i; lition .M.vuty-Laveaux (A. Lemerre, éait
Comme si en la façon qu'on rcbastit un Aieil édifice, ils s'attcndoicnt rendre par ces jjierres ramassées à la ruynée faljriqiie de ces langues sa première grandeur et excellence. 3Iais vous ne serez jà si bons maçons (vous qui estes si grands zélateurs des langues grecque et latine), que leur puissiez rendre celle forme que leur donnèrent premièrement ces bons et excellents architectes; et si vous espérez (comme fit Esculape des membres d'Hippolyte) que par ces fragments recueillys, elles puissent estre ressuscitées, vous vous abusez : ne pcnsans point qu'à la chute de si su2>ei"bes édifices conjoincte à la ruyne fatale de ces deux puissantes monarchies, une partie devint poudre, et Taultre doibt estre en beaucoup de pièces, lesquelles vouloir réduire en un, seroit chose impossible, oultre que beaucoup d'aultres parties sont demeurées aux fondemens des vieilles murailles, ou, égarées par le long cours des siècles, ne se peuvent trouver d'aulcun. Par quoy venant à réédifier ceste fabrique, vous serez bien loin de luy restituer sa première grandeur, quand où souloit estre la salle, vous ferez par adventure les chambres, les estables, ou la cuysine, confondant les portes, et les fenestres, rechangeant toute la forme de l'édifice.
Finalement j'cstimerois l'art pouvoir exprimer la vifve énergie de j la nature, si vous pouviez rendre ceste fa])rique renouvelée semblable à l'antique, estant manque Tidée, de laquelle fauldroit tirer l'exemple pour la réédifier. Et ce afin d'exposer plus clairement ce ' que j'ai dit, d'autant que les anciens usoient des langues, qu'ils avoient sucées avec le laict de la nourrice, et aussy bien pjarloient ; les indoctes, comme les doctes, sinon que ceulx-cy ajjprenoient les^ disciplines, l'art de bien dire, se rendant par ce moyen plus élo- ; quents que les aultres. Voyià pourquoy leurs bienheureux siècles^ estoient si fertiles de bons poètes et orateurs. Ne pensez donc, imi-j tateurs, troupeau servile, parvenir au point de leur excellence, veu j qu'à grand'peine et industrie avez-vous appris leurs mots, et voylà j le meilleur de vostre âge passé. Vous desprisez nostre vulgaire, î par adventure, non pour aultre raison, sinon que dès enfance, et ■; sans estude, nous l'apprenons, les aultres avec grand'peine et industrie. Que s'il cstoit, comme la grecque et latine, péry et mis en reliquaire de livres, je ne doubte point qu'il ne fust (ou peu s'en fauldroit) aussy difficile à apprendre comme elles sont. J'ay bien voulu dire ce mot pour ce que la curiosité humaine admire trop plus les choses rares et difficiles à trouver, bien qu'elles ne soycnt si commodes pour l'usage de la vie, comme les odeurs et les gemmes, que les communes et nécessaires, comme le pain et le vin. Je ne veois pourtant qu'on doive estimer une langue plus excellente que l'aultre, seulement pour estre plus difficile.
(Def. et Illustr. de la Lawj. fr.. liv. I, cli. xi.
Nécessité de l'étude. — Mais il ne suffit pas de combattre les « latineurs » et les « grécaniseurs ». Il v a encore des i
ignorants, contre lesquels la Défense maintient la nér.p-ssitft de l'étude, du travail et de l'art, parce que, seule, la nature ne suffit pas pour faire des chefs-d'œuvre. Sans doute, elle est la condition essentielle, car le poète ne peut rien s'il n'a reçu le don et le génie; seulement elle doit être fécondée par la science! "~
Mais, pour ce qu'en toute langue, il y a de bons et de mauvais [écrivains], je ne veux pas que sans élection et jugement, tu te prennes ' au premier venu. Il vaudroit beaucoup mieux escrire sans imitation, que ressembler un mauvais auteur : vcu mesmes que c'est cliose accordée entre les plus sçavaus, le naturel faire plus sans la doctrine^, que la doctrine sans le naturel. Toutefois d'autant que l'amplification de nostre langue (qui est ce que je traitte) ne se j^eult faire sans doctrine et sans érudition, je veux bien advertir ceux qui aspirent à ceste gloire, d'imiter les bons auteurs Grecs et Romains, voire bien Italiens, Espagnols et auti-es : ou du tout n'escrire point, sinon à soy (comme on dit) et à ses Muses. Qu'on ne m'allègue point icy quelques uns des nostres, qui sans doctrine, à tout le moins nou autre que médiocre, ont acquis grand Ijruyt en nostre vulgaire. Ceux qui admirent volontiers les petites choses, et desprisent ce qui excède leur jugement en feront tel cas qu'ilz voudront : mais je sçay bien que les sçavans ne les mettront on autre ranc, que de ceux qui parlent bien François, et qui ont (comme disoit Ciceron des anciens auteurs Romains) bon esprit, mais bien peu d'artifice. Qu'on ne m'allègue point aussi que les Poètes naissent 3 : car cela s'entend de ceste ardeur et allégresse d'esprit, qui naturellement excite les Poètes, et sans laquelle toute doctrine leur seroit manque et inutile. Certainement ce seroit chose trop facile, et pourtant contemptiblei, se faire éternel par renommée, si la félicité de nature donnée mesmes aux plus indoctes etoit suffisante pour faire chose digne de l'immortalité. Qui veult voler par les mains et bouches des hommes doit longuement demourer en sa chamVjre : et qui désire vivre en la mémoire de la postérité doit, comme mort en soy-mesme, suer et trembler maintefois : et autant que noz poètes courtizans boivent, mangent, et dorment â leur aise, endurer de faim, de soif et de longues vigiles. Ce sont les ailes dont les escripts dos hommes vont au ciel.
{Dfff. et lllustr. de la Lang. fr., liv. II, chap. m.)
L'imitation. — Ainsi le vrai moyen d'enrichir la langue, c'est d'avoir un beau génie, c'est aussi de le développer par