien, si les conditions d'humidité et de terrain le permettent, on peut avoir sous les yeux une végétation luxuriante des plus variées, avec des plantes propres à chaque latitude. On rencontre des lacs, des cascades, des rochers abrupis dont la base, couverte d’éboulis profonds et perméables, est revêtue souvent d’épaisses forèts. Plus haut, la végétation s’amaigrit et n’est plus indiquée que par des mousses et des

lichens. Enfin on arrive à la région des neiges.

Dans la nature que j’appellerai civilisée, 1l y a les grandes plaines basses comme celles de la Hollande qui prédisposent à une douce mélancolie, et dont la monotonie n’est interrompue que par quelques bouquets d'arbres au milieu desquels percent d’élégants elochers de villages. Il y a aussi les plaines ondulées, les vallées bordées de collines avec des cultures variées, et enfin les pays plus accidentés, sillonnés de ravins profonds et dont les lointains montagneux donnent tant d'attrait au paysage.

La sculpture, la statuaire surtout, recherchent la vérité et la beauté des formes, qu'on peutapprécier d’une manière plus complète que dans la peinture, puisque les objets sont visibles sous toutes leurs faces. Sous ce rapport, le corps humain est ce qu'il y a de plus parfait. On peut dire qu'il réalise l'idéal du beau, l'idéal de l’art, surtout quand il est rehaussé par l'expression, qui n’est que l’image de la pensée ou des sentiments.

L'architecture, dont l’antiquité nous a laissé de si beaux modèles, brille par la richesse et les proportions grandioses de ses monuments qui

- donnent une si haute idée du génie des artistes auxquels on en doit la conception.

Quant à la poésie, dont le nom grec signifie création, c’est l'expression rhythmée, harmonieuse, idéalisée, des scènes et des beautés de la nature que nous venons de passer rapidement en revue et où la musique puise aussi ses inspirations,

L'art mimique lui-même, qui de nos jours est poussé si loin et qui a de si parfaits et de si charmants interprètes, a une liaison intime avec la pensée musicale. Et on ne peuten citer un exemple plus saisissant que les scènes de la Muette de Portici (d’Auber) où la toute gracieuse Marie Vernon savait si bien faire comprendre sa pensée sans l'emploi de la parole. C’est que l'attitude, le geste, la physionomie, l'expression du regard, ont aussi leur accent que la musique fait encore mieux ressortir en ajoutant au charme ou à l'émotion qu'ils produisent.

Les ballets qui s'exécutent sur la scène de l’Opéraont un attrait particulier qui résulte principalement de la disposition des groupes et de la variété des dessins qu'ils tracent dans leurs évolutions multiples. C’est tantôt la force

et l’agilité, tantôt la grâce et la légèreté qui en font le charme. L'orchestre tend surtout à le faire valoir aux yeux du public; car des ballets sans musique ne pourraient produire d'autre effet que celui de tableaux muets: La musique leur donne une expression qu'ils n'auraient pas sans elle; et, dans bien des cas, les morceaux d'ensemble qui se jouent dans les salons peuvent rappeler à l’esprit les formes si gracieuses | qui sont le propre de ces sortes de divertissements.

Le beau dans l’art n’est donc pas un pur objet de convention. Il dérive de la nature même et des richesses qui s'y trouvent répandues à profusion. La contemplation des cieux et des mille mondes quiles remplissent, la sublime harmonie de l'univers, élèvent nos âmes vers la divinité et nous inspirent les pensées les plus sérieuses et les plus profondes. Tout ce que nos regards peuvent embrasser des mervilles dont nous sommes chaque jour témoins nous impressionne, nous émeut, nous transporte même à des degrés divers, suivant notre âge, notre tempérament, notre caractère. Nous restons confondus devant cette immensité qui nous environne et qui nous révèle à elle seule

le néant de l'humanité à côté de l'œuvre infinie de la Providence. Comment ne pas nous incliner devant tant de grandeur? Débordés que nous sommes par l’espace, nous autres hommes ne pouvons avoir que l'idée de l'infini sans pour cela le comprendre, et nos productions dans un art ou dans l’autre ne sont que le reflet de la puissance créatrice dont les effets sont accumulés autour de nous et remplissent le monde. Ah! qu'ils sont aveugles ceux qui ne prennent pour base de leurs appréciations et de leurs croyances que la raison si bornée de l’homme! La religion semble en effet ne nous avoir été révélée que pour nous faire mieux sentir le peu que nous sommes, tout en mettant le sceau divin sur toutes les productions naturelles.

