Le comte de Béthune, beau-frère
MATIIURIN REGNIKR. 319
Que me sert de m'asseoir le premier à la table, Si la faim d'en avoir me rend insatiable.' Et si le faix léger d'une double évesché. Me rendant moins contant, me rend plus empesché? Si la gloire et la charge à la peine adonnée Rend sous l'ambition mon âme infortunée? Et quand la servitude a pris l'homme au collet, J'estime que le prince est moins que son valet. C'est pourquoy je ne tends à fortune si grande : Loin de l'ambition, la raison me commande. Et ne prétends avoir autre chose sinon Qu'un simple bénéfice' et quelque peu de nom. Afin de pouvoir vivre avec quelque asseurance. Et de m'oster mon bien que l'on n'ait conscience.
Alors, vrayment heureux, les livres feuilletant, Je rendrois mon désir et mon esprit contant ; Car sans le revenu l'estude nous abuse, Et le corps ne se paist aux banquets de la Muse. Ses mets sont de sçavoir discourir par raison Comme- l'âme se meut un temps en sa prison, Et comme, délivrée, elle monte, divine.
Au ciel, lieu de son estre et de son origine; Comme le ciel mobile, éternel en son cours. Fait les siècles, les ans, et les mois et les jours. Comme aux quatre elemens les matières encloses Donnent, comme la mort, la vie à toutes choses. Comme premièrement les hommes dispersez Furent par l'armonie en trouppes amassez. Et comme la malice en leur ame glissée Troubla de nos aveux l'innocente pensée; D'où nascjuirent les loix, les bourgs et les citez, Pour servir de gourmette-' à leurs meschancetez; Comme ils furent enfin reduicts sous un empire, Et beaucoup d'autres plats qui seraient longs à dire; Et quand on en sçauroil ce que Platon en sçait, Marquis, tu n'en serois plus gras ny plus refait ;
1. Il obtint en 1609 ce simple béiié- raisonnements sur l'immortalitC- , sur fice : un canonicat à la cathédrale de le cours des astres, l'origine et la fia Chartres. des clioses, la naissance des sociétés.
2. Comment. — Régnier énumère ici 3. De frein, les mets que la Muse offre à ses fidèles :
Car c'est une viande en esprit consommée, Légère à l'estomach ainsi que la fumée.
Sçais-tu, pour sçavoir bien, ce qu'il nous faut sçavoir? C'est s'aflîner le goust de cognoislre et de voir, Appiendre dans le monde, et lire dans la vie, D'autres secrets plus fins que de philosophie. Et qu'avecq' la science il faut un bon esprit.
Or, entends à ce point ce qu'un Grec' en escrit : (( Jadis un loup, dit-il, que la faim espoinçonne. Sortant hors de son fort, renconti'e une lionne, Rugissante à l'abord, et qui monslroit aux dens L'insatiable faim qu'elle avoit au dedans. Fui'ieuse elle approche, et le loup, qui l'advise. D'un langage tlatcur lui parle et la courtise : Car ce fut de tout temps que, ployant sous l'elfort. Le petit cède au grand, et le foible au plus fort.
« Luy, di-je, qui craignoit que, faute d'autre proye, La beste l'attaquast, ses ruses il employé. Mais enfin le hazard si bien le secourut. Qu'un mulet gros et gras à leurs yeux apparut. Ils cheminent dispos, croyant la table i^resle, El s'approchent tous deux assez jjres de la beste. Le loup qui la cognoist, malin et défilant, Luy regardant aux pieds, luy parloit en riant : (c D'où es-tu? qui es-tu? quelle est ta nourriture, Ta race, ta maison, ton maistre, ta nature? » Le mulet estonné de ce nouveau discours, De peur ingénieux, aux ruses eut recours ; Et comme les Normands, sans luy répondre : « Voire, Compère, ce dit-il, je n'ay point de mémoire. Et comme sans esprit lîia grand' mère me vit. Sans m'en dire autre chose, au pied me l'escrivit. »
« Lors il levé la jambe au jarret ramassée. Et d'un œil innocent il couvroit sa pensée. Se tenant susjDendu sur les pieds en avant. Le loup qui l'apperçoit se levé de devant, S'excusant de ne lire, avecq' cestc parolle. Que les loups de son temps n'alloient point à l'escolle; Quand la chaude- lionne, à qui l'ardcnle faim AUoit précipitant la rage et le dessein,