‹ La poésie de la RenaissanceChapitre 109 sur 215 · Rends un sang infidèle à l'infi · texte numérisé non relu

Rends un sang infidèle à l'infi

[délité. » (Le Cid.)

il traduit l'idér, toute pctrarquiste, d'échapper à ce monde

d'apparences, pour aller se joindre, ailleurs, au type idéal de la feiMUie aimée :

Là. 0 mon àmc, au plus liaut ciel guidée,

Tu y pourras roconnaitrc Fidëe

De la beauté qu'eu ce uioudc j'adore.

11 importe de bien le savoir : depuis que l'on faisait des vers en français, personne encore n'en avait fait de semblables. Il faudra attendre Lamartine, pour vn retrouver, dans Vlsolemcnf, et sur le même thème, je ne dis pas de plus beaux^ mais tout au moins de plus définitifs et de mieux achevés.

.>Lais, si Du Bellay fut le premier à sentir le vide du pétrar- «piisme, dont il s'affranchit assez rapidement, il conserva ('t'|)endant, durant toute sa carrière, une certaine tendance au symbolisme et à l'allégorie. On la retrouve même, cette tendance, dans ses œuvres les plus personnelles, dans les Antiquités de Rome, dans les Regrets : c'est ainsi que dans le premier de ces poèmes, il y compare Rome successivement à une colonne, à un arc, à un chêne, à une louve, et la comparaison se poursuit ainsi, fastidieuse et obscure, dans toute la pièce intitulée Songe ou Vision sur Rome.

Ces réminiscences pétrarquistes ne sont, d'ailleurs, que des exceptions. Du Bellay était. trop naturel et trop simple, il , était trop poète de cœur, pour s'attarder longtemps à des puérilités et à des contorsions d'esprit. Aussi, trois ans à peine après la publication de son Olive, adressait-il à une dame une charmante pièce où il raillait avec esprit les Pétrarquistes et se vantait d'avoir « oublié l'art de pétrarquiscr ». Il n'épargnait ni les fades langueurs, ni les métaphores outrées, ni l'idéalisme subtil auxquels il avait sacrifié dans ses poésies à M"® de Viole. De même que Ronsard, il revint donc vite à ses inclinations, à cette poésie pénétrante où se mêle à des sensations d'artiste un peu d'amertume et de mépris des hommes.

Artiste, Du Bellay Ta été en présence des ruines de Rome. Il a dit de cette ville beaucoup de mal, dans la suite, parce que son àme y a été douloureusement froissée; mais il eût dû se souvenir qu'elle l'avait, tout d'abord, fort délicatement inspiré. L'impression a été si forte, en effet, qu'elle s'est tra-

chiite chez lui crime manière vraiment épique et grandiose. Qui ne se rappelle, par exemple, le fameux sonnet :

Telle C]ue clans son char la Bcrécynthieiine Couronnce de tours, et joyeuse d'avoir Enfanté tant de Dieux, telle se faisoit voir En ses jours plus heureux ceste ville ancienne.

Ceste ville cjui fut, jolus que la Phrygienne. Foisonnante en enfants, et de qui le pouvoir Fut le pouvoir du monde, et ne se peut revoir Pareille à sa grandeur, grandeur sinon la sicnni'.

A travers la Rome moderne, il a su retrouver la Home antique; il a senti toute la poésie de ses ruines; et le sentiment de cette grandeur tant de fois abattue, mais qui a laissé de si imposants vestiges, lui inspire de puissantes et très pénétrantes méditations :

Pâles esprits, et vous ornières poudreuses. Qui jouissant de la clarté du jour Fîtes sortir cet orgueilleux séjour, Dont nous voyons les relicpies cendreuses

D'ailleurs, ces Antiquités de Rome forment une ceuvre unique dans la littérature du temps, et Du Bellay ne s'est pas trompé lorsqu'il s'est vanté

D'avoir chanté le premier des François L'antique honneur du peujile à longue robe.

Il a su, par là, se faire une àme antique, non plus seulement en pratiquant les grands écrivains de l'antiquité, comme le faisaient Ronsard et les plus illustres de ses contemporains, mais en se mettant en contact direct avec les vestiges] les plus palpables du passé. Aussi a-t-il eu la sensation très vive de l'antiquité, beaucoup plus vive même que ne l'ont eue les hommes de son temps. Le spectacle de tant de ruines imposantes, l'éveil de tant de souvenirs glorieux, ont vivement ébranlé sa sensibilité et son imagination. C'est par là qu'il mérite une place à part entre tous les humanistes du xvie siècle; car l'humanisme a été pour lui la véritable résurrection du passé.