La musique, cet art sublime, est venue en quelque sorte couronner l'œuvre en nous permettant d'exprimer, dans une langue toute nouvelle, dans une langue intraductible, toutes les beautés, toutes les grandeurs des choses de ce monde. Que dis-je? de ce monde... Par ce qu'elle a de grandeur et de puissance, elle nous associe pour ainsi dire aux jouissances célestes et nous fait assister par avance aux splendeurs

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et aux délices de l'éternité. La musique, en effet, nous charme, nous électrise, nous passionne, nous enivre et nous entraine en nous initiant à tout ce qui est beau, noble et grand, sans que nous puissions nous rendre un compte exact et précis des émotions qu’elle fait naître en notre âme. Elle est de tous les âges, de tous les sexes, de tous les pays. C’est une langue universelle, et il suffit d’être sensible pour la comprendre. Les hommes au cœur sec qui ne veulent admettre que ce qu’ils peuvent voir ou toucher du doigt, ces hommes qui ne trouvent qu'un sourire incrédule et dédaigneux pour tout ce qui est immatériel, pour tout ce qui est en dehors des faits que leur raison froide et bornée justifie, ceux-là, dis-je, n'auront jamais accès dans le sanctuaire des arts, ceux-là ne goùteront jamais la suavité de ses parfums; et ce sera leur éternel châtiment et la punition bien méritée de leur orgueil!

Il y a chez nous, en France, des personnes très-recommandables d’ailleurs, instruites et intelligentes, qui ne sentent absolumentrien en musique, pas même la mélodie. J'aime à croire que ce sont des exceptions assez rares ; mais enfin le fait existe et il vaut mieux

l'avouer franchement que de chercher à le dissimuler. Ainsi j'ai rencontré un fonctionnaire assez haut placé qui déclarait ne rien comprendre à l’accent de tendresse qu'une phrase musicale pouvait exprimer; el tous mes efforts pour le faire changer d'opinion restaient infructueux. Il prétendait qu'on aimait la musique comme on aime le jeu, comme on aime le billard, comme on aime la danse. Il y a des gens, disait-1l, qui aiment à remuer les jambes, d’autres à remuer des cartes, etc. Et cependant le susdit n'ayant pas le sentiment du rhythme ne devait pas comprendre non plus le plaisir. que pouvait procurer la valse, par exemple. Je puis citer, comme faisant pendant à ce personnage, un autre monsieur occupant aussi une position élevée, qui soutenait que la peinture ne signifiait rien parce qu'on savait bien que ce qu'elle représentait n'avait pas de vie, que l’eau peinte sur un tableau ne coulait pas, et autres énormités du mêmé genre. Mais, abstraction faite de ces natures déshéritées qui se montreront à jamais rebelles aux plus généreux accents du langage musical, il y a certaines personnes (et celles-ci sont en grand nombre) qui, sans être complétement insensibles aux effets

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de la musique, ne la considèrent que comme un passe-Lemps, une simple récréation sans importance. C'est la légèreté qui, la plupart du temps, les rend indifférentes. Quant à elles, il me semble possible de leur ouvrir les yeux et de leur montrer qu'il y a dans la musique autre chose que des sons abstraits, en mettant son langage en parallèle avec un autre langage qu’elles comprennent. L'Allemagne est le pays où la musique d'ensemble est le plus en honneur, et en général on remarque que les habitants du Nord sont plus musiciens que ceux du Midi.

Cela peut paraitre extraordinaire au premier abord; mais on se rend parfaitement compte de cette anomalie apparente. La musique, pour ètre bien sentie, ne demande pas un enthousiasme irréfléchi; elle exige au contraire du calme, de la méthode, de l'exactitude, de la précision, de la sensibilité. L’apparente fro1deur des Allemands est précisément le eachet de leur valeur musicale dans l'exécution. Qui n'a pas entendu leurs admirables musiques militaires, en tête desquelles il faut placer celles de l’Autriche, ne peut se faire une idée de la perfection qu'ils atteignent. Et pourquoi cela? Parce que chacun fait abnégation de soi-même

et s’efface entièrement dans l'intérêt commun, parce qu'en raison de leur caractère ils ont un profond sentiment de la mesure et des nuances auxquelles ils se conforment rigoureusement comme un seul homme. Ce sont ces qualités essentielles qui manquent souvent en France et nous rendent relativement inférieurs. Chez eux, le génie artistique n’est pas dominé comme en Angleterre par le génie commercial et mercantile. Outre une persévérance à toute épreuve et qui ne se laisse abattre par aucune difficulté, ils ont une sensibilité extrème et en mème temps une énergie quise manifeste dans toutes leurs productions. Haydn, Mozart, Beethoven, dont les trois noms sont à jamais enveloppés dans une commune auréole de gloire, étaient Allemands. Que de chefs-d'œuvre n’ont-ils pas laissés attestant la supériorité évidente de leur nation pour ce qui concerne la musique d’ensemble !

Ce n'est pas sans raison que nous avons jeté un rapide coup d'œil sur les beaux-arts en général. On retrouve en effet dans la musique tous les accents, toutes les idées, tous les caractères qu'ils peuvent exprimer.

