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La Poèsie de Madame de Noailles

Lorsque j'eus répondu à l'organisateur des conférences de l'Université Populaire que j'acceptais volontiers de faire une causerie dans votre noble maison, et qu'une offre semblable m'honorait profondément, je me trouvai fort embarrassé. S'il me paraissait agréable et flatteur de prendre ici la parole, le choix d'un sujet convenable n'était pas sans me préoccuper étrangement. En cette époque où la conférence est devenue une véritable maladie, invraisemblablement épidémique, tout est prétexte à pseudo-éloquence : de l'académicien au couturier, jusqu'au professeur de danse, chacun vient s'asseoir à son tour devant une petite table, où brille une petite carafe, et raconte sa petite histoire.

Je me suis bien moqué de ces gens-là; je m'empressai de les imiter; mais, moi, je n'avais pas de sujet.

Un jour, en rangeant ma bibliothèque, j'aperçus à côté d'un livre de poésie, une brochure traitant de la renaissance physique, égarée là par je ne sais quel hasard. La plus banale association d'idées s'étant opérée en mon esprit, je me mis à penser à une renaissance poétique. Or, je le découvris avec un plaisir étonné, ce n'étaient point là de vains mots ; nous assistions vraiment à un effort de régénérescence sentimentale. En même temps, des vers me revinrent à la mémoire, qui justifiaient une telle opinion ; puis d'autres vers, et d'autres vers encore. Et je m'aperçus que tous ces vers, affirmateurs d'un plus vaste élan, appartenaient aux pages différentes d'un même auteur. Cet auteur était une femme; cette femme était la Comtesse Mathieu de Noailles. Je décidai de vous parler d'elle.

Je le ferai le plus brièvement et le plus simplement possible. N'ayant aucune prétention à critiquer, je ne tenterai pas autre chose que le bonheur d'être, à travers une œuvre admirable, un guide que sa conviction et son enthousiasme différencieront seuls du conducteur vulgaire.

Madame de Noailles est l'auteur de trois romans

diversement appréciés ; mais je ne citerai ces ouvrages, et dès maintenant, que pour simple mémoire. Ce sont : La Nouvelle Espérance, Le Visage 'Emerveillé et La Domination. Ces trois livres, d'inégale valeur pourtant, sont captivants, émouvants, écrits dans un style très personnel. Je regrette de ne pouvoir vous en parler, mais leur intérêt me paraît être surtout documentaire pour une biographie psychologique de leur auteur, et la véritable œuvre de Madame de Noailles est, incontestablement, son œuvre poétique. Mon temps étant limité, je me bornerai à vous conduire à travers ses quatre volumes de vers, par ordre chronologique :

Le Cœur Innombrable, V Ombre des Jours, Les Éblouissements , Les Vivants et les Morts.

Nous verrons ainsi, en suivant cet ordre naturel, quelle naturelle évolution se fit dans l'esprit de Madame de Noailles ; comment, en lisant Les Vivants et les Morts, nous retrouvons, profondément transformé et tout entier encore malgré tout, l'auteur du Cœur Innombrable.

Mais, avant d'étudier l'œuvre, parlons un peu de son auteur.

La Comtesse de Noailles fut très favorisée par l'existence. Elle appartenait à une famille célèbre et fortunée. Elle n'eut pas besoin, pour se faire une place dans le monde littéraire, d'y remplir d'abord les pénibles et navrantes fonctions réunies sous diverses étiquettes hypocrites. Dès que parut son premier livre, elle connut tout de suite sinon la gloire, du moins la discussion, et la discussion est le commencement de la gloire. Elle fut louée, ce qui l'encouragea, car ces louanges lui étaient souvent décernées par des maîtres distingués; elle fut critiquée, ce qui présageait son importance ; elle fut raillée, ce qui est flatteur ; elle fut niée, ce qui est la façon la plus bruyante d'être reconnue. Aujourd'hui, jeune encore, elle est un des premiers poètes de notre temps ; pour moi : elle est le génie de notre poésie contemporaine. Enfin, elle a tout ce qu'il raut pour être antipathique à ses confrères et détestée par nombre d'amies. Car, ces avantages de fortune, de jeunesse, de gloire mondaine, ont été ses plus grands adversaires. Us lui firent le plus grand tort. Certes elle ne se soumit guère à leurs flatteries néfastes,

elle aima peu trôner en les salons tango-littéraires où des dames très nobles et très mûres minaudent des romances fades, mais ils lui attirèrent la haine des envieux et des imbéciles : ceux qui la jalousaient, ceux qui croient le talent plus aisé aux gens riches. 11 y en a beaucoup, malheureusement. Elle en souffrit un moment ; puis elle leur pardonna, parce qu'elle les méprisait.