Mais, à côté de l'artiste ému et sincère, il faut voir aussi dans Du Bellay le satirique mordant qu'il porta toujours en

JOACIILM UU BKLLAY. 185

lui ot ([ue roccasion fit ('clorc. Il était véritablement né satirique; car, dès 1549, à la suite de VOUve, on le voit publier un recueil de Vers lyriques contenant un poème remarquable intitulé Le Poète courtisan. Par un procédé finement ironique, qui consiste, en apparence, à enseigner le moyen de devenir un excellent poète courtisan, il fait ressortir avec une merveilleuse adresse les défauts de ce dernier. Au fond, il le montre absolument opposé à tous les préceptes donnés dans la Défense et Illustration, qu'il ne nomme pas d'ailleurs, mais (pi'il a sans cesse présente à l'esprit.

La. Défense conseille le travail, l'étude assidue des anciens, la recberche d'un art savant, l'emploi des grands genres et du baut style; eh bien! le poète courtisan ne pâlira point dans le recueillement de l'étude; il ignorera l'antiquité, ne suivra que son « simple naturel » ; enfin il n'écrira que des poèmes de circonstance et en un style négligé :

Car le vers plus coulant est le vers plus parfaiet.

Cette satire du Poète courtisan, sous sa forme d'attaque ironique contre les théories de la Pléiade, n'est, en somme, qu'une confirmation de la Défense, confirmation d'autant plus vigoureuse qu'elle couvre de ridicule ceux qui n'en pratiquent pas les règles.

Cette tendance à l'esprit satirique, nous la retrouvons dans" la pièce contre les Pétrarquistes dont nous avons parlé tout à l'heure. Du Bellay y brûle ce qu'il a adoré, c'est-à-dire ce platonisme banal et cherché, si fort admiré dans son temps. Il y raille avec légèreté et à-propos les « soupirs et les pleurs » des poètes maniérés, ces beautés dont ils chantent les

Fleurs, lis, œillets et roses;

enfin il semble se moquer agréablement, en terminant, lorsqu'il déclare :

Si toutefois Pétrarque vous plait mieux, Je reprendrai mon chant niélodicux.

L'ironiste pénétrant reparait ici, dans cette proposition de s'exercer encore, si l'on j tient, en un genre qu'il vient de discréditer si joliment et sous une forme si mordante.

On pourrait encore citer, dans le nicme ordre de satire par paradoxe, cet Éloge de la Surdité que notre poète adressait à

Ronsard, et dans lequel il décrit fort agréablement les inconvénients auxquels nous expose une oreille éveillée. ■\^ Mais nulle part l'esprit satirique de Du Bellay ne se donne plus libre carrière que dans les Regrets. Rome, l'Italie entière, lui étaient devenues presque odieuses :

]\Iauclit soit mille fois le liorgnc de Libye. Qui. le cœur des rochers perçant de part en part, Des Alpes renversa le naturel rempart Poiu- ouvrir le cliemin de France en Italie!

Et déplorant le hasard (jui Ta mis en danger De venir ici perdre et l'iionneur et la vie,

il n'épargne aucun des traits de la satire la plus amère aux parvenus, aux favoris, aux libertins, dont la corruption fait d'autant mieux ressortir la grandeur du passé. Mais, ce qui l'a surtout profondément écœuré à Rome, ce sont ces intrigants qui viennent chercher fortune à quelque prix que ce soit, et qui savent

Marcher d'un grave pas et d'un grave souci, Et d'un grave souris à chacun faire fête;

ce sont ces prélats qui conspirent sourdement aux alentours du conclave, qui donnent leur voix au plus ofl'rant; c'est le spectacle de ces marchés scandaleux mettant la tiare à l'encan

Et

pour moins d'un ccu dix cardinaux en vente. |

Voilà des paroles et des tableaux bien amers, et quand Du Bellay, dans ses vers latins, nous dira qu'il a connu la tentation du suicide, ne serons-nous pas tentés de l'en croire?

« Mais qui perd tout, s'il est vraiment poète, il se reste à à lui-même, et, n'ayant plus le cœur

A suivre d'Apollon la trace non commune.

encore peut-il chanter sa tristesse; et, puisque, comme le dira le moraliste, « chacun de nous porte en soi la forme de l'humaine condition », pourquoi sa plainte ne trouverait-elle pas un écho dans les cœurs ' ? »

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