DE RONSARD
Ce n'est pas sans avoir des idées bien nettes et bien déterminées, que Ronsard et les poètes de la Pléiade entreprirent de réformer la poésie française. Ils ont laissé un certain nombre de traités dans lesquels ils exposent d'une façon très arrêtée, impérieuse et dogmatique, leurs théories et leurs ambitions à cet égard. Ces traités sont la Défense et. Illusiration de la Langitc française, la Préface de la Franciadc et VArt Poétique de Ronsard. On y pourrait joindre également la Préface de VOlive de Joachim du Bellay.
La Défense et Illustration de la Langue française fut, en quelque sorte, le premier manifeste de la nouvelle école poétique. Elle fut publiée, en 1549, sous le nom de Joachim du Bellay; mais on peut la considérer, relativement aux idées générales et à la doctrine littéraire, comme appartenant aussi bien à Ronsard qu'à du Bellay. Si l'on veut y regarder de près, on verra que ce manifeste est composé de deux parties bien distinctes : 1" défense de la langue française contre ceux qui écrivent en latin : cette langue est assez souple, assez agréable, assez forte, pour exprimer les plus délicates et les plus nobles pensées ; — 2° une fois réglée la question d'écrire en français, il faudra chercher à illustrer notre langue, qui n'est encore pas assez riche, et on y parviendra en s'appliquant à l'invention, à la composition et au style : cette seconde partie est donc, en même temps qu'une poétique, un véritable traité de l'art d'écrire.
Pauvreté de notre langue. — Sur le premier point, la Défense est très explicite : elle déclare formellement que, si
" nostre langue n'est si copieuse et si riche que la Grccciue ou Latine », la faute en est, non pas à elle, mais à « ceux qui Tont eue en garde et ne Font cultivée à suffisance » :
Si nostre langue n'est si cojjieuse et riche que la Grecque ou Latine, cela ne doit estre imjjutë au défaut d'icelle comme si d'elle mesme elle ne pouvoit jamais estre sinon pauvre et stérile : mais bien on le doit attribuer à lïgnoi'ance de nos majeurs', qui ayans (comme dit quelqu'un-, parlant des anciens Romainsi en plus grande recommandation le Inen faire que le bien dire, et mieux ayuums laisser à leur postérité les exemples de vertu que des préceptes, se sont privez de la gloire de leurs bienfaits -*, et nous du fruict de l'imitation d'ieeux : et par mesme moyen nous ont laissé j nostre langue si pauvre et nuë, que elle a besoin des ornements (s'il faut ainsi parler) des plumes d'autruy. Mais qui voudroit dire que la Grecque et Romaine eussent toujours esté en l'excellence qu'on les a veues du temps d'Homère et de Demosthene, de Virgile et de Ciceron'? Et si ces auteurs eussent jugé que jamais pour quelque diligence et culture qu'on y eust peu faire, elles n'eussent sceu produire plus grand fruict, se fussent-ils tant efforcez de les mettre au poinct où nous les voyons maintenant? Ainsi puis-je dire de nostre langue qui commence encore à fleurir sans fructifier, ou plustost, comme une plante et vergette, n'a point encores. fleury : tant s'en fault qu'elle ait apiDorté tout le fruict qu'elle pourroit bien produire. Cela certainement non pour le default de la nature d'elle, aussi apte à engendrer que les autres : mais pour la coulpc* de ceux qui l'ont eue en garde, et ne l'ont cultivée à suffisance; ains, comme une plante sauvage, en celuy mesme désert ou elle avoxt commencé à naistre, sans jamais l'arrouser. la tailler, ny défendre des ronces et espines qui luy faisoient oml^re, l'ont laissée envieillir et quasi mourir. Que si les anciens Romains eussent esté aussi negligens à la cidture de leur langue, quand premièrement elle commença à pulluler, pour certain en si peu de temps elle ne fust devenue si grande. Mais eux, en guise de bons agriculteurs, l'ont premièrement transmuée d'un lieu sauvage en un domestique : puis à fin que plus tost et mieux elle peust fructifier, coupant à l'entour les inutiles rameaux, l'ont pour eschange d'iceux restaurée de rameaux francz et domestiques, magistralement tirez de la langue Greque : lesquels soudainement se sont si bien entez et faictz semblables à leur tronc, que désormais n'apparoissent plus adoptifs, mais naturels. De la sont nées en la langue Latine ces fleurs et ces fruictz colorez de ceste grande éloquence, avec ces nombres et ceste liaison si artificielle ^ : toutes lesquelles choses