L'enfance de Madame de Noailles se passa à Paris et dans la Haute-Savoie, sur les bords du Lac de Genève. Dans ce merveilleux paysage, alliant à la tendre clarté française la molle volupté de l'Italie, son intelligence et sa sensibilité, les brillants dons héréditaires dont elle allait mûrir la richesse, se développèrent harmonieusement. Je pourrais vous citer plusieurs anecdotes ayant trait à ses premières années, mais j'ai particulièrement horreur de ces absurdités. Je déteste les histoires plus ou moins authentiques dont abondent les vies de génies. 11 est plus intéressant et plus émouvant de rappeler ces vers où, plus tard, elle se souvint de son enfance, où nous retrouvons cette sensibilité à la fois catholique et païenne, profondément romantique, qui naissait en son cœur précoce :

Un romanesque ardent émanait de cette eau,

Comme au temps de Byron, comme au temps de Rousseau...

C'était une sublime, immense rêverie...

— Soir des lacs, bercement des flots, rose coteau,

Village qu'éveillait le remous d'un bateau,

Petits couvents voilés par des aristoloches,

Senteur des ronciers bleus, matins frais, voix des cloches...

Barque passant le soir en croisant ses deux voiles

Comme un ange attendri courbé sous les étoiles,

C'est vous qui m'avez fait ce cœur triste et profond...

Ces vers où nous apprenons Je commencement de son âme :

Tout ce qui vit ici. la fontaine, le banc,

La cloche du jardin qui sonne, Le délicat cerfeuil qui frise sous le vent,

Sont pour moi de douces personnes...

La musique devait exercer une grande influence sur cet être exceptionnellement sensitif.

Lisons ce passage d'une étude remarquable que M. René Gillouin écrivit sur Madame de "Noailles * :

L'autre amour de Madame de Noailles enfant, ce fut la musique, l'Art-Femme, synthèse obscure de tout idéalisme et de toute sensualité. Des années, comme dans les jardins, elle a vécu dans la musique, sans savoir que c'était son plaisir, sa douleur, sa

Cf. "La Comtesse Mathieu de JVoailles, par René Gillouin. Bernard Grasset, édit.

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plénitude. Cœur puéril et passionné que le désespoir solitaire, tendu, sublime de Beethoven, l'ardeur molle et brisée de Chopin, ses sonates, la nostalgie fiévreuse, la mortelle irritation de Wagner, contractaient jusqu'à l'oppression, exaltaient jusqu'au délire...

Comme nous voyons bien cette enfant précocement troublée, mélancolique, et intellectuellement sensuelle, si l'on peut s'exprimer ainsi, subissant douloureusement l'étreinte insaisissable de la musique. Comme nous la devinons, frémissant d'un voluptueux malaise à l'audition d'un chant wagnérien; comme nous la comprenons, pressentant déjà l'amour et la beauté, et leur néant éperdu, à travers la passion mystique de Lohengrin, le chceur des pèlerins de Tannhauser, un sanglot du douloureux Chopin dont les "Nocturnes ont l'air d'être joués par les doigts des mortes... N'est-ce pas elle, n'est-ce pas son émoi, qu'elle revit dans ces lignes écrites plus tard, à propos d'une héroïne d'un de ses romans :

Ah! la musique, la musique! l'homme et la femme si misérables, l'amour si impossible, tout si triste et si bas autour d'eux, et la musique qui leur fait en rêve ces corps de lumière, ces bouches de larmes et de suavité, ces regards plus déchiffrés et plus adhérents que les mains autour des cous renversés... Mon Dieu! pensait-elle, comme cela fait mal et pourquoi toujours cette vague attente du baiser?

Cette effusion lyrique qui se préparait en Madame de Noailles allait faire d'elle, ainsi que l'écrit M. René Gillouin, « le plus musical de nos poètes ».

Que vous dirai-je de plus sur son enfance? Elle voyagea :

J'ai vu Constantinople, étant petite fille,

Je m'en souviens un peu, Je me souviens d'un vase où la myrrhe grésille

Et d'un minaret bleu...

Elle connut la beauté des livres de Racine, de Hugo, de Musset et de Loti, qui furent ses maîtres. Un peu plus tard, elle admira Anatole France, et la poésie grecque. La philosophie de Taine lui fit une profonde impression. Elle goûta voluptueusement l'œuvre pernicieuse de Maurice Barres. (Pernicieuse, car si Barrés voulut guérir, ses remèdes sont empoisonnés et sa régénérescence est morbide. ) Sa vocation se manifesta dès son plus jeune âge. Mistral fut sa première idole vivante ; elle avait alors dix ans.

