Philippe Desportks, doté alors de beaux bénéfices
Je perdy la mémoire avecques ses discours,
Et resveur m'esgaray tout seul par les destours
Des antres et des bois, aiîreux et solitaires,
Où la Muse en dormant m"enseignoit ses mystères.
M'aprenoit des secrets, et, m'eschaufîant le sein.
De gloire et de renom relevoit mon dessein :
Inutile science, ingrate et mesprisée.
Qui sert de fable au peuple, aux plus grands de risée....
(Satire iv,)
Les Goûts et les Humeurs.
A Monsieur Bertaut, évèque de Sées.
Bertaut', c'est un grand casl quoy que l'on puisse faire. Il n'est moyen qu'un bomme à cbasqu'un puisse plaire. Et fust-il plus parfait que la perfection. L'homme voit par les yeux de son atîection. Cbasqu'un fait à son sens, dont sa raison l'escrime. Et tel blasme en autruy ce de c^noy je l'estime. Tout, suivant lintellect, cbange d'ordre et de rang : Les Mores aujourd'buy peignent le diable blanc; Le sel est doux aux uns, le sucre amer aux autres; L'on reprend tes humeurs ainsi qu'on fait les nostres. Les critiques du temps m'appellent desbaucbé ; Que je suis jour et nuict aux plaisirs attaché ; Que j'y perds mon esprit, mon ame et ma jeunesse. Les autres, au rebours, accusent ta sagesse, '
Et ce hautain désir qui te fait mespriser Plciisirs, trésors, grandeurs, pour t'imniortaliser. Et disent, ô chetifs, que, mourant sur un livre, :
Pensez, seconds Pbœnix, en vos cendres revivre-; Que vous estes trompez en vostre propre erreur, .
Car et vous et vos vers vivez par procureur. i
Un livret tout moysi vit pour vous, et encore, h
Comme la mort vous fait, la taiirne le dévore.
1. Jean Beutauï (1552-1611), seeié- 2. XJue tradition antique voulait qne
taire de Heuri 111, puis de Heuri IV, l'oiseau appelé phénix se donnât la
premier aumônier de Marie de ilediois, mort, en se brûlant lui-même siu- un
et évêque de Sc-ez. Il composa des poé- bûcher qu'il élevait, et qu'un autre
s;e5 sacrées et profanes, écrites dans phénix, plus jeuue, renaquît de ses
une langue assez nette. cendres.
:\IATHURIN REGNIER. 325
Ingrate Aanité dont l'Iiomme se repaisi.
Qui baille après un bien qui sottement luy plaist 1
Ainsi les actions aux langues sont sujettes. Mais ces divers rapports sont de foibles sagettes, Qui blessent seulement ceux qui sont mal armez, Non pas les bons esprits à vaincre accoustumez. Qui sçavent, avisez', avecque difîerence Séparer le vray bien du fard de l'apparence. C'est un mal bien estrange au cerveau des humains, Qui, suivant ce qu'ils sont malades ou plus sains. Digèrent leur viande, et, selon leur i^ature. Ils prennent ou mauvaise ou bonne nourriture.
Ce qui plaist à l'œil sain olîense vui chassieux ; L'eau se jaunit en bile au corps d'un bilieux; Le sang d'un hvdropique en pituite se change. Et l'estomach gasté pourrit tout ce qu'il mange. De la douce liqueur rosoyante du ciel L'une en fait le venin, et l'autre en fait le miel. Ainsi c'est la nature et l'humeur des personnes, Et non la qualité, qui rend les choses bonnes....
Mon oncle m'a conté que. monstrant à Ronsard Tes vers estincelants et de lumière et d'art, II ne sceut que reprendre en ton apprentissage, Sinon qu'il te jugeoit pour un poëte trop sage.
Et ores, au contraire, on m'objecte à péché Les humeurs qu'en ta Muse il eust bien recherché. Aussi je m'esmerveille, au feu que tu recelles. Qu'un esprit si rassis ait des fougues- si belles; Car je tiens, comme luy, que le chaud élément Qui donne ceste pointe au vif entendement, Dont la verve s'eschauffe et s'enflamme de sorte Que ce feu dans le ciel sur des aisles l'emporte. Soit le mesme qui rend le poëte ardent et chaud Subject à ses plaisirs, de courage si haut, Qu'il mesprise le peuple et les choses communes. Et. bravant les faveurs, se mocque des fortunes : Qui le fait, desbauché, frénétique, resvant, Porter la teste basse et l'esprit dans le vent, Esgayer sa fureur parmy des précipices, Et plus qu'à la raison subject à ses caprices.