Mais quelles sont les données sur lesquelles

on peut se fonder pour attribuer un sens quelconque à telle ou telle composition musicale? Il faut avouer que la plupart du temps il y a absence complète de renseignements à cet égard. Quelquefois, on trouve en tête des morceaux certaines indications qui peuvent servir de guide : allegro, graziozo, affettuoso, dolce, agitato, appassionnato, risoluto, religioso, ete. Mais quand ces indications manquent, on ne peut y suppléer qu’en étudiant à fond la composition Jusqu'à ce qu'on ait trouvé dans sa facture, dans ses mélodies, dans ses formules, dans ses nuances, quelque chose qui puisse se rattacher à une idée générale ou à un accent déterminé. On arrivera ainsi à exprimerle mieux possible, sinon les intentions de l’auteur, du moins le caractère que sa musique peut comporter.

Car 1l n’est guère possible de deviner la pensée d’un compositeur à la lecture seule de son œuvre, et on ne peut faire à ce sujet que des suppositions. Que sait-on s’il n’a pas jeté sur le papier les flots d'harmonie qui se pressaient dans son âme sous la seule inspiration de son génie? Certainement personne ne peut affirmer a priori qu’un maître comme Beethoven se soit toujours donné préalablement un sujet avant

LA POËSIE DE LA MUSIQUE. 33 de prendre la plume, et surtout que ce sujet soit précisément celui que l’on peut déduire de l'examen attentif de sa composition. Et pourtanton ne peut nier qu'il ne se soit quelquefois mis à l’œuvre avec un tableau devant les yeux. Il suffit de citer sa symphonie pastorale, sa symphonie héroïque, son quintette intitulé l’Orage, pour s’en convaincre. Mais il convient d'ajouter qu'il a pu souvent travailler sous une inspiration quelconque sans l'indiquer en tète de sa production. Etsi l’on conserve des doutes à cel égard, on peut au moins se persuader que le grand artiste devait se trouver dans une disposition d'esprit en rapport avec le caractère de son œuvre. Dans tous les cas, il est incontestable qu'on facilite l'intelligence d’une composition musicale et qu'on augmente par suite les jouissances qu’elle procure en lui appliquant une idée. Que cette idée soit ou non celle de l’auteur, si elle est dans l'esprit du morceau, cela suffit.

Baillot, dans son 7raité de l'art du violon, distinguait dans la musique de chambre ou de concert, quatre principaux caractères correspondant aux quatre âges de la vie :

1° La simplicité pour l'enfance;

2° Le vague pour l'adolescence ;

3° La passion pour l’âge mûr;

4° Le calme pour la vieillesse.

Le premier était déterminé par les accents pastoral, champêtre, rustique, villageois, gai, vif et léger, doux et gracieux, tendre et affectueux.

Le deuxième caractère pouvait avoir les accents animé, agité, plaintif, retenu.

Le troisième comportait ceux de mélancolie, de tristesse, pénétrant, de douleur, voilé ou concentré, brillant, énergique, véhément, dramalique, martial, fier et résolu, noble, grandiose.

Le quatrième enfin pouvait être majestueux, religieux, enthousiaste, sublime.

Ces quatre âges, entre lesquels il n’y a pas d'ailleurs de lignes de démareation bien tranchées et qui passent de l’un à l’autre par degrés insensibles, onten effet des physionomies toutes différentes :

L'enfance est naïve, caressante, distraite, amie des jeux ;

L'adolescence, indécise, agitée, pétulante:

L'âge mür, inquiet, remuant, ardent, passionné, avide de tout connaitre, apte à sentir vivement tout ce qu'un événement heureux

LA POÉSIE DE LA MUSIQUE. 39 ou malheureux peut faire naître de joies ou de tristesses ;

La vieillesse, recueillie, calme, silencieuse, parfois indifférente.

Les deux premiers ont pour eux la grâce, la gaieté, la gentillesse, la douceur, la coquetterie, l'agitation ;

Le troisième, la vigueur, la noblesse, la fierté, l'animation, la passion;

Le quatrième enfin, la gravité, la sévérité, l'attitude imposante et solennelle,

Évidemment, on ne pense pas de la même manière dans ces diverses périodes de l'existence. La tendresse, l'affection, l'amour, que dominent en nous tout d'abord, sont bientôt équilibrés par l'ambition, par Le désir des honneurs et des richesses, puis finissent par s'éteindre dans le repos et la prière.

Les sentiments que nous éprouvons varient aussi suivant les climats et l’orographie des lieux. L’imagination se développera plus facilement,par exemple, dans un pays de collines ou de montagnes, au milieu d’un paysage verdoyant ou pittoresque, que dans une contrée nue, aride et monotone.