Arrivons au premier livre de Madame de Noailles, ce Cœur Innombrable dont le titre généreusement humain pourrait être celui de toute son ceuvre. Le Cœur Innombrable parut en 190 j, il y a douze ans seulement. Madame de Noailles ne le publia qu'après

son mariage ; mais depuis longtemps, il était achevé. Ah ! quelle joie, quel véritable sentiment de santé', quelle espérance d'une renaissance sensible et d'une ardeur perdue. Ce premier volume de Madame de Noailles lui assure l'immortalité. Malgré des maîtres comme Henri de Régnier, malgré quelques très grands artistes, notre poésie souffrait d'une indéniable décadence dont s'irritait nerveusement le lyrisme incomplet et chaleureusement exaspéré d'Edmond Rostand. Comprenant mal le grand Mallarmé, représentant à lui seul toute une école à qui nous devions rendre hommage, mais qu'il ne fallait pas imiter, la jeunesse contemporaine s'amusait à de perverses incompréhensibilités, à des licences sans beauté, à des obscurités faciles, à de fastidieuses étrangetés. Certes, parmi ceux-là, il en était de brillamment doués et dont le talent original s'affirme aujourd'hui. Mais le mal de notre poésie était d'être une poésie de jeunes, sans jeunesse. L'amour, l'orgueil, le désespoir, la mélancolie, toutes les colonnes du Romantisme — c'est-à-dire de la poésie — étaient analysés — oh ! crime de Barrés ! — analysés, et non sentis, et non proclamés par des voix humaines; mais fatigués, usés, dégénérés. Une jeune femme est venue, qui versa du soleil sur un esthétisme obscur; une jeune femme est venue, élevant en elle, et l'exaltant, la joie de vivre,

l'orgueil de contempler, la fierté de l'abandon, les dons odorants de la terre, les plaisirs du monde, tous les plaisirs du monde : espoirs, parfums, douleurs, renoncements, couleurs, musiques éternelles. Une jeune femme est venue, qui semblait apparaître à la porte d'un grand jardin et, les bras lourds de fruits et de fleurs, crier aux hommes :

Tout le plaisir de vivre est tenu dans vos mains, O Jeunesse joyeuse, ardente, printanière...

Je viendrai, sous l'azur et la brume flottante Ivre du temps vivace et du jour retrouvé, Mon coeur se dressera comme le coq qui chante Insatiablement vers le soleil levé !

Oui, c'est la porte d'un jardin ivre de la lumière divine, que nous ouvre la poétesse ardente du Cœur Innombrable. Nous pressentons déjà en elle cet universel amour, dédaigneux des statues conventionnelles, étendant sa ferveur féconde à tout ce dont palpite la Nature. Cette générosité de sentiments, cette impartialité d'enthousiasme, l'extase de ce lyrisme acharné à tout sanctifier, lui ont valu bien des railleries. Pour avoir célébré d'autres fleurs que les roses et les lis, pour avoir loué d'autres fruits que les pommes d'or du

jardin des Hespérides, pour n'avoir pas chanté que le dessert, pour avoir goûté la saveur rude des légumes, pour avoir osé célébrer l'odeur fraîchement estivale des melons, pour s'être permis d'écrire le mot « poire » dans un livre de poésie, Madame de Noailles déchaîna la verve facile d'une critique stupide. On l'appela « la déesse potagère ». M. René Gillouin rapporte même un mot que fit à propos d'elle un confrère facétieux : « Si jamais une petite fille est née dans un chou, c'est bien Madame de 'Noailles. » C'était spirituel, d'ailleurs, mais injuste.

Ce qu'il fallait dire, ce qu'on n'a pas dit, parce qu'on aime mieux sourire, attitude plus facile et plus mondaine que penser, c'est que, pour la première fois, les fruits peints et factices des fresques esthétiques, s'étaient mis à vivre, à mûrir, à nous offrir leur parfum, leur goût suave et leur désaltérante fraîcheur.

Centre sonore du jardin vivant, parmi les odeurs lourdes et la danse des rayons, le cœur de la poétesse se penche vers la tendresse humaine qu'appellent ses bras tendus; peu à peu, un émoi vaguement douloureux déjà, et charmant, incline son front orgueilleux; voici le crépuscule :

Les marronniers, sur l'air plein d'or et de lourdeur, Répandent leurs parfums et semblent les étendre. On n'ose pas marcher ni remuer l'air tendre, De peur de déranger le sommeil des odeurs.. .

Elle comprend la loi douce de la Nature. 11 faut aimer. Elle appelle la nuit bienfaisante, et qu'elle craint pourtant encore:

O pitoyable nuit, mort brève, nuit humaine...

Mais avant d'aller plus loin, souvenons-nous, si vous voulez, de quelques-uns des plus célèbres poèmes de ce Cœur Innombrable :

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