‹ La poésie de la RenaissanceChapitre 110 sur 215 · BnuxETiÈUE, ibid · texte numérisé non relu

BnuxETiÈUE, ibid

C'est ainsi (|uc furent composés les vers élégiaqiies des- Regrcts; « ainsi, pendant trois ans, comme d'une source vive, sont-ils sortis du cœur du poète; ainsi ont-ils créé dans notre langue ce que nous avons appelé depuis lors la poésie intime ». Il faudra attendre jusqu'à nos jours pour retrouver, dans l'auteur des Intimités et des Humbles ces petits poèmes -j dont le prosaïsme apparent est relevé par la justesse pittoresque du trait, par l'ironie légère et la sincérité de l'émotionj^

Cette émotion est d'aberd discrète et contenue dans la plupart des sonnets que, de Rome, il adresse à ses amis; car il n'y parle guère que de lui-même. Mais, à mesure que la note en devient plus générale et plus humaine, comme l'émotion s'accentue et déborde! C'est que la plainte de l'exilé, blessé au cœur par le mal du pays, est la plainte éternelle que chacun de nous a poussée dans les heures de nostalgie et d'abandon. Vibrante et caressante en même temps, dans les pièces que Du Bellay envoyait à ses amis de France, pour se rapprocher d'eux et du sol natal par la pensée, elle devient presque déchirante dans les vers où il pleure ses illusions et sa jeunesse envolée :

Où sont ces doux plaisirs qu'au soir à la nuit Ijinuie Les Muses nie donnaient, alors qu'en liberté. Dessus le vert tapis d'un rivage écarté, Je les menais danser aux rayons de la lune?

La jeunesse, c'est encore le pays, la demeure paternelle dont elle évoque le souvenir. Or, c'est ce souvenir qui hante Du Bellay dans l'exil : le Tibre ne lui donne plus que le regret de son « petit Lire »; la brise des mers italiennes le fait rêver de <( la douceur angevine », et le sentiment de sa solitude ne lui inspire plus que ces accents bien connus d'infinie iiiidresse :

Quand reverrai-jc, liclas! de mon petit village Fumer la olieminée, et en quelle saison Reverrai-je le clos de ma pauvre maison. Qui m'est une province et l)eaucoup davantage?

Qui ne connaît tout entier ce sonnet célèbre? Il n'en est pas, en effet, qui caractérise mieux la physionomie du poète qui ne dédaigna point de chanter le charme subtil et pénétrant du coin de terre où il était né.

« Et que de réflexions ne suggère-t-il pas"? Hélas! c'est donc la fin de toutes choses ! et, après avoir parcouru l'univers pour la satisfaction d'une inutile curiosité, Tunique vœu que nous formions, c'est de revenir mourir au gite. On avait ouvert, comme Du Bellay, sa voile toute grande au vent de l'espérance, et on était parti pour la fortune et pour la gloire ! Italiam, Italiam! On avait rêvé d'horizons infinis et de conquêtes sans limites ! On s'était flatté d'entrer en vainqueur dans « cette superbe cité romaine »; on devait piller, pour en faire l'ornement de ses propres autels, « les sacrés trésors de ce temple delphique » ; on s'en était promis je ne sais quelle joie plus qu'humaine, et voici que tout se termine à reconnaître qu'on eût mieux fait de ne jamais quitter « le clos de sa pauvre maison » ! On avait affecté le dédain des humbles de ce monde, on s'était séparé de la foule, on s'était bravement écrié :

Rien ne me plait, hors ce qui peut déplaire

Au jugement du rude pojjulaire.

« Et, maintenant, voici qu'aux sublimités de Pindare et qu'aux raffinements du pétrarquisme, on préfère la chanson d'un vanneur de blé dans la plaine ! C'est qu'en eff'et, de quelque superbe indifférence et de quelque détachement que nous osions quelquefois nous vanter, nous tenons tous à nos origines, nous tenons à notre sol natal par des liens plus forts que nous ne le croyons, et, pour nous l'apprendre, si nous l'ignorions, il nous suffit d'avoir essayé, comme Du Bellay, de les briser. Dans cette Bome qu'il s'était représentée si belle, et comme au sein même des splendeurs de l'Italie de la Benaissance, Joacliim Du Bellay n'a souffert de rien tant que du contact des Italiens, ni des caprices de son cardinal, ni de la médiocrité de sa fortune, ni de la ruine de ses espérances, — que du mal sacré du pays, et, s'il a d'autres titres de gloire, il n'en a pas de plus durable à notre reconnaissance.

<( Car ce n'est pas son Anjou seulement, son « petit Lire », son « Loyre gaulois », qu'il a regretté dans Bome; c'est la France, la France tout entière, et Bretons ou Provençaux, d'une frontière à l'autre de la patrie commune, son appel désespéré ne retentit-il pas encore dans tous les cœurs :

France, mère des arts, des armes et des lois, Tu m'as nourri longtemps du lait de ta mamelle; Ores, comme un enfant que sa nourrice appelle, Je remplis de ton nom les antres et les bois.

JOACIILM DU BELLAY. 189

Si tu m'as, pour enfant, avoué quelquefois, Que ne me réponds-tu, maintenant, ô cruelle, Franee, France, réponds à ma triste querelle, Mais nul, sinon Echo, ne répond à ma voix!.... »!

Ce que de pareils vers ont de puissant et de tragique, est-il besoin de le faire remarquer? Ils suffisent, en tout cas, pour mettre Du Bellay au-dessus d'Ovide, dont les Tristes sont comme une première ébauche, moins attendrie et moins naturelle surtout, de ce que seront les Regrets.

Car Du Bellay est avant tout naturel : en lui, rien de cher- "i ché, rien de factice, dès qu'il a trouvé sa voie véritable hors du pétrarquisme. C'est pourquoi il est le poète le plus personnel de son temps ; car ses vers renferment réellement toute son âme et toute sa pensée. Lui qui, dans la Défense et Illustration, avait sonné la charge de l'école nouvelle, en recommandant l'imitation des procédés antiques et l'effacement du poète derrière son œuvre, est passé tout entier dans ses écrits : son tempérament de poète intime a brisé les barrières de l'humanisme étroit, qui pouvaient suffire à d'autres, mais dans lesquelles son génie ne pouvait rester enfermé.

Sensibilité délicate, expansion débordante du cœur, ce sont là les deux qualités maîtresses qui font de Du Bellay le poète le plus humain peut-être du xvi^ siècle, et à coup sur le plus original et le plus délicat.

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