A la campagne, c'est le sans-gène et Le sans-

facon, c’est la simplicité, la rusticité des mœurs et des habitudes. L'homme s’y trouve en face de la nature, tandis qu'à la ville, où il a devant les yeux les monuments et les œuvres de son génie, c'est la parure, l'élégance, le luxe, c’est la recherche de tout ce qui peut flatter ses gouts.

Il y a aussi dans la vie mille situations, mille épisodes auxquels se rattache une idée gracieuse ou sévère, gaie ou mélancolique, affectueuse ou répulsive.

Eh bien! toutes ces situations, tous ces caractères, tous ces sentiments, toutes ces beautés que reflètent la peinture et la sculpture, sont susceptibles aussi d’une interprétation musicale.

La vie des champs, où l’eau, la verdure, les fleurs, le chant des oiseaux, ont tant de charmes, a inspiré les musiciens comme les peintres et les poëtes. Et il est à remarquer que le coloris de la musique a sur celui de la peinture l’avaniage d'avoir moins de réalité, et de laisser, par son indécision mème, plus de liberté à chacun pour se créer un tableau, une scène en rapport avec le morceau de musique qu'il écoute.

La musique, prenant comme la poésie ses

LA POÉSIE DE LA MUSIQUE. 937 sujets dans la nature morte et sauvage ou dans le monde vivant et animé, on peut y trouver tantôt un tableau riant et varié, sauvage ou pittoresque, tantôt une scène animée, dramatique, émouvante. L'accent d’une phrase musicale sera gai ou triste, pénétrant, affectueux, relioieux. L'œuvre aura un caractère de douceur, de vivacité, de légèreté. Elle pourra exprimer des sentiments d'amour, de tendresse, de douleur, de crainte, d’effroi. Elle pourra peindre une figure d'un type ardent, passionné, sérieux, sévère, aimable, simple, gracieux. Au premier aspect, la physionomie d’une personne donne une idée de son caractère. Sa pose, son accent, éveillent tel ou tel sentiment. Tout cela a quelque chose de séduisant et d’attachant.

C'est ce qui explique comment un peintre trouve un si grand attrait à rendre au moyen du pinceau un sujet futile en apparence, une femme arrangeant sa chevelure, comme /a Laura du Titien, par exemple. C'est que l’artiste se passionne naturellement pour ce qui est vrai et pour ce qui est beau. Le beau peut quelquefois ne pas être vrai, mais il n’en existe pas moins. La beauté idéale est le rève de l’imagination.

Pour mieux fixer les idées, je vais chercher les sujets qui peuvent se rapprocher des divers accents musicaux et indiquer quelques tableaux en rapport avec chacun d'eux.

1° Simple, naïf (senplice). —La simplicité, c'est-à-dire tout ce qui est exempt de recherche, de parure, d’ornementation, de coquetterie, d'artifice, s'applique aux personnes comme aux choses. Il y a en effet la simplicité des mœurs, des manières, de l'esprit, comme celle des habitations, des meubles et des vêtements. C’est la naïveté, la pureté, la candeur et le naturel du jeune âge, qui se reflètent sur la plupart des figures d'enfants. C’est la fleur des champs, la chaumière. Un grand nombre de scènes familières portent aussi le cachet de la simplicité. On peut citer comme exemples : |

La Mère laborieuse * (de Chardin, École française. Musée du Louvre). — Elle est assise devant un dévidoir et montre un ouvrage de tapisserie à une petite fille.

L. La plus grande partie des tableaux que nous eitons appürtiennent au musée du Louvre. Nous aurons soin d’indiquer ceux qui auront une autre origine,

Une C'auchoise dans sa cuisine, avec deux enfants, dont l'un tient un oiseau et l’autre porte sous son bras une cage vide et pleure (de Decamps).

La Cruche cassée (de Greuze). — Une jeune fille debout, vêtue de blanc, retient des fleurs dans sa robe et porte une cruche fêlée. |

Le Repas villageois (des frères Le Nain). — Un paysan, assis devant une table, tient une écuelle d’une main et une cuiller de l’autre. Une femme donne à une petite fille sa part du repas. Une autre enfant fait de la dentelle, etc.

Portraits d'enfants (d'Albert Cuyp, École hollan-

daise). — Une fillette, assise et tenant une houlette, ,

donne une branche à manger à une chèvre que tient un petit garçon.

L'Abreuvoir (de Berghem). — Une paysanne, tenant une quenouille et un fuseau, près d’une mare où son troupeau se désaltère.

Jeune berger (de Honthorst), portant un chapeau gris et couvert d’une peau de mouton. Il tient un chalumeau.

Intérieur d'une chaumière (de Willem Kalf ou d'Adrien van Ostade). — Simplicité de costumes, de meubles, d'aliments.

Une Famille flamande (de Frans van Mieris). — Une femme allaite un enfant près de son berceau, etc